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  • Brest-Paris

    Il ne me reste qu’une centaine de pages à lire. Nous sommes en 1936. L’abbé Mugnier quasi aveugle. Continue quand même à bouffer à tous les râteliers. Je vais l’achever dans le train du retour. Je lis lentement, mais quand même, quatre heures de voyage, ça devrait suffire. Dans chaque gare, je m’attends à ce que la place vacante à ma droite, côté fenêtre, soit prise ; à devoir ranger mon bazar. Je préfèrerais prise par une vieille dame digne, une atmosphère sereine pour pouvoir lire. Une jeune femme en robe de soie glissante qui la réajuste sur ses cuisses à chaque rare soubresaut du TGV pour ne pas essuyer mes regards humides serait une catastrophe… pour ma lecture.

    En gare de Je ne sais plus où car j’ai perdu le fil du voyage, un jeune type brun s’installe à côté de moi. Après tout, je n’y avais pas pensé, mais pourquoi pas un homme ? Très brun, plutôt grand, timide et aimable. L’air doux. Le genre “homosexuel qui s’ignore”. Mugnier l’entend dire de Mauriac dans le salon de Je ne sais plus qui, la poétesse Noailles, peut-être : « Mauriac est un homosexuel qui s’ignore ».
    Je corne les pages intéressantes. L’abbé Mugnier définit Proust : « Une abeille qui butine les fleurs héraldiques ». Et moi, si je définissais l’abbé Mugnier ? Après réflexion : une pie impie. Attirée par tout ce qui brille aux frondaisons des lettres. Parfois, c’est de l’or. Souvent même.

    En gare du Mans, observant que mon voisin adresse quelques mots à sa voisine de derrière, par-dessus le dossier, puis se rassoit, moi je me lève et me tourne vers eux : « N'avais pas vu que vous étiez ensemble… Nous pourrions intervertir nos… » À leur hésitation, je me rends compte qu’ils se connaissent à peine, en fait. Tant pis, il se glisse quand même à côté d’elle, comme pour me faire plaisir. Mais il me semble que ça lui fait aussi un peu plaisir. Ravi de les avoir poussés l’un vers l’autre. Et curieux de connaître la suite, comment il va s’en sortir. Tendons l’oreille.

    Ça ne part pas très bien. Il est plus beau qu’elle, mais manifestement ça ne suffit pas, elle le trouve trop fruste, je le devine à son timbre. Elle ne peut s’empêcher de ricaner lorsqu’il émet une banalité. M’énerve un peu. C’est le genre femme des années 80, alors qu’on est en 2005, indépendante et les cheveux pas trop long. Déçue par les hommes, tentée par un vibromasseur Calor. Maquillage trop voyant, volontaire mais sans grâce. Je suis sans pitié, je crains qu’elle ne me casse mon coup.
    Lui se débrouille bien, je trouve. Je l'envie : naturel, pas de frime. Raconte des petites anecdotes naïves, touchantes. Elle finit par s’attendrir. À un moment, il balance même le montant de son salaire, l’air de rien, 2500 euros : c’est plus qu’elle, il vient de marquer dix points et elle lui parle maintenant d’une voix douce, presque féminine.