mardi, 13 mai 2008
Entre cygnes
Alors étudiant en propédeutique à B***, petite capitale de province à demi confite dans la routine moderne, un fait divers avait frappé l’esprit en friche du jeune Xavier de J.
Précisons que la Philosophie, choisie au hasard entre plusieurs sujets d’étude possibles, la Philosophie était loin de combler la curiosité tous azimuts du héros de ce récit en demi-teinte ; aussi pour compenser l’aridité de cette matière et se distraire de ses professeurs, lisait-il les dépêches des canards locaux ou nationaux avec assiduité, en quête d’un supplément de métaphysique.
« L’assassin, disait le “Petit Rapporteur de l’Ouest” en “Une”, s’est introduit à la faveur de la nuit dans le parc d’enceinte du Palais de Justice ; il s’est attaqué dans le plan d’eau baptisé “lac des cygnes” par les riverains aux trois spécimens, deux blancs et un noir, de cette espèce de palmipèdes décoratifs. Après les avoir exécutés par strangulation, sans autre forme de procès il a pendu ensuite les pauvres bêtes par le col aux grilles vert bouteille du parc. »
Une photographie était censée renforcer la description de l’article, mais elle était floue et peu explicite avec ses trois taches blanches informes sur fond de frondaisons glauques.
Dans le bec du cygne au milieu, les enquêteurs retrouvèrent un billet coincé, où le criminel avait griffonné quelques revendications. Conformément au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, l’indépendance de la Cornouaille sous quinzaine était exigée, ainsi que, et là la revendication était directement adressée au futur gouvernement de la Cornouaille libre et indépendante, l’enseignement de l’idiome cornouaillais aux jeunes enfants dès la classe de maternelle. Sinon le résistant n’était pas près de déposer les armes et il fallait s’attendre à d’autres représailles sur la faune des espaces verts du département.
« - Tout ça est parfaitement idiot et recèle sûrement autre chose… » songea le jeune homme perplexe. Il avait néanmoins tiré de F. Hegel et A. Allais, ses deux auteurs favoris, que l’absurdité, malgré les apparences, n’est pas pour autant dénuée de sens pour peu qu’on aie bon pied, bon œil.
Une promenade de reconnaissance dans le parc qui avait servi de cadre au drame s’imposait. Y pique-niquer aussi par la même occasion vu qu’une éclaircie venait juste de se déclarer au-dessus de B***.
Un sandwich composé de mie de pain et de jambon sec d’Italie à la main, une canette de bière en poche, l’étudiant parcourut toutes les allées en plissant les yeux. Mais nul détail révélateur ne vint éclaircir pour lui l’énigme, serait-ce d’un iota.
Ce jardin public était tout ce qu’il y a de plus banal, avec ses parterres de fleurs criardes soigneusement entretenus, ses grappes de vieillards qui trompaient le temps en jouant aux boules, son théâtre grec en béton, ses balançoires abandonnées à l’heure de l’école, ses pelouses d’un vert désespérant, sa mare aux cygnes douloureusement vide…
Jusqu’à l’architecture du Tribunal sis au milieu, qui n’était ni spécialement dissuasive ni spécialement acceuillante ; sur le côté gauche du palais, on avait érigé le buste de quelque écrivain natif de B*** afin d’entretenir sa gloire, comme font toutes les municipalités.
Douze années plus tard, Xavier de J. avait relégué cette anecdote dans le vide-poche de sa mémoire et poursuivait ses études dans une ville plus grande lorsque, feuilletant distraitement un bouquin extrait de la bibliothèque de son dentiste, assortiment d’ouvrages jugés propices à endormir l’impatience et l’angoisse d’une clientèle aux nerfs en pelote et qui pouvait, de l’antichambre où elle se trouvait confinée, percevoir le son agaçant d’une roulette ou d’une perceuse, il se ressouvint soudain, butant sur un long couplet, de ces faits étranges, par association d’idées :
« …étant allé jusqu’à la mare de Montjouvain où j’aimais revoir les reflets du toit de tuile… en grand deuil car son père était mort depuis peu… c’est assommant, quelque chose insignifiante qu’on fasse, de penser que des yeux vous voient. »
Avec ses phrases-boa, Proust, car il s’agissait d’une édition bon marché de Du Côté de chez Swann, Marcel Proust n’était-il pas lui aussi un redoutable tueur de signes ganté de velours noir sous des dehors bonhomme ? Par réflexe Xavier de J. porta une main inquiète à son cou avant d’être appelé à son tour dans le cabinet rempli d'appareils plus monstrueux les uns que les autres.
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mercredi, 07 mai 2008
Aimer Rembrandt
“ Je vous le dis, sans aucun doute, si Rembrandt vivait aujourd’hui il ne serait pas peintre… il choisirait plutôt de faire du cinéma ! ” Le peintre Charles Marron avait attendu qu’on soit rendu entre la poire et le fromage pour essayer ce trait d’esprit provocant sur ses convives.
Un ange passa, avant que les réactions ne fusent :
“ - Ah oui ? c’est ce que tu penses vraiment, Charles ?
- Eh, eh, pas mal observé…
- Oh oui, joli “travelling”, Charles ! ”
La dernière répartie était de Flora, qui avait posé pour Marron autrefois dans sa période figurative. Il y avait en sus autour de la table dressée dans la courette du peintre, d’où on pouvait voir le quart Sud-Est du Sacré-Cœur : Anne-Elisabeth, une galeriste réputée l’amie intime de Flora, quai Voltaire ; Patrick, un voisin sans profession fixe avec qui Charles jouait souvent à la pétanque dans le quartier ; Axel, neveu unique de l’artiste accompagné de sa petite amie Ophélie ; enfin Me Bonneteau - dont Marron attendait surtout l’avis. Nicolas Bonneteau comptait en effet beaucoup pour l’artiste. Il était son agent et ami depuis plus de trente ans, l’avait toujours conseillé intelligemment. Mieux : si la peinture de Marron avait triplé sa cote et franchi un cap, c’était pour une part aux conseils de son meilleur ami que Marron le devait. Si Bonneteau acquiescait, alors Marron n’hésiterait plus, il relancerait sa formule sur Rembrandt et le cinéma lors de son prochain passage dans “Cultures en fusion”, l’émission du compositeur-animateur Frédérick Peticouly-Decaille.
Bonneteau, un peu en retard sur les autres, fit descendre en force la bouchée de pain Poilâne et de fourme de Montbrison qui lui restait en travers, vu que tous les regards après celui du “maestro” s’étaient tournés vers lui :
“ - Eh, bien, comment dirais-je, Charles… ta métaphore est on ne peut plus “hégélienne”… et, même si Heidegger ou Houellebecq sont plus à la mode aujourd’hui, au niveau du concept, étant donné que tu vas précisément faire la promo d’un film, je trouve ça plutôt subtil… d’ailleurs Houellebecq et Heidegger sont déjà un peu “out”, donc… ”
Là-dessus Bonneteau attaqua le tiramisu “fait maison”, dépassant ainsi les autres. Le peintre avait en effet décidé de se diversifier, de se consacrer au Septième art à son tour, tout en gardant un pied dans la peinture. Consacrer un long métrage à Rembrandt constituait une bonne transition. Il faudrait être fou en 2008 pour ne pas aimer Rembrandt ! Même les cons qui votent Le Pen ou Sarkozy aiment Rembrandt.
Si l’on examine en détail l’œuvre de R., ce que Marron n’avait pas manqué de faire avant le tournage du film, on se rend compte du soin particulier qu’il apporte à la mise en scène et à l’éclairage, un peu comme Fritz Lang, le grand cinéaste juif chassé d’Allemagne par les nazis… Si Vermeer préfigure les grands photographes actuels qui savent mettre la vie quotidienne en abyme, Brassayas, J. Meese, ou même Ronald W. Stuart, on peut se permettre de faire le parallèle entre Rembrandt et le cinéma expressionniste allemand, David Flynch compris évidemment…
“ - Mais, mon Oncle, fit le neveu de Marron, pris d’une inspiration subite et court-circuitant la méditation qui prolongeait la réponse de Bonneteau, mon Oncle comment peux-tu être aussi sûr que Rembrandt eût pu s’habituer à tenir une caméra après avoir fait usage auparavant d’un pinceau et d’une palette de couleurs une partie de sa vie durant ? Ça fait quand même un grand changement, non ?! En fait t’es bien placé pour le savoir ! ”
Le “mon Oncle”, autant que la naïveté du propos, fit sourire le reste des convives sauf Ophélie qui ne souriait pratiquement jamais. Marron ne pouvait pas avoir d’enfants, étant donné sa vocation de peintre, mais sa sœur lui avait confié avant de mourir son fils Axel, qui rêvait de percer dans les arts plastiques lui aussi après avoir mis fin à ses études de commerce. Mais ce pauvre Axel était d’un terre-à-terre !
“ - Cher Neveu, Marron imitait le style de son émule, j’espère que tu n’attends tout de même pas sérieusement que je réponde à cette question ? Le métier de peintre, vois-tu, tout le monde ou presque peut l’apprendre, avec un minimum d’entêtement, et je sais que tu en as un maximum ; mais pour ce qui est du concept… là c’est autre chose le concept… quasiment de l’ordre de… de l’inné ! Il n’y pas un seul génie dans l’histoire de l’art qui n’ait peint avec un concept puissant par-derrière… Léonardo ? On ne peut pas faire plus conceptuel ! Et Dürer, l’abstraction de Dürer !! Dürer est tellement abstrait qu’il a besoin de savoir à quoi ressemble un corps à l'intérieur avant d'en dessiner l’extérieur ; je ne parle même pas de Pottock, qui pense plus qu’il ne peint, Pottock qui est tout “intériorité” !… ”
Mais Axel n’écoutait même plus, il s’était jeté sur la dernière part de tiramisu qui restait et semblait trouver un intérêt plus grand à la mastication de son dessert italien, les yeux levés au ciel en signe d’extase, qu’aux explications de son oncle, confirmant le mauvais pressentiment du tuteur quant aux chances de son pupille de se faire un nom dans l’art contemporain de demain.
13:33 Publié dans Journal intime | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : rembrandt, charles matton, peinture, vermeer, fritz lang, expressionnisme allemand
samedi, 29 décembre 2007
Promixité
Cinquième fois en vingt-quatre heures que ma voisine se fait baiser par son amant et que les boiseries font remonter leurs gémissements et beuglements jusqu’à moi. Comme quoi en plein Paris on peut avoir l’impression d’habiter à la campagne. Qu’est-ce que ça va être au printemps !
À tout prendre dans les esgourdes, j’aime mieux ça que d'entendre les Beatles ou Madonna qu’ils mettent parfois à pleine sauce pour se donner le moral en dehors du coït.
Pour les spécialistes du comportement que ça intéresse, je relève que ces étreintes à répétition sont brèves, deux à trois minutes grand maximum, suivies de longues conversations enjouées (dont la teneur exacte m’échappe), et que la femelle s’est mise à gémir et à beugler à son tour à la quatrième reprise seulement (Si je n’avais pas su que mademoiselle était là, j’aurais pu croire que monsieur se branlait.)
Peut-on dans ce cas aussi parler de gaspillage et d’existentialisme exacerbé ? Ou faut-il se garder, en l’espèce, de faire une moyenne entre les tempéraments, au risque d’accréditer les thèses de Le Pen sur l’inégalité entre les races (Il est basané et ma voisine, elle, est très blanche de peau.)
En tout cas moi je suis présent, contrairement à son amant vigoureux, dans les mauvais moments comme dans les bons, lorsque ma voisine se met à gémir de douleur aussi, et pleure à gorge déployée son dernier “bon coup” envolé vers de nouveaux ciels de lit.
Et c’est reparti pour un sixième coup ! Peut-être une sorte de défi ou un record à battre… L’ennui ne mène-t-il pas aux pires extrémités ?
20:30 Publié dans Journal intime | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note
mardi, 25 décembre 2007
Au crépuscule
Je sais pas si c’est l’appel de Sarkozy à se convertir à la foi catholique, mais la basilique était pleine comme un œuf pour la messe de minuit ! Un peu plus et on refusait du monde à l’entrée…
Le curé parle de la “joie de Noël” ; faut croire que je suis un peu pisse-vinaigre vu que personnellement je ne me sens pas joyeux mais plutôt las ; trop de folklore dans ces agapes. Les païens évolutionnistes n’ont pas su inventer leurs propres cérémonies, leurs propres cantiques, alors ils se rabattent sur ceux de leurs grands-parents, sans grande conviction, ils pointent leur nez à la messe de minuit, histoire de.
Il y a des regards curieux tournés vers les grandes orgues, vers les enfants de chœur en aubes blanches et les volutes d’encens. Ils n’ont jamais vu le Jour du Seigneur à la télé, ou quoi ? En vrai c’est jamais pareil.
Pour me protéger du courant d’air près de la porte, je me suis agglutiné à un groupe d’une trentaine de personnes, parmi lesquelles il y a quelques jeunes couples, qui se tiennent debout enlacés ; ils ont l’air contents d’être là et se pelotent même un peu pour marquer le coup. L’ambiance est bizarre, je me sens comme un étranger dans cette foule. Je suis soulagé de sortir dans le froid et de déambuler seul dans les rues recouvertes de givre, quelques glissades en fredonnant des cantiques : « Vexilla regis… ». Serais-je vraiment en train de devenir misanthrope ? Au début j’avais pourtant un côté boute-en-train…
02:43 Publié dans Journal intime | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : messe de minuit, nicolas sarkozy
vendredi, 21 décembre 2007
Candidat !
Une amie me fait cette remarque impertinente que j’aurais tendance à me prendre pour le pape. Ça vaut toujours mieux que de se prendre pour le président de la République !
Elle réplique que je me prends AUSSI pour le président de la République !
Tant que les femmes vivront plus longtemps que nous, elles auront le dernier mot.
Du reste, je suis théoriquement éligible au trône de Pierre, qui n’est pas réservé à un cardinal ni même un ecclésiastique. La date du prochain scrutin et ses conditions sont entre les mains de Dieu, mais je ne vois pas ce qui pourrait m’empêcher de dévoiler les grandes lignes de mon programme à l’avance, pour ne pas être pris au dépourvu.
Parmi les mesures d’urgence que je prendrais, il y aurait l’interdiction faite au clergé de prononcer des sermons jansénistes ou existentialistes. Evidemment, parler en paraboles comme Jésus exige un sens de l’épopée et du conte qui n’est pas une vertu très répandue parmi les curés contemporains qui n’étudient pas Cervantès à l’école, hélas.
Mais la littérature chrétienne regorge de passages magnifiques, de Bossuet, de Baudelaire, de Bloy - ou de Péguy, de Claudel, pour prendre des auteurs plus modernes ; on pourrait se contenter d’en lire des morceaux au lieu d’infliger à des assemblées démocrates-chrétiennes, c’est-à-dire déjà à moitié païennes, des dissertations complètes de philo. J’observe que dans ma paroisse, le mauvais penchant à philosopher n’a fait qu’augmenter depuis l’élection de Benoît XVI. Il n’est plus un curé, aussi petite et reculée soit son “secteur”, qui ne se prenne désormais pour saint Thomas d’Aquin.
De façon pratique et vu le paganisme galopant en France, le clergé s’efforçant dans sa grande majorité de contredire les ordres du Vatican, le plus efficace serait de prendre un décret interdisant carrément aux prêtres de prêcher et d’abandonner ce petit jeu aux protestants.
Deuxième mesure d’urgence, vu que refaire de la politique est essentiel et urgent pour l’Eglise catholique, et qu’on ne peut pas faire de politique sans hommes, j’ordonnerais une conscription générale pour remplir de nouveau les séminaires. Tous les catholiques de sexe masculin de vingt à cinquante ans seraient mobilisés, détournés pour leur plus grand profit et celui de la société de la “vie de couple”. On serait d’ailleurs surpris de constater que les hommes de trente à cinquante ans sacrifient, si ce n’est la sexualité, du moins cette merveilleuse “vie de couple”, sans trop de regrets.
Seuls les pères de familles vraiement nombreuses seraient acquittés, ainsi que ceux qui s’acquitteraient d’une taxe qui financeraient les études et le logement des séminaristes les plus déshérités
Un dernier point d’actualité. Recevrais-je au Vatican si j’étais élu pape Nicolas Sarkozy et sa bande de potes, Jean-Marie Bigard, Alain Delon ou Bernard Arnault ? Bien sûr, mais à condition qu’ils soient vêtus comme les bourgeois de Calais et non en costumes rayés de maquereaux ripoublicains. Dans ces conditions il n’y a aucune raison d’interdire à Zachée de pénétrer dans la ville sainte.
10:35 Publié dans Journal intime | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : vatican, benoit xvi, nicolas sarkozy
mercredi, 19 décembre 2007
Ma conversion
Petit retour en arrière sur ma conversion au marxisme qui date d’il y a deux ans tout au plus. A dire vrai, j’ai toujours eu une conception marxiste de l’art, sans le savoir. J’ai toujours tenu les artistes contemporains pour des valets du capitalisme et l’artiste, au sens noble du terme, comme un artisan politique.
Mon retard à découvrir Marx, à trente ans passés (!), a plusieurs causes ; un préjugé religieux, d’abord : je croyais que Marx était un de ces athées stupides comme Nitche, à cause des idées assez fausses que le parti communiste propage sur Marx ; alors que Marx et Nitche divergent complètement ! C’est la mort de la philosophie que Marx décrète ou appelle de ses vœux.
Ce qu’il y a de séduisant au premier abord dans le marxisme pour quiconque a une « disposition artistique », c’est sa cohérence, comparé aux billevesées libérales.
Les artistes sont amoureux de l’ordre. Il n’y a qu’à regarder une eau-forte de Rembrandt pour le comprendre. Je suis persuadé que ce qui a dégoûté Baudelaire de la révolution, alors qu’il était proche de son principe, c’est l’anarchie qui en découla. Idem pour Delacroix.
Quand je tombe sur Finkielkraut à la télé, pas plus tard qu’hier soir, j’ai une réaction quasiment épidermique de rejet. Finkielkraut tient à la fois du caméléon, ses vues s’adaptent à celles de son interlocuteur ou aux circonstances, et de l’anguille pour sa façon d’éviter de se mouiller en faveur de tel ou tel, et de la volaille pour son arrogance et sa superficialité. En dernier ressort, lorsqu’il se sent acculé, et n’importe quel sous-réthoricien a les moyens d’engluer Finkielkraut dans sa propre toile, en dernier ressort Finkielkraut n’a qu’un seul argument, racial : « Oui, mais je suis Juif ! ». Au plan ethnologique un cas d’espèce intéressant à condition de surmonter son dégoût. BHL fait figure de Philistin « classique » à côté.
Mais une telle hybridation, si elle a un côté burlesque « médiéval », est trop révélatrice du degré de médiocrité de l’élite bourgeoise pour prêter à sourire franchement.
La sûreté du jugement littéraire de Marx n’est pas un mince argument en sa faveur non plus. Shakespeare est une des figures de proue de la bibliothèque de Karl Marx. Au point qu’il fit apprendre par cœur à ses filles des actes entiers de Shakespeare. Les lettres de sa fille Laura sont étonnantes ! On a là l’idée du résultat que peut donner une éducation aristocratique. Quel rapport avec ces mères qui se débarrassent de leurs gosses entre les mains d'instituteurs à demi-savants pour aller glaner un peu d’oseille par ailleurs et qui ont le culot de se plaindre ensuite de récupérer à la sortie de cette usine à gaz des nouilles mal élevées ? Fossé aussi entre Marx et les bourgeois contemporains qui font lire à leurs enfants des mièvreries comme Harry Potter, « pour leur donner le goût de la lecture », ah, ah ! - bouquins que les gamins en général, pas si cons, s’empressent de refourguer par-derrière en échange de quelques bonbons, quand ce n’est pas un téléphone portable pour singer leurs parents.
L’exemple de Shakespeare est important car il contient le principal malentendu à propos de Marx, une galéjade en réalité, mais dans la société où nous sommes il faut TOUT expliquer. En effet, de la même manière que Marx, Shakespeare est suspect aux yeux des bourgeois d’être « matérialiste » ou « cynique », alors que c’est l’écrivain le plus spirituel de l’Occident moderne !
Enthousiasme de Marx pour Balzac également. En ce qui me concerne, je préfère Barbey d’Aurevilly, plus aiguisé à mon avis que Balzac. Mais on reste en famille. Pour être équitable, Marx aimait aussi se distraire avec les enfantillages d’Alexandre Dumas. Comme quoi nul n’est parfait, même pas Marx.
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mardi, 04 décembre 2007
La Révolution contre L'Evolution
Mon pote H. insiste pour que nous allions visiter la Grande galerie de l'Evolution. Jusque-là j'avais dit non, comme un païen qui hésite sur le seuil d'une cathédrale gothique. Mais mon tempérament d'enquêteur a repris le dessus. Crachons par terre tout de même avant d'entrer.
Je suppose que c'est le buste de Lamarck qui trône au milieu. C'est toujours mieux que celui de Darwin. Lamarck aurait-il approuvé cette mise en scène macabre, ces squelettes d'enfants, ces foetus humains exposés à côté de ceux des singes et des lézards ? J'en doute. Lamarck n'est pas un homme du XIXe, c'est un moderne.
Tout ça est cousu de fil blanc. Même les dinosaures ont l'air truqués. Mélange de reconstitution et de fragments, les gros sabots de Kant, de Darwin, de Nitche. Où sont passés le naturalisme, l'esprit critique, la science de l'Occident ?
*
Lévi-Strauss exprime au nom de l'ethnologie ses réticences vis-à-vis de l'évolutionnisme. Mais il en reste au stade du constat de fait. On ne peut pas demander plus à un libéral.
Les Etats-Unis ont subsisté sur les acquis de la science nationale-socialiste allemande pendant quarante ans. Ils croient qu'avec leurs dollars ils pourront débaucher en Inde, en Asie ou en Russie les meilleurs savants et entretenir l'illusion. Ils se trompent, seuls les médiocres trahiront. La science et l'humanisme authentiques se moquent de l'Argent.
A l'avenir les grandes découvertes scientifiques seront le fait des musulmans ou des orthodoxes. Crétins mélancoliques libéraux qui pensent que l'Histoire s'est arrêtée : Philippe Muray ou Tilinac.
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lundi, 03 décembre 2007
Odeurs de Paris
J'ai l'odorat très fin. Je serais capable de renoncer à une femme rien qu'à cause de son parfum, et je préfère de loin l'odeur des nègres à celle d'une femme qui s'est aspergée de Gaultier, de Mugler ou de Lacroix après le p'tit-déj' pour aller au turbin. Je change de wagon. Gênant aussi une jeune gonzesse qui porte le même parfum que ma grand-mère ou que la voisine cacochyme.
Le métro, lui, il a plusieurs odeurs. La ligne 14, par exemple, qui permet de contourner les grèves, sent le soufre, rapport à la profondeur où elle est enterrée. L'odeur de caoutchouc brûlé de la ligne 4, pour moi c'est celle-là l'odeur de Paris vu que lorsque j'étais môme mon père m'emmenait de Normandie en excursion jusqu'à la capitale visiter un oncle excentrique qui créchait près de la ligne 4.
Mais l'autre jour, je dois dire que c'est le bruit qui m'a frappé, pas l'odeur, tandis que je fermais les paupières pour me recueillir un peu et prier pour l'humanité décadente transportée cahin-caha d'un point inconnu à un autre. Je ne sais pas où ils vont, mais je le sais mieux qu'eux. Un bruit de bottes. Toutes ces femmes en bottes, c'est plus qu'inquiétant : effrayant. C'est le retour de la Gestapo, une Gestapo sans couilles, mais peu importe, le poison est aussi efficace que la matraque ou le fusil.
Toutes ces valeurs actuelles nazies, de mon strapontin, sont presque palpaples : républicanisme laïc, nationalisme, avortement, évolutionnisme, automobile, gadget technologique, cinéma, transpirent de tous les pores de ces mecs, de ces gonzesses, de ces gonzesses-mecs et de ces mecs-gonzesses...
Lorsqu'une bobo de trente ans me sourit, je lui rends un sourire gêné. Beauté d'un jeune musulmane voilée qui accepte mon hommage en baissant les yeux. Je suis peut-être plus isolé qu'elle dans cet âge de ferraille ?
11:20 Publié dans Journal intime | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : paris, gestapo
lundi, 05 novembre 2007
Encore un essai ?
Ça faisait trois ans déjà que je l’avais perdue, du jour au lendemain. Je la croyais loin de Paris, quelque part en Italie, en Allemagne, ailleurs. Et puis je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai tapé son nom dans "Google", puis dans l’annuaire. Elle était là, tout près, de nouveau. Je n’ai pas pu m’en empêcher, quelques minutes plus tard j’ai composé son numéro, comme un con. Je suis tombé sur lui. Toujours là. J’ai rusé, mais je crois qu’il a deviné… une voix de gosse inquiet ; la menace que j’avais fait planer autrefois sur la tête de ce brave type, car je suis sûr que c’est un brave type : un astrophysicien, ça ne peut être qu’un brave type - la menace était de retour. Merde, si ç’avait été un avocat ou un toubib, je n’aurais pas eu autant de scrupules, mais un astrophysicien, c’est désarmant.
Les sentiments, c’est l’idéologie la plus difficile à vaincre. Je croyais m’en être débarrassé, depuis le temps. Qu’est-ce qui m’a plu, chez cette fille, en dehors de son cul et de ses molets, honnêtement, hein ? Bac+12 en littérature comparée et même pas foutue de connaître Céline, ni Von Salomon, ni Waugh ; ni même de lire Cicéron dans le texte ; et qu’est-ce qu’elle lisait, cette dinde, pour se distraire ? “Bonjour tristesse” ! Qu’est-ce qu’elle buvait, cette nouille ? De la tisane ! Ses idées politiques ? Aucune ! Elle disait qu’elle était de gauche mais elle ne savait pas bien pourquoi, ça faisait partie de son milieu… bon, pas de baratin, c'est déjà ça.
Est-ce qu’elle baisait bien, au moins ? Mieux qu’une Française, mais c’est pas difficile, les Françaises sont tellement prévisibles, comme programmées.
Alors quoi ? Peut-être c’est cette fêlure qui m'a touché, comme si elle avait connu la guerre, des temps difficiles, qu’elle savait que tout allait exploser dans la minute suivante.
Et quand je lui parlais du bon Dieu et de ses saints, elle me regardait un peu comme si j’étais le type qui a le pot de colle qui va consolider la potiche brisée. Et en même temps, il se peut très bien que j’ai imaginé tout ça, vu qu’elle me regardait aussi en souriant, parfois, comme si j’étais zinzin.
Merde, j’ai honte de ma faiblesse. Aussi loin que je rembobine le fil, ma conscience politique s’est toujours heurtée à mon penchant pour les gonzesses, et vice-versa. Déjà lorsque j’avais dix ans et que la poitrine replète de la petite Laetitia, dix ans aussi mais un châssis de vingt, me faisait l’effet d’un coup de couteau dans le bas-ventre quand je la regardais en coin, tandis que la peau cuivrée de la grande Valérie, deux ans de retard scolaire, soit cinq d’avance, la grande Valérie qui portait des corsages ajourés me faisait palpiter sur mon banc, je luttais, mieux que maintenant, parce que je voyais le commerce avec les gonzesses comme une sorte de truc nihiliste ou bouddhiste, un puits assez immonde dans le fond.
La femme, c’est le repos du guerrier, d’accord, et pour la plupart elles ne désirent rien d’autre, ça saute auxyeux. Encore faut-il des guerriers.
07:30 Publié dans Journal intime | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
mardi, 16 octobre 2007
Conversion avec Drieu
À force de voir BHL à la télé, aussi arrogant et sûr de lui qu’il est nul et borné sous son masque de démocrate éclairé, le parfait petit intello "collabo" en quelque sorte, qu’Ardisson ou Guillaume Durand ne risquent pas de déstabiliser, j’ai rêvé d’une conversation avec Drieu, l’antithèse de BHL.
- Lapinos : Merci de m’accueillir dans votre garçonnière, Maître. Vu qu’il est très tard, je n’irai pas par quatre chemins avec vous. Laissons la littérature de côté, j’aimerais parler avec vous de religion et de politique, de Jésus et de Marx.
- Drieu : Ça me fait drôle d’être appelé "Maître" ! Même mes maîtresses…
- Lapinos : Excusez-moi, je connais mal vos romans ; lorsque j’ai fait votre connaissance, j’avais un peu passé l’âge de lire des romans.
Dans votre Journal, j’ai relevé cette phrase… attendez, je sors mon calepin, voici :
« Je rêve toujours d’écrire un parallèle entre saint Paul et Marx. Mais je ne suis pas assez savant. »
Vous êtes irritant : vous donnez l’impression de toujours toucher du doigt la réalité sans jamais vouloir la saisir ! Qu’est-ce qui vous retient, bon sang ?
Gombrowicz aussi a pigé la compatibilité profonde du marxisme avec le christianisme…
- Drieu : Qui ça ?
- Lapinos : Gombrowicz, un junker polonais. Mais il reste prisonnier de ses préjugés bourgeois, de tout le bric-à-brac existentialiste, cette philosophie décadente qu’il a ingurgitée.
- Drieu : Tiens, c’est bien la première fois que j’entends dire qu’il peut sortir quelque chose de raisonnable de la Pologne…
- Lapinos : Je n’ai pas tout à fait dit ça ! Cela dit Lech Walesa incarne une forme de révolution prolétarienne chrétienne. On peut le voir comme un précurseur de la révolution que j'espère comme vous.
- Drieu : Lech quoi ?
- Lapinos : Laissez tomber. Savez-vous qu’aujourd’hui il y a de soi-disant réactionnaires qui n’hésitent pas à invoquer ce crétin d’Ozanam, voire Tocqueville ? Incroyable, non ?
- Drieu : Parfaitement logique au contraire, camarade. Ce sont des crétins qui ont appris à raisonner avec Maurras. Au lieu de prendre Maurras pour ce qu’il est : un orateur brillant, point à la ligne. Fascination de la foule pour les forts en gueule. Idem pour Jaurès, Daudet…
- Lapinos : Vous vous êtes fait avoir vous-même avec votre pote Malraux. Quelle baudruche ce type !
- Drieu : Sans doute. L’amitié fait commettre des erreurs. C’est la plus violente des passions. Ainsi vous êtes catholique ? Il en reste ?
- Lapinos : Oui, catholique de père en fils depuis une dizaine de générations au moins.
- Drieu : Ah, ah, impressionnant !
- Lapinos : Ce que je veux dire, c’est que même mes ancêtres qui vécurent dans des régions soumises par les huguenots restèrent fidèles à l’unique, sainte et catholique Église romaine. Simple remarque d'ordre historique.
- Drieu : Oui, c’est très net que le marxisme et le christianisme sont deux réalismes. Mais que faites-vous de cette objection : la réalité de Marx est une, c’est la matière, tandis que pour les chrétiens ce sont plusieurs réalités distinctes : le corps, mais aussi l’âme, Dieu…
- Lapinos : Vous oubliez les anges, satan… pourtant vous avez lu Baudelaire ! Plutôt que le christianisme, ce sont les chrétiens qui sont divisés. Je vous garantis que, question hérésie, la doctrine de Marx a été servie elle aussi ! Les hérétiques sont même plus nombreux que les vrais marxistes.
Vous assimilez le christianisme au protestantisme, Maître. Vous savez ce que vous êtes ? Un janséniste ! Nous n'avons pas le temps ce soir, mais un jour je vous prouverai que Marx commet la même erreur que vous, en empruntant un biais différent.
- Drieu : Vous vous êtes un véritable inquisiteur ! J’aime ça.
- Lapinos : Votre mélancolie vous pousse vers Pascal, c’est dommage. Pourtant, vous le pressentez, Pascal n’est pas catholique. Personnellement, je vais vous dire, je parie que Pascal est plus athée que Diderot.
Vous comprenez bien aussi que la résurrection des corps annule votre subdivision entre l’âme et le corps, qui n’est qu’un artifice de théologien ou de poète. Baudelaire n'agite cette idée que pour secouer la racaille libérale, ces cochons immondes sans âme qui se vautrent dans la philosophie.
Votre obsession de la politique, qui vous dérange, c’est votre bon côté, Pierre - vos rêves bouddhistes, le mauvais, le côté "La Rochelle".
La preuve : les démocrates que nous haïssons tous les deux, parce qu’ils ont bradé la civilisation en échange d’un peu de confort, ces salauds hypocrites qui ne valent pas les nazis, désormais, ils rêvent tous de devenir des bonzes.
- Drieu : Je devine la suite. Vous allez me dire que les grands théologiens catholiques modernes, ce sont Bloy, Péguy, Claudel…
- Lapinos : Bien sûr. Vous voyez bien que Claudel, de sa grosse main de paysan, pousse Pascal sur le bas-côté du chemin, d’un air de dire : « Les fous à l’asile ! ». Quelle sagesse. Un antibonze.
Les monastères sont faits pour les idéologues, pour qu’il s’y anéantissent en paix ; rien ne devrait pouvoir en sortir sauf des fromages, du vin et des pâtes de fruits, et encore. Rabelais, par exemple, était beaucoup trop raisonnable pour demeurer dans un monastère.
Oui, Bloy, Péguy et Claudel sont les grands modernes. Allez faire comprendre ça à un pape allemand, même un Bavarois, ce n’est pas facile !
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