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Baconian

  • Conte d'hiver

    Francis Bacon et le premier poulet surgelé

    Dans la première moitié de l'année 1626, Sir Francis Bacon eut, tandis qu'il voyageait en carrosse, une controverse avec son compagnon le Dr Winterbourne. En cause, le scepticisme du Dr Winterbourne au sujet de l'hypothèse de Bacon qui prétendait que la viande fraîche pouvait être conservée si on la réfrigérait. Afin de prouver sa théorie, celui-ci ordonna au cocher d'acheter un poulet sur le champ. Les faits sont ainsi rapportés par John Aubrey dans son livre "Vies brèves" :

    - Ils firent arrêter la voiture et se rendirent à la maison d'une pauvre femme au pied de la colline Highgate ; ils achetèrent une poule, demandèrent à la femme de la vider, puis de bourrer la carcasse de neige, et mon maître l'aida même à ce faire.

    Après que la poule fut partiellement plumée, Bacon la plaça dans un sac, l'enrobant plus de neige encore avant de l'enterrer. Malheureusement, selon Aubrey, Bacon attrapa une sévère bronchite et fut si malade qu'il fut incapable de rentrer chez lui ; on l'emmena "à la maison du comte d'Arundel à Highgate, où on le plaça dans un bon lit, chauffé avec une bassinoire ; mais comme c'était un lit humide qui n'avait pas été défait depuis un an au moins, le refroidissement fut tel qu'en deux ou trois jours il succomba -M. Hobbes me l'a dit, je m'en souviens."

    Mort à cause d'un poulet : fait ou fiction ?

    Il est difficile de dire à quel point les sources d'Aubrey sont fiables. Le principal problème est la période de l'année. Si le récit d'Aubrey est exact, alors Londres devrait avoir connu un temps neigeux en avril 1626. Mais il est établi que ce ne fut pas le cas. Cela ne signifie pas que Bacon ne fit pas une expérience avec un poulet congelé, ni que cette expérience sur la réfrigération ne le rendit pas malade. Il se pourrait que, ou bien les deux événements aient été confondus, ou que la maladie de Bacon ait débuté plus tôt cette année-là, ou mieux encore que Bacon, retourné voir le résultat de son expérience ultérieurement, ait attrapé un refroidissement à cause du temps froid et humide. De fait Bacon lui-même confirme la cause de sa maladie. Dans une lettre écrite à son ami absent, Lord Arundel, il s'excuse pour le dérangement de sa maisonnée et admet qu'il était en train de conduire une expérience sur la réfrigération lorsqu'il tomba malade :

    - Mon bon Seigneur, j'ai failli connaître le sort de Pline l'Ancien, qui perdit la vie en tentant une expérience sur le Vésuve en éruption ; en effet je souhaitais faire une expérience ou deux touchant la conservation et l'induration des corps. L'expérience elle-même fut un succès ; néanmoins, lors du voyage entre Londres et Highgate, je fus pris d'une quinte si violente que j'ignore si c'était un calcul, le fait d'un excès quelconque, ou bien du froid, ou encore un peu des trois.

    Quelle que soit la vérité derrière cette histoire, la mort de Sir Francis Bacon sera toujours reliée à ce poulet congelé :

    "Contre la charcuterie, n'était-il pas assuré ? Quant aux poulets congelés qu'il s'est procurés -Ils furent cause de sa maladie, Et jamais ce Bacon ne s'en est remis." (Pip Wilson)

    Pond Square est-il hanté ?

    Où l'histoire prend un tour étrange, c'est que "Pond Square", lieu-dit où l'expérience de Bacon est censée se dérouler, a la réputation d'être hanté, non par Sir Francis Bacon -comme on aurait pu s'attendre-, mais par le fantôme d'un poulet. De nombreux témoignages visuels ont été enregistrés dans la banlieue verdoyante de Highgate (l'étang a été comblé en 1864) pendant les mois d'hiver, et au moins vingt d'entre eux au cours du XXe siècle, la plupart pendant la 2nde guerre mondiale.

    En décembre 1943, le pilote de l'aéronavale Terence Long traversait l'étang, tard dans la nuit, lorsqu'il entendit un bruit qui faisait penser aux sabots de chevaux tirant un attelage. En se retournant, il fut stupéfait de voir quelque chose qui ressemblait à un volatile à demi plumé, hérissé et criant sauvagement en décrivant des cercles, pour finir par disparaître. Encore sous le choc, il se confia à un pompier de l'aviation et lui fit le récit de cette apparition. Le pompier lui répondit que le volatile était aperçu régulièrement dans les parages ; un type l'avait même pourchassé, espérant l'attraper pour en faire son dîner, jusqu'à ce que l'oiseau fonce dans un mur en briques et disparaisse.

    De nouveau pendant la 2nde guerre mondiale, une Mme J. Greenhill, habitant les environs, assura qu'elle avait vu le fantôme d'un poulet à de nombreuses reprises, le décrivant comme "un grand oiseau blanchâtre".

    Dans les années 60, un automobiliste accidenté, rapporta avoir vu un oiseau à moitié plumé, en piteux état, décrivant des cercles en criant. Comme il se dirigeait vers lui, voyant que l'oiseau était blessé, celui-ci s'envola et disparut soudain dans les airs.

    La dernière observation attestée du fantôme aviaire remonte à 1970. Un couple qui s'embrassait fut brusquement interrompu par un volatile jailli de nulle part. Ils expliquèrent que l'oiseau poussait des cris stridents et courait en rond, puis il disparu peu de temps après.

    Le fantôme du poulet n'a plus été vu récemment. Peut-être le volatile, affligé par sa fin peu orthodoxe, a-t-il fini par accepter son rôle dans l'histoire de la science et par se satisfaire des circonstances de sa mort ?

    (traduction d'une note du blog "Haunted Palace")

  • Peine d'amour perdue

    Edwin Reed est un des "baconiens" les plus utiles qu'il m'a été donné de lire, bien qu'il ne soit pas le plus célèbre.

    Edwin Reed ne s'est pas arrêté comme Freud ou Nietzsche à l'intuition que Francis Bacon et l'auteur des pièces signées Shakespeare (Shagspere) ne font qu'un ; Reed fait valoir que les idées originales de Hamlet dans le domaine de la cosmologie, exprimées à divers endroits de la pièce éponyme, dont un dialogue avec Ophélie, fille de Polonius (qui se pique aussi d'être savant, mais que Hamlet ne prend pas au sérieux) - ces idées cosmologiques originales, donc, correspondent aux idées développées par Francis Bacon dans ses ouvrages scientifiques.

    J'ai déjà rendu compte auparavant sur ce blog dans le détail de cette comparaison d'Edwin Reed. Elle est d'autant plus utile que les professeurs de littérature moderne n'entendent rien ou presque à la cosmologie et se persuadent, ainsi que leurs élèves, que la littérature est d'abord une question de style (pétition de principe typiquement bourgeoise).

    Il est étonnant, dit en substance un commentateur du "Novum Organum" de F. Bacon, que celui-ci, étant donné le bien qu'il dit de la mythologie, n'ait jamais songé à écrire un ouvrage de cette nature.

    Attardons-nous un peu (bien qu'il semble bien tard pour s'attarder encore) sur un autre aspect du travail d'Edwin Reed, à savoir la confrontation entre le propos des pièces attribuées à Shakespeare et le propos de Francis Bacon sur le thème de l'amour.

    Je n'écris pas ici l'amour avec un grand "A", mais bien un petit "a", car c'est bien le propos de Shakespeare, comme de Francis Bacon, de mettre en garde contre la vanité ou l'illusion amoureuse. Bacon montre par exemple que l'histoire n'offre pas d'exemple de grand homme qui ait été "amoureux" ; ou alors, explique Bacon, ce fut son point faible, entraînant sa perte. A contrario, Bacon décrit les soldats comme des individus cédant facilement aux caprices de l'amour.

    Les pièces de Shakespeare où l'amour tient le rôle principal sont nombreuses : "Othello", "Mesure pour mesure", "Peine d'amour perdue", "Roméo et Juliette", sans oublier le sonnet intitulé "Le Viol de Lucrèce".

    "Mesure pour Mesure" est sans doute une des plus intéressantes et révélatrices : cette pièce montre à quel point l'amour est corrupteur de la morale ; substituer l'amour à la morale, c'est prendre le chemin du vice. Le duché de Vienne est en proie à une sorte de folie puritaine, dont on pressent qu'elle ne pourra se résorber que dans l'immoralité opposée. Autre leçon de la pièce : puritanisme et libertinage sexuel sont les deux facettes d'une même folie.

    (Cette pièce fut donnée la première fois en 1604, à la charnière des règnes d'Elisabeth Ire et de Jacques Ier.)

    On peut dire que Shakespeare et Bacon ne font que faire valoir ici un point de vue "antiquisant" ou "philosophique" assez banal ; en effet, presque sans exception, les philosophes de l'Antiquité prônent que la philosophie commence par la maîtrise des passions. Le bonheur ne peut être qu'à cette condition. On comprend, à ce point, que des moralistes antichrétiens et antisémites tels que Nietzsche et Freud aient pu voir dans le théâtre de Shakespeare l'illustration de leur doctrine morale, un effort similaire pour restaurer l'éthique et la raison païennes dans une Europe en proie à la folie judéo-chrétienne.

    Cependant Shakespeare se limite à exposer que l'amour et l'éthique sont deux choses distinctes ; c'est la morale chrétienne qu'il dénonce en disant cela, c'est-à-dire la notion du bien et du mal enseignée par le clergé ; or cette morale n'a AUCUN FONDEMENT EVANGELIQUE, pas plus que la morale des prêtres juifs n'avait de but spirituel selon Jésus-Christ.

    On constate en lisant les évangiles que ce sont les préceptes moraux auxquels sont attachés les prêtres juifs qui les empêchent de reconnaître en Jésus-Christ le Messie annoncé par les prophètes de l'Ancien Testament.

    La preuve que Shakespeare n'est pas "païen", contrairement à certaines médisances catholiques ou puritaines, c'est que la notion de "péché" est conservée dans les pièces de Shakespeare. Elle est conservée, et délivrée du sens que la "morale catholique" prête au péché.

    "Il en est que le péché élève, et d'autres que la vertu fait chuter." peut-on lire ainsi dans "Mesure pour Mesure" : cette parole en apparence mystérieuse est aussi inexplicable du point de vue de la morale catholique ou chrétienne qu'elle est incompréhensible du point de vue païen ou athée (tel que Nietzsche l'a défini de manière réductrice).

    En revanche plusieurs exemples tirés des évangiles permettent de comprendre cette parole, de même que les épîtres de l'apôtre Paul, théologie sous-jacente au théâtre de Shakespeare - CETTE PIERRE D'ACHOPPEMENT de la culture occidentale.

  • Sur la religion

    Quelques maximes sur la religion extraites des "Essais" du très chrétien savant Francis Bacon Verulam (1561-1626) :

    Athéisme

    - Il est exact que peu de philosophie incline les esprits vers l'athéisme, mais la profondeur philosophique ramène à la religion.

    - On lit dans l'Ecriture : "L'insensé a dit dans son coeur : Il n'y a point de Dieu.", et non "L'insensé a pensé dans son coeur" ; si bien qu'il se le répète par coeur en lui-même plutôt comme une chose qu'il souhaite qu'une chose qu'il puisse croire pleinement et dont il soit persuadé ; car nul ne nie l'existence d'un Dieu hors ceux qui ont intérêt qu'il n'y en ait point.

    - On verra même des athées s'évertuer à faire des disciples comme les autres sectes, et, qui plus est, on en verra qui se font supplicier pour leur athéisme sans se rétracter ; alors que s'ils pensaient vraiment qu'il n'y a point de Dieu, pourquoi s'en inquiéteraient-ils ?

    - Ceux qui nient Dieu ruinent la noblesse de l'homme, car sans contredit l'homme s'apparente aux animaux par le corps, et s'il ne s'apparente à Dieu par son esprit, c'est un être vil et misérable.

    Impiété

    - L'impiété n'est pas de nier le dieu du vulgaire, mais de prêter à Dieu les sentiments du vulgaire.

    Schisme

    - Les causes de l'athéisme sont les schismes, s'ils sont nombreux, car un seul schisme important ajoute à l'ardeur des deux partis, mais des schismes multiples introduisent l'athéisme. Une autre cause est le scandale causé par les prêtres. Une troisième cause est l'habitude impie de se gausser des choses saintes, qui viennent petit à petit souiller le respect dû à la religion. Et en dernier lieu la culture, surtout quand elle coïncide avec la paix et la prospérité ; car les troubles et les calamités inclinent davantage les esprits vers la religion.

    Scolastique

    Au concile de Trente, où la doctrine scolastique fut prépondérante, certains prélats eurent une sentence profonde : "Que les scolastiques ressemblaient aux astronomes, qui imaginaient des excentriques et des épicycles et des mécaniques similaires de cercles, pour sauvegarder les phénomènes, tout en sachant fort bien qu'ils n'existaient pas", et que de même pour sauvegarder l'unité de l'Eglise, ils avaient imaginé quantité d'axiomes compliqués et subtils.

    Superstition

    - Mieux vaut n'avoir aucune idée de Dieu qu'une idée indigne de lui ; car si l'une est incroyance, l'autre est insolence ; et la superstition sans nul doute est un blâme à la divinité. Et plus l'insolence est grande à l'égard de Dieu, plus elle est grande à l'égard des hommes.

    - L'athéisme vaut mieux que la superstition, car l'athéisme laisse à l'homme le bon sens, la philosophie, la charité naturelle, les lois et l'honneur, qui peuvent tous, à défaut de religion, lui servir de guides vers une moralité extérieure ; mais la superstition les détrône tous pour ériger dans l'esprit des hommes une monarchie absolue.

    - Les causes de la superstition sont les rites et cérémonies qui flattent agréablement les sens : l'abus de la piété extérieure est pharisaïque ; le respect excessif des traditions qui ne peuvent qu'accabler l'Eglise ; les manèges des prélats en vue de leurs ambitions et de leurs profits ; l'indulgence aux intentions, qui ouvre la porte aux rêveries et aux nouveautés ; l'accès aux choses divines par l'assimilation aux choses humaines qui engendre forcément des confusions et des fantaisies ; enfin la barbarie des temps, notamment quand les calamités et les désastres viennent s'y ajouter.

  • Autour d'Hamlet

    L'étude du "Hamlet" de Shakespeare par Lise Contour-Marsan (1969) fournit plus de renseignements sur l'appareil critique extraordinairement volumineux concernant cette tragédie qu'elle ne contribue à élucider cette pièce.

    Contour-Marsan note ainsi ce paradoxe : l'accumulation des études, qui se comptent en dizaines de milliers (comparativement aux Anglais, aux Américains et aux Allemands, les Français ont peu contribué à cette accumulation), n'a pas eu pour conséquence de faire progresser de façon nette la compréhension de Shakespeare.

    J'explique ce paradoxe ainsi : Shakespeare constitue une menace pour la culture bourgeoise ; deuxième explication adjacente : rares sont les docteurs ou professeurs de littérature contemporains possédant une connaissance suffisante de la bible pour comprendre quelle est la religion de Hamlet, c'est-à-dire de Shakespeare. La science bourgeoise universitaire est par conséquent faite d'un mélange de mauvaise foi et d'ignorance, peu propice à l'élucidation de Shakespeare ; j'ai donné sur ce blogue de nombreux exemples d'interprétations aberrantes au point d'être ridicules concernant Shakespeare, son théâtre ou sa poésie.

    Pour mémoire, citons le cas de "Thomas More" : il y a tout lieu de croire que cette pièce est de Shakespeare ; le personnage de l'éminence grise, appartenant au clergé, dont le théâtre de Shakespeare fournit plusieurs exemples (Wolseley, Polonius, etc.), est toujours un personnage "noir", dont la perfidie se teinte parfois de bêtise (Polonius). On peut en déduire que Shakespeare prend dans ce cas en compte l'interdiction chrétienne formelle de servir deux maîtres, dessinant des personnages dont le mobile et la vocation sont les plus troubles, en même temps qu'ils sont caractéristiques de la culture bourgeoise et des temps à venir. Thomas More, selon Shakespeare, n'échappe pas à la règle : l'auteur nous montre ce prétendu "saint" commettre un parjure odieux ; un parjure significatif puisqu'il résulte du christianisme aberrant de T. More. Bien loin d'en faire un martyr, Shakespeare fait de T. More un "arroseur arrosé". Or le commentateur moderne, dans certaine édition écrit à peu près : Shakespeare a fait de saint Thomas More le héros d'une de ses pièces, donc cela prouve que Shakespeare est... catholique romain. Seul un mélange de mauvaise foi et d'ignorance peut fonder un tel commentaire.

    *

    Contemporaine de l'exégèse freudienne du théâtre de Shakespeare, L. Contour-Marsan écarte heureusement les spéculations de cette pseudo-science allemande d'un revers de main bien français, c'est-à-dire en se fondant sur le bon sens. Shakespeare à plusieurs reprises dans la pièce montre que la folie de Hamlet est une feinte. C'est le Danemark qui, de toute évidence, est aliéné du point de vue de Shakespeare ou de Hamlet.

    L'exégèse psychanalytique conduit ainsi à adopter le point de vue du Danemark, c'est-à-dire de Claudius, Polonius, Gertrude, ses actionnaires principaux. L'antimétaphysique freudienne se heurte à la méthaphysique shakespearienne, d'une manière qui n'est pas sans rappeler le heurt entre Platon et Homère.

    A travers Hamlet, Shakespeare nous dit la menace que représente Hamlet pour le Danemark, et la menace que représente le Danemark pour Hamlet. Et par "Danemark" il faut comprendre "l'Occident chrétien" ; c'est à quoi tient la dimension prophétique de Shakespeare, sa résistance au temps et aux changements de régime.

  • De Marx à Shakespeare

    A travers K. Marx, on a seulement un aperçu de la menace que la vérité fait peser sur les élites de la terre. L'hécatombe des menteurs accomplies par Shakespeare est une large trouée dans laquelle Marx s'est engouffré.

    Aussi l'impuissance des clercs à traduire les tragédies de Shakespeare en prose, leur insistance à les dire "énigmatiques", n'est pas tant une preuve d'incompétence que d'occultisme.

    Comme dit le prophète Shakespeare : "L'amour rend aveugle" ; qui veut voir clair dans Shakespeare doit savoir briser le miroir d'amour futile.

  • L'Etoile de Hamlet

    Bernardo : La toute dernière nuit,

    Quand cette étoile tout là-haut à l'ouest du pôle

    Eut parcouru son trajet pour éclairer cette partie du ciel

    Où elle flamboie en ce moment, Marcellus et moi-même,

    Alors que la cloche frappait une heure... (Acte I, scène 1)

    L'arrière-plan cosmologique de "Hamlet" est manifeste dès la première scène du premier acte. Shakespeare (i.e. Francis Bacon) situe son épiphanie sur le chemin de vigie du château d'Elseneur au Danemark, symbole de l'Occident pourrissant (comme tous les personnages honnêtes de la pièce s'accordent à le reconnaître).

    Plusieurs fois de suite, Bernardo, Marcellus et Horatio vont voir apparaître un guerrier, revêtu des attributs de l'ancien Danemark, père du jeune héros (et mage) Hamlet assassiné par Claudius traîtreusement ; puis Hamlet rencontrera lui-même ce père qu'il croyait défunt, et dont on comprend qu'il figure désormais au ciel comme une étoile, "à l'ouest du pôle".

    De quelle étoile s'agit-il ? Plusieurs astronomes ont essayé de fournir une réponse, mais la plupart du temps sans tenir compte de la signification apocalyptique de la pièce. L'étoile de l'épiphanie de Hamlet est la nouvelle étoile très brillante aperçue à l'ouest de l'étoile polaire en novembre 1572 par l'astronome danois Tycho Brahé (dont le père possédait le château d'Elseneur).

    Cet événement est l'événement astronomique le plus important de l'histoire de l'Occident moderne. Il a part aux bouleversements ultérieurs de science en Occident. Non seulement Tycho (1546-1601), qui commenta l'apparition de l'étoile en détail, mais quelques autres savants en firent l'observation, dont John Dee (1527-1609), alchimiste, théologien, astrologue et conseiller de la puissante reine Elisabeth Ire. Rien d'étonnant à ce que les savants de la Renaissance, pour qui la vérité était d'ordre cosmologique, et non anthropologique comme aujourd'hui, aient accordé toute leur attention à ce phénomène astronomique extraordinaire.

    Aussi surprenant que cela puisse paraître aujourd'hui, l'astrologue John Dee, au cours de séances de spiritisme, tenta de dialoguer les anges afin de leur réclamer assistance (cf. "Liber Mysteriorum Primus", 1582-83). En effet, Dee était parvenu au stade où ses expériences chimiques, faute de résultats probants, le décevaient. Mais ces pratiques sont-elles si étonnantes, compte tenu de la foi persistante dans la psychanalyse ou la statistique comme dans des sciences véritables, plusieurs siècles plus tard ? De même certains rituels de loges maçonniques, encore en activité, peuvent sembler aussi ridicules que les séances de spiritisme de John Dee. Mais surtout, le changement de représentation du cosmos joue bien un rôle de charnière entre la fin du XVIe siècle et notre époque "ultime".

    Comme tout récit mythologique, qu'il s'agisse du conte de la Genèse ou bien des travaux d'Hercule, "Hamlet" a un sens caché. L'auteur a semé des indices à l'attention des personnes instruites, afin de les mener, par-delà l'apparence du drame, au sens tragique plus profond de la pièce.

    On reconnaît les grandes caractéristiques du projet apocalyptique de rénovation de la science de Francis Bacon (1561-1626) dans la trame de "Hamlet", ainsi que son mépris chrétien de la société. F. Bacon a placé son entreprise de rénovation de la science sous l'égide du prophète Daniel ("Novum Organum"). D'ailleurs le point de vue scientifique discrédite le point de vue social, selon Bacon comme selon Hamlet. La société peut s'accommoder de vérités relatives, mais non d'une vérité supérieure, explique en substance Bacon, plaçant ainsi le savant authentique dans une situation délicate, semblable à celle des prophètes qui sont une pierre d'achoppement pour les affaires des hommes (Hamlet revendique comme Bacon une "âme de prophète").

    Mais poursuivons sur le terrain de l'astronomie et de la cosmologie, en évoquant la cosmologie chrétienne mentionnée dans l'apocalypse de Jean, à laquelle on peut relier l'épiphanie prise par Shakespeare pour thème principal de sa pièce.

    "Un autre signe parut encore dans le ciel : tout à coup on vit un grand dragon rouge, ayant sept têtes et dix cornes, et sur ses têtes, sept diadèmes ; de sa queue, il entraînait le tiers des étoiles du ciel, et il les jeta sur la terre." (Apocalypse, XII,3)

    La grande constellation "circumpolaire" du dragon, qui se dresse contre l'épouse de Jésus-Christ (l'Eglise des saints), et l'affrontera jusqu'à perdre sa place dans les cieux, est le serpent ancien appelé diable et Satan. Cette constellation observable de l'hémisphère nord est proche de Cassiopée, autre constellation où l'étoile très brillante observée en 1572 apparut. La vision divine précise : "Michel et ses anges combattaient contre le dragon". Ange ou démon, Hamlet tranche en faveur de l'ange, dont l'apparence de guerrier s'explique ainsi.

    Le "Christ de la fin des temps" revêt lui aussi, comme l'archange Michel, l'apparence d'un guerrier, assumant le combat spirituel contre les rois et les nations alliées avec la bête : "Puis je vis le ciel ouvert, et il parut un cheval blanc ; celui qui le montait s'appelle Fidèle et Véritable ; il juge et combat avec justice. (...) De sa bouche sortait un glaive à deux tranchants, pour en frapper les nations (...)" (Ap. XIX, 11-16)

    Fait non négligeable quand on sait que F. Bacon avait pris pour emblème de son combat le casque d'Athéna, l'affrontement décrit dans la mythologie chrétienne réitère celui qui opposa la déesse vierge de la sagesse Athéna au dragon dans la tragédie grecque (Ladon, gardien du Jardin des Hespérides, situé en Occident).

    Rien de moins anodin pour un astronome, par conséquent, que la position dans le ciel de la nouvelle étoile de Tycho. Le discrédit de la mythologie dans la culture moderne est lui aussi sans aucun doute lié à la conception héliocentrique copernicienne. De sorte que la philosophie, la spiritualité si particulière incarnée par Hamlet, Shakespeare la sait condamnée pour un laps de temps - cela explique la mort du héros à la fin de la pièce.

    Par un autre indice, Shakespeare nous ramène à la région du ciel où se joue le dernier acte de l'histoire. A l'acte III, scène 2, un dialogue entre Polonius et Hamlet interpelle le connaisseur de symboles mythologiques :

    - Hamlet : Voyez-vous ce nuage [cloud] là-haut, qui a presque la forme d'un chameau ?

    - Polonius : Par la messe, c'est vrai, tout à fait pareil à un chameau.

    - Hamlet : Je crois bien qu'il ressemble à une belette [weasel].

    - Polonius : Il a le dos d'une belette.

    - Hamlet : Ou à une baleine [whale].

    - Polonius : Beaucoup à une baleine.

    En effet, Cassiopée est une constellation de la voie lactée (qui ressemble à une masse nuageuse), englobant la constellation dite du "chameau" dans la mythologie arabe (Al Sanam al Nakah/Beta Cassiopeia). En outre, Cassiopée, est reconnaissable à sa forme de M, ou bien de W si on la regarde dans l'autre sens. Baleine et belette commencent en anglais par un W, et un sens péjoratif est attaché à ces deux animaux. La baleine a le sens de léviathan ou de nation ; quant à la belette, elle est symbole de ruse ; la prostituée de l'apocalypse n'est pas loin (ni la "Dark Lady" des "Sonnets").

    On relève en outre trois détails à propos de Polonius. Outre la loi de son intérêt, ce conseiller très spécial ne suit aucune doctrine constante. Il ne saisit pas l'allusion à la voie lactée. Il croit dans la messe, sur laquelle il jure, en cela représentant typique du monachisme médiéval (sur lequel Shakespeare jette le discrédit tout au long de son oeuvre). Toute l'alchimie de l'art moderne "post-apocalyptique" se retrouve d'ailleurs concentré dans la mystagogie de la messe romaine, au pouvoir hallucinogène. 

    (A SUIVRE)

  • Shakespeare contre Freud

    Dans un roman américain (banal divertissement), un professeur de littérature proclame : "Sans Shakespeare, nous n'aurions pas eu Freud."

    Du point de vue de la culture américaine seulement, un tel enchaînement paraît logique.

    La variété des personnages du théâtre de Shakespeare, leur complexité, peuvent superficiellement suggérer un tel rapprochement. Freud, comme il fut par Leonard de Vinci, fut aussi fasciné par Shakespeare ; "Hamlet" en particulier l'intrigua. Freud tenta d'interpréter leurs ouvrages, mais n'a pas moins échoué quant à Shakespeare qu'il s'est trompé à propos de Leonard. Il fait même moins fausse route en ce qui concerne Leonard, car la médecine et la peinture ne sont pas deux arts si différents. De plus Leonard est un savant peintre, ou un peintre savant, et Freud un savant médecin ou un médecin savant. On ne sait pas où s'arrête leur art et commence leur science.

    La psychanalyse consiste dans une réduction de la volonté au désir, dans laquelle Shakespeare ne se laisse pas enfermer.

    Sa médecine accule Freud à considérer Hamlet comme un patient, alors qu'un étudiant de première année en littérature établira aisément, à l'aide du texte, que Hamlet n'est pas fou. Un étudiant de deuxième année établira qu'il n'y a pas selon Shakespeare une seule sorte de folie, contrairement à Freud, mais plusieurs. Il est aussi probable que l'oeuvre de Shakespeare a une cohérence que celle de Freud n'a pas.

    Dès le fameux monologue de Hamlet, on comprend que le suicide, bien qu'il soit un tabou social ou religieux, n'est pas un acte irrationnel ou une preuve de folie selon Shakespeare ; c'est le fait de vivre, au contraire, qui correspond à une certaine faiblesse et lâcheté chez l'homme. Si elle fournit les moyens de vivre, la vie n'a, en elle-même, du point de vue philosophique, ni sens ni but (que la mort). Vivre sans but est donc un acte de folie. Autrement dit c'est de la folie pour l'homme de ne pas se poser la question du but de l'existence, et se contenter de vivre bêtement comme l'animal, ou en se contentant des réponses culturelles toutes faites.

    Shakespeare est bien loin d'élever la biologie, ainsi que Freud ou la psychanalyse, au rang de science fondamentale. Seule relève vraiment de la médecine ou de la psychanalyse Ophélie, qui prend ses désirs pour la réalité, et de ce fait méconnaît ses désirs comme elle ignore la réalité, prisonnière des préjugés de son père.

  • Shakespeare & Copernic

    Dans une note récente, je commente la thèse d'un astronome américain (Peter D. Usher) soutenant que la plus fameuse des pièces de Shakespeare, "Hamlet", aurait pour thème la "révolution copernicienne".

    Pour résumer je la commente ainsi : - oui, la théorie de l'univers héliocentrique est bien au centre de cette tragédie ; - non, Shakespeare ne fait pas la promotion de la théorie héliocentrique redécouverte par N. Copernic (dont on peut légitimement supposer que le personnage de Polonius est l'avatar).

    Alan S. Weber (du "Weill Cornell Medical College" au Qatar) prolonge les réflexions de Peter Usher, dans un article intitulé "What did Shakespeare know about copernicanism?"Il y soulève le problème qu'un historien ne peut manquer de soulever à propos de la thèse du thème astronomique de "Hamlet". Du temps où fut publiée la pièce (1601), seul un nombre restreint d'érudits avaient connaissance de la théorie de Copernic, un nombre si petit qu'il est à peine exagéré de dire que l'on aurait pu les compter sur les doigts de la main... dans toute l'Europe.

    "L'époque élisabéthaine est trop précoce pour avoir complètement digéré plusieurs théories et découvertes en physique et cosmologie énoncées plus tôt sur le continent. Plattard (1913) a démontré que les écrivains français de la Renaissance, de la dernière moitié du XVIe siècle -à l'exception de Montaigne, Pontus de Tyard et Jacques Peletier du Mans- ignoraient les thèses de Copernic [encore peut-on préciser ici que le savoir de Montaigne est volontairement superficiel, Montaigne affichant un certain dédain pour la science].

    De la même façon en Angleterre, le copernicianisme est rarement abordé dans la littérature populaire avant 1630. Ainsi que Nicolson le souligne, "Sur l'imaginaire populaire, les théories de Copernic n'ont pas eu d'impact avant les observations faites par Galilée au télescope. Elles restèrent des méthodes de calcul, importantes sur le plan de la technique astronomique et des mathématiques, mais ne bouleversèrent pas l'opinion commune.(...)

    L'astronome et professeur de littérature David Lévy, codécouvreur de la comète de Shoemaker-Lévy 9, fait cette remarque significative : "Du temps où la plupart des écrits de Shakespeare étaient parus, l'impact réel des idées de Copernic ne s'était pas fait sentir." A. S. Weber

    - Sur le dernier point de la croyance populaire, on peut ajouter qu'une enquête d'opinion a montré en 2014 que 30% des Français restent persuadés que le soleil tourne autour de la terre et non l'inverse.

    Ces remarques historiques faites, on peut continuer de nier le thème scientifique de "Hamlet" (les interprétations psychanalytiques de la pièce, bien qu'elles soient incohérentes, sont rarement contestées) ; ou bien on doit admettre l'initiation de Shakespeare au débat scientifique le plus avant-gardiste de son époque. A.S. Weber évoque ainsi l'hypothèse d'un lien entre Shakespeare et Thomas Digges, petit-fils d'astronome et lui-même érudit. Mais, la biographie de l'acteur né à Stratford-sur-Avon tenant en quelques lignes, il n'y a pas moyen d'étayer cette hypothèse.

    En outre, si ces astronomes américains avancent que "Hamlet" est une pièce d'avant-garde pour son époque, ils sous-estiment à quel point. R. Descartes, plusieurs décennies plus tard, exprime l'intuition que le nouveau dogme copernicien va avoir des conséquences importantes. Cette seule intuition ne lui aurait pas permis d'écrire une pièce métaphorique sur ce thème. Et quel cinéaste aujourd'hui serait capable de faire de la théorie de la relativité d'Einstein le thème d'un film, tout en ayant un recul critique sur cette théorie et en ne se contentant pas de l'illustrer ? Car il faut observer ici que le thème scientifique de "Hamlet" n'enlève pas à la tragédie sa cohérence (qui n'est pas d'ordre psychologique mais mythologique). D'une certaine façon, on peut même se demander si "Hamlet" n'est pas encore d'avant-garde.

    Et d'en revenir encore à l'attribution à Francis Bacon Verulam (1561-1626) de l'oeuvre de Shakespeare. Cet esprit précoce a pu dès l'âge de quinze ans, une fois ses études "classiques" achevées, se familiariser avec les différentes thèses astronomiques opposées. De diverses manières ; par exemple lors d'un voyage effectué en France (1576-1579) où le jeune homme approcha probablement Jacques Peletier du Mans, considéré comme l'un des membres de la "Pléiade", et comptait alors parmi les quelques esprits savants français les plus en vue. Moins célèbre que Ronsard, Jacques Peletier était plus versé dans l'astronomie et la géométrie algébrique. A propos de cette dernière science, F. Bacon émettra ultérieurement d'importantes réserves dans son "Novum Organum", qui ne sont guère éloignées de celles formulées par Aristote.

    *Précisons que si la thèse de "l'argument scientifique de la pièce" était avéré, quantité d'ouvrages critiques portant sur l'oeuvre de Shakespeare seraient désavoués, pour ne pas dire la plus grande partie (les interprétations freudiennes psychanalytiques également). Cette précision est utile pour expliquer qu'il faut s'attendre à une levée de boucliers contre cette thèse dans l'université. Les représentants de la science scolastique ont en effet tendance à ériger en dogme le caractère énigmatique des principales pièces de Shakespeare. D'une certaine façon, il n'est pas étonnant qu'une telle audace émane d'un "astrophysicien" ; celui-ci malmène les idées reçues dans les facultés de lettres, tout en épargnant les idées reçues dans le domaine de l'astrophysique aujourd'hui.

  • Bacon notre Shakespeare

    Peter D. Usher, astronome à l'université de Pennsylvanie, est l'auteur d'une thèse selon laquelle "Hamlet" aurait été rédigé pour célébrer la "révolution copernicienne", c'est-à-dire l'invention par Nicolas Copernic (1473-1543) du système héliocentrique. J'utilise ici volontairement le terme ambigu d'"invention", car l'héliocentrisme n'est pas une idée originale de Copernic, mais fut postulée dès l'Antiquité ; de plus l'héliocentrisme demeure pour certains savants mathématiciens modernes (H. Poincaré) une simple "méthode de calcul".

    La thèse de Peter Usher a le mérite de remarquer ce que beaucoup de soi-disant spécialistes de Shakespeare (quelle université n'a pas le sien ?) ne remarquent pas : l'arrière-plan cosmologique de "Hamlet". Il n'y a rien d'étonnant à cela ; en effet le héros de la pièce, dans une tirade restée célèbre entre toutes, se demande si la vie vaut vraiment d'être vécue ? Or cette question est centrale en philosophie, et la philosophie proche parente de l'astronomie depuis l'Antiquité.

    Les allusions à l'astronomie sont en effet nombreuses dans "Hamlet", parmi lesquelles on peut citer cette coïncidence que le château d'Elseneur où est située la tragédie, alors au Danemark, était la propriété du père du célèbre astronome Tycho Brahé, dont la renommée dépassa celle de Copernic. Tycho Brahé étudia à Wittenberg (ville d'Allemagne célèbre grâce au théologien luthérien, mais aussi homme de lettres et astronome, P. Mélanchton). Mais ici il faut préciser que Tycho Brahé fut un ferme défenseur de la conception géocentrique de l'univers (tout comme Luther et Mélanchton). C'est même le conservatisme de Tycho Brahé en cette matière qui lui vaut une moindre renommée aujourd'hui, en comparaison de N. Copernic ou G. Galilée (promoteur ultérieur de l'héliocentrisme).

    Autre élément astronomique significatif de la pièce : le spectre qui apparaît à Hamlet est une étoile (cela n'apparaît pas dans toutes les traductions françaises) ; autrement dit, Shakespeare met en scène une épiphanie. Aucun historien de la science n'ignore les réactions que pouvaient déclencher à l'époque de la Renaissance dans le monde savant la découverte d'une nouvelle étoile.

    Encore faut-il préciser que la tragédie est le "genre littéraire scientifique" par excellence, et diffère en cela du genre dramatique en vogue ultérieurement en Occident. De la même manière que le cinéma transforme en divertissement certaines théories scientifiques modernes, de nombreux mythes antiques illustrent une conception scientifique du monde.

    Volontairement ou non, l'astronome P. Usher ne fait que répéter une thèse "baconienne"* plus ancienne, dont il tire la conclusion inverse. Les Baconiens soulignent aussi les multiples références de "Hamlet" à l'astronomie, aux implications opposées des thèses héliocentrique et géocentrique. Mais les Baconiens ajoutent qu'une caractéristique de la science de Francis Bacon est d'appuyer la thèse géocentrique, d'incliner par conséquent sur ce point du côté de Tycho Brahé. Non seulement F. Bacon dans son "Novum Organum" s'oppose au système héliocentrique, mais fournit une preuve expérimentale dissuadant de se fier à la perception de la lumière des étoiles pour le calcul des distances interplanétaires. Il s'oppose donc non seulement à Copernic, mais dans son ensemble à ce qui sera qualifié bien longtemps après Copernic de "révolution copernicienne".

    On trouve dans le corpus philosophique et scientifique de Francis Bacon bien des raisons d'écrire une pièce sur le thème important de la discorde entre la science et la politique, mais surtout la thèse de P. Usher se heurte à une pierre d'achoppement de taille et qui "saute" aux yeux. Si "Hamlet" est fait pour défendre N. Copernic et son nouveau système héliocentrique, comment se fait-il que le personnage auquel le héros de la pièce se montre le plus hostile se nomme "Polonius". Comment ne pas remarquer que Copernic, d'entre tous les Polonais est le plus fameux ? Comment ne pas le remarquer quand on est persuadé de l'arrière-plan astronomique de la pièce ?

    *Les "Baconiens" prétendent que Shakespeare n'est que le prête-nom de Francis Bacon Verulam.

  • Dieu & la Science

    Le génie n'a pas de place en science. Cette formule lapidaire permet d'indiquer le sens de la méthode scientifique révolutionnaire de Francis Bacon Verulam, développée dans le "Novum Organum" (1620) (dont la méthode de R. Descartes n'est qu'une pâle imitation).

    En effet, l'entendement humain constitue un obstacle au progrès de la science, et le génie est une manière de signifier la logique humaine ordinaire, à peu près équivalente au "bon sens".

    - A la science le génie ne suffit pas, explique Bacon ; si l'on veut que la science fasse des progrès, aussi bien sur le plan pratique que de l'élucidation du monde, la limite du génie commun doit être repoussée.

    - L'observation attentive de certaines espèces vivantes, animales ou végétales, peut conduire en effet à en admirer le génie, parfois supérieur à l'homme, en même temps qu'il faudrait être stupide pour croire que les abeilles, néanmoins leur système politique admirable, ont quelque prédisposition à la science.

     

    - Le génie humain en matière de science, complète Bacon, n'est rien en comparaison du Temps.

    A en croire Bacon, l'histoire de la science qui se contenterait de fournir une explication de la science à travers le prisme du génie humain serait proche de la superstition.

    C'est pourtant de cette façon que l'histoire de la science est enseignée le plus souvent aujourd'hui, comme une succession de "coups d'éclat géniaux", non seulement aux enfants mais parfois à des étudiants plus âgés. Sous couvert d'enseignement de l'histoire de la science, c'est donc le plus souvent la légende dorée qui est servie : légende dorée de Galilée, légende dorée de Descartes, de Newton, etc.

    Ainsi il est beaucoup plus sérieux, compte tenu des développements de la science au cours des quatre derniers siècles, dans la mesure où la voie révolutionnaire tracée par le "Novum organum" n'a été que très peu suivie d'effets (Descartes l'imite en méconnaissant certains de ses principaux aspects), de décrire la science moderne depuis Bacon comme une science "contre-révolutionnaire", notamment occupée sur le terrain de l'enseignement de la science à réduire à néant la notion de progrès scientifique, autour de laquelle la pensée de Bacon s'organise.

    Le thème du tournant ou de la révolution scientifique occidentale au XVIIe siècle, développés par certains historiens et enseigné comme une vérité, est dépourvu de consistance. Pour parodier Bacon, on pourrait dire que le génie occidental moderne (XVIIe-XXIe siècle) n'est rien à côté du Temps.

    Rares sont les historiens qui font l'effort de s'enquérir de la conception révolutionnaire du progrès scientifique défendue par Francis Bacon. Ceux qui le font ne peuvent qu'avouer leur surprise de découvrir le fossé qui sépare la science contemporaine des préceptes énoncés par Bacon afin d'empêcher l'esprit humain de s'égarer, suivant l'inclinaison de la passion, ou encore de la volonté (bien que moins néfaste, ce dernier penchant fait courir le risque d'exclure les observations qui contredisent les lois de la physique).

  • Dieu et la Science

    L'effort accompli par Francis Bacon Verulam pour promouvoir et contribuer au progrès de la science est l'oeuvre la plus admirable, impliquant le détachement de soi et faisant croire ainsi à l'éternité (car les hommes dont l'espoir n'est pas égoïste sont très rares).

    A ceux qui sont persuadés que l'éternité n'est l'affaire que de rêveurs ou d'artistes un peu fous, on proposera le contre-exemple de Francis Bacon.

    On voudrait ignorer Francis Bacon en France ; on voudrait surtout ignorer que c'est un savant chrétien. On a inventé pour cela une histoire de la science "laïque", risible sur le plan historique. Cependant il est difficile de censurer complètement Bacon, car sa révolution ou sa restauration scientifique a marqué les esprits. De très nombreux principes énoncés par Bacon comme devant permettre à la science de sortir de l'obscurantisme médiéval sont en effet devenus presque des dogmes aujourd'hui (ce qui ne signifie pas qu'ils soient largement appliqués).

    D'une part on peut qualifier Bacon de "père de la science moderne" ; mais d'autre part c'est impossible, en raison de la foi chrétienne de ce savant (qu'il est difficile de faire passer pour une simple effet de la mode de son temps), mais aussi parce que Bacon a réfuté certaines des grandes lois qui font consensus aujourd'hui en astronomie (B. n'accorde pas aux mathématiques/géométrie algébrique le pouvoir de rendre compte de manière complète des grands mouvements cosmiques.)

    La science de Bacon est aussi "énigmatique" que le théâtre de Shakespeare. Il faut dire que la science joue désormais un rôle social comparable à la théologie autrefois ; peu de monde s'avise aujourd'hui du caractère extra-scientifique des sciences dites "sociales". L'expression en vogue de "science dure", dépourvue de signification, suffit à elle seule à décrire le désordre qui règne dans la méthode scientifique aujourd'hui. Bien des ouvrages scientifiques ont le même aspect de prose impénétrable que les sommes théologiques au moyen-âge.

    Or, de la métamorphose de "l'enjeu religieux" en "enjeu scientifique", bien que ce dernier a parfois des "accents baconiens", Bacon n'est en rien responsable. Promotion de la science, le "Novum Organum" n'est en rien promotion de la technocratie, c'est-à-dire de l'usage religieux de la science par les élites politiques occidentales.

    "Notre première raison d'espérer doit être recherchée en Dieu ; car cette entreprise [de rénovation de la science], par le caractère éminent de bonté qu'elle porte en elle, est manifestement inspirée par Dieu qui est l'auteur du bien et le père des lumières. Dans les opérations divines, les plus petits commencements mènent de façon certaine à leur fin. Et ce qu'on dit des choses spirituelles, que le Royaume de Dieu arrive sans qu'on l'observe [Luc, XVII-20], se produit aussi dans les ouvrages majeurs de la Providence ; tout vient paisiblement, sans bruit ni tumulte, et la chose est accomplie avant que les hommes n'aient pris conscience et remarqué qu'elle était en cours. Et il ne faut pas oublier la prophétie de Daniel, sur les derniers temps du monde : beaucoup voyagerons en tous sens et la science se multipliera (...)"

    "Novum Organum", livre I, aphorisme 93

    La dimension eschatologique, de révélation ultime, de la révolution scientifique voulue par Bacon apparaît dans cet aphorisme ; on peut d'ailleurs penser que le livre de Daniel fournit en partie la clef du "Hamlet" de Shakespeare, pièce que la science universitaire dit "énigmatique".

    Dans "Hamlet", Shakespeare nous montre le sort réservé à un prophète par les autorités d'un pays dont il est en principe le prince - un prince à qui ces autorités auraient dû se soumettre, mais ne l'ont pas fait (Claudius incarne le pouvoir politique, Gertrude l'institution ecclésiastique, Polonius-Copernic le pouvoir scientifique).

    Bien des indices dans le "Novum Organum" laissent penser que Bacon n'était pas dupe de l'usage qui serait fait par les élites savantes de son oeuvre de restauration scientifique. En premier lieu parce que, s'il affirme l'aspiration divine de l'homme à la science, à travers sa condamnation de l'idolâtrie ce savant décrit le penchant contradictoire de l'homme au divertissement et à l'ignorance, sur lequel les pouvoirs publics s'appuient, non seulement suivant l'exemple de la Rome antique, mais bien au-delà de ce régime décadent.

  • Fin du Monde

    Ce qui garantit la fin du monde occidental n'est pas tant ses errements économiques ou écologiques, comme on dit aujourd'hui, que l'étouffement de la science par les sciences sociales ; c'est en effet ce que cache l'expression de "science sociale" - l'idolâtrie de la science. Comme l'idolâtrie est le contraire de l'amour, l'idolâtrie est le contraire de la science.

    Cette haine occidentale de la science, sous couvert d'apologie, est un phénomène auquel il est difficile de ne pas accorder une cause surnaturelle. L'explication que donne Nitche à la décadence dans son chapitre "Humain, trop humain", si elle fournit quelques clefs et pistes, ne débouche pas moins sur une impasse (*comme je l'ai déjà expliqué sur ce blog dans plusieurs notes, comment attribuer le cancer de l'anthropologie au christianisme, alors même que les écritures saintes s'opposent à un quelconque calcul anthropologique).

    Les écologistes admettent en général qu'il est aussi difficile de remédier à la gabegie économique de l'Occident qu'il est facile d'en faire le constat. Tous ne voient pas à quel point les élites politiques sont contraintes par la fatalité, comme un paquebot lancé à vive allure vers un iceberg aperçu trop tard. Il est aussi difficile pour un homme politique d'être écologiste que d'être honnête, au stade populiste de la civilisation occidentale.

    Eh bien, ce qu'il est impossible de faire dans le domaine, somme toute primaire de l'économie, on peut encore moins concevoir que cela puisse être accompli dans le domaine de la science ; en effet, si la gabegie économique représente une menace, à terme, pour les élites politiques, la science, quant à elle, n'est d'aucun profit social ou politique. Shakespeare et Marx ont montré à quel point l'histoire et l'art politique sont deux domaines étrangers l'un à l'autre. On ne peut retirer aucune leçon de l'histoire sur le plan politique, mais seulement sur le plan individuel. Jamais aucune leçon n'a été retirée de l'histoire sur le plan politique, bien que la culture totalitaire s'efforce de démontrer l'inverse.

    Il est légitime de se demander, à la suite de Bacon-Shakespeare, si l'attentat contre la science n'est pas la finalité poursuivie par la civilisation occidentale. Le progrès de la science, explique Bacon, se heurte à la condition humaine, et par conséquent à la politique, dans la mesure où celle-ci n'a pas d'autre but que de procurer à l'humanité un certain équilibre, compte tenu des lois de la biologie. Or la politique moderne s'appuie sur les sciences sociales, ce qui fait d'elle une politique, non pas seulement étrangère au domaine scientifique, mais hostile. La prétention de la politique occidentale totalitaire est d'apporter un remède à la condition humaine. Cette prétention ou cette promesse est comme un poison versé dans l'oreille du peuple.

    On objectera que la fin de la civilisation occidentale insane n'est pas la fin du monde à proprement parler. On objectera que la civilisation peut repartir de zéro, voire qu'il y a eu au cours du temps des civilisations-champignons, comme il y a des villes-champignons.

    Ce serait manquer d'observer ce qui fait la caractéristique de l'Occident moderne, à savoir non seulement la domination du reste du monde par la force et par la ruse démagogique, mais en outre l'Occident moderne se présente comme une civilisation ultime et définitive, une solution heureuse au monde.

    Les civilisations et les nations ne sont pas seulement menacées par la folie et l'aliénation, les catastrophes écologiques provoquées par la gabegie d'élites orgueilleuses, elles le sont aussi par la science.

     

     

     

     

  • Shakespeare-Bacon

    Les plus intéressantes preuves que William Shakespeare et Francis Bacon Verulam ne font qu'un résident dans l'arrière-plan cosmologique et scientifique de l'oeuvre du célèbre tragédien et du savant admirable.

    La résistance du monde devant le savoir scientifique, son besoin de religion, "d'anthropologie", comme on dit pompeusement aujourd'hui, et non de science, est d'ailleurs l'un des thèmes communs à Shakespeare et Bacon.

    "Les couards meurent plusieurs fois avant de mourir." W. Shakespeare

    "Les hommes ont leur temps, et meurent plusieurs fois dans le désir de choses qui vient principalement du coeur." F. Bacon

    "La vie n'est rien qu'une ombre mouvante." W. Shakespeare

    "Permettez-moi de vivre pour vous servir, bien que la vie ne soit rien que l'ombre de la mort aux yeux de votre serviteur le plus dévoué, majesté." F. Bacon

    "Ô, Ciel ! la bête qui voudrait discourir de la raison ne vivrait pas longtemps." W. Shakespeare

    "Le véritable courage n'est pas donné à l'homme par nature, mais il doit croître à l'écart du discours de la raison." F. Bacon

    "Infirme de but (infirm of purpose), donnez-moi des dagues." W. Shakespeare

    "...voyant qu'ils étaient infirmes de but, etc." F. Bacon

    ["l'infirmité de but" est très exactement ce qui résume le vice de la science dite "moderne", en quoi on peut dire qu'elle tourne en rond depuis le moyen-âge, empilant des couches de spéculations les unes par dessus les autres. Quand un essayiste croit voir dans les spéculations débiles d'un moine du moyen-âge sur la pluralité des mondes une intuition géniale de la science moderne, il ne fait en réalité que s'esbaudir devant deux miroirs qui se renvoient une même image. On peut en mathématiques comme en droit tout démontrer et tout justifier, et même affirmer que le rien est quelque chose. Il y a dans le domaine de la science moderne, dite fondamentale, des tas de thèses qui resteront à jamais, à l'instar de la démocratie, lettres mortes.]

  • Apophtegmes

    "Bion l’Athéiste examinait dans un Temple de Neptune quelques portraits de marins rescapés d’un naufrage, grâce à des prières adressées à Dieu. Comme on lui demandait à ce propos si cela ne lui suffisait pas pour admettre l’existence des puissances célestes ?

    - Certes, répondit-il, si l’on pouvait me montrer de même les portraits de ceux qui, en dépit de toutes leurs prières, n’ont pas échappé à la mort."

    Francis Bacon Verulam montre ici subrepticement que les pratiques chrétiennes communes ne diffèrent pas des pratiques, rituels et prières païens. D'autre part que cette religion superficielle renforce l'athéisme, qui n'a pas de mal à ridiculiser ces pratiques. Ailleurs Bacon ajoute : '"un peu de philosophie rend athée, mais qu'une sagesse plus profonde en dissuade".

    Cette méthode qui consiste à pointer la superstition dans certains cultes païens, tout en laissant voir leur coïncidence avec les pratiques modernes religieuses encouragées par le clergé catholique, est celle de Shakespeare dans de nombreuses pièces, en particulier celles qui puisent leur sujet dans l'Antiquité. Dans "Troïlus et Cressida", en montrant la trivialité des mobiles dissimulés derrière l'argument de l'amour courtois, du patriotisme, de l'honneur et du courage militaire, Shakespeare critique d'abord le néo-paganisme chrétien, qui constitue le fondement indécrottable de la culture occidentale, du moyen-âge jusqu'à aujourd'hui, et sans doute la fin des temps.

    Dans le monde moderne, les chrétiens fidèles se situent hors de la matrice, et donc de l'Eglise à prétention universelle soutenue par un complot de veuves et de pharisiens "judéo-chrétiens". Il est exigé que nous imitions aussi le Christ dans sa prudence vis-à-vis des impostures et trahisons du christianisme, qui n'épargnèrent pas les proches apôtres avant qu'ils ne reçoivent l'appui de l'Esprit.

     

    "Un jour que Bias [de Priène] faisait voile, une grande tempête survint pendant laquelle les marins, qui étaient des hommes fort dissolus, se mirent à invoquer leurs dieux. S’en étant aperçu, Bias leur dit : - Taisez-vous, marauds, et faites en sorte qu’ils ne sachent pas que vous êtes ici, de peur que nous périssions !"

    F. Bacon

  • Manif pour tous

    Deux ou trois aphorismes du grand penseur humaniste Francis Bacon concernant les oies romaines de la "Manif pour tous", qui cacardent contre le mariage homosexuel et ont la prétention de voler au secours d'une civilisation déjà éteinte depuis longtemps.

    "Caton l'Aîné aimait à dire que les Romains ressemblent à des brebis, qu'il est plus aisé de mener par troupeaux que d'en conduire une seule."

    Comme la contribution la plus évidente de ces chrétiens lucifériens (qui mettent les écritures saintes au service de leurs intérêts politiques) au mensonge est l'invention d'une éthique démocratique et d'une politique hypocrites - la ploutocratie allemande s'avançant derrière l'argument de la démocratie-chrétienne, ajoutons deux apophtegmes concernant la statistique moderne totalitaire, présentée parfois comme un progrès.

    "Comme Lycurgue s'occupait de réformer l'Etat de Lacédémone [Sparte], un des magistrats à titre de conseil suggéra de le transformer en un régime populaire égalitaire ; outré par la sottise d'une telle proposition, Lycurgue répondit : "Monsieur, commencez donc d'appliquer cette maxime dans votre maison, et ensuite nous essaierons de vous imiter." 

    "Phocion d'Athènes, homme d'une grande sévérité et dont la volonté ne ployait jamais sous la pression de la foule, s'aperçut un jour que ce monstre à cent têtes l'applaudissait à cause d'une harangue qu'il avait faite en public ; alors, se tournant vers un des ses amis : - Ai-je dit une ânerie, lui demanda-t-il, ou bien est-on en train de s'offenser de mes paroles ?"

  • Humain, trop humain

    Rien de plus humain que le néant, l'infini, les nombres irrationnels, la perspective, et donc l'architecture et la géométrie algébrique moderne. Descartes a ainsi contribué à faire accepter l'anthropologie comme une science, alors qu'elle est un discours religieux avant tout. Au nom du cartésianisme, on devrait prendre pour rationnelles les hypothèses de mathématiciens modernes à deux doigts de la folie, quand ils ne sombrent pas carrément dedans. Au nom du cartésianisme, on devrait prendre les ingénieurs modernes pour de savants rationalistes, quand bien même ils ne sont pas responsables de leurs actes ni de leurs recherches.

    Cet anthropocentrisme n'est pas sans lien avec le diagnostic de folie posé par certains moralistes à propos de la société américaine. En faisant de la notion d'égalité la pierre angulaire de l'idéal démocratique, Tocqueville isole d'ailleurs l'influence du raisonnement algébrique dans la foi dans la démocratie. Le droit et les mathématiques modernes ont en commun une détermination irrationnelle. Cette tendance confirme la remarque du savant matérialiste chrétien F. Bacon de la convergence entre le raisonnement mathématique et le raisonnement juridique, qui conduit de dernier, au nom du progrès scientifique, à n'accorder à la géométrie algébrique que le rang de science secondaire. L'histoire moderne des sciences s'applique d'ailleurs à occulter la véritable signification du réveil scientifique prôné par Bacon contre la science scolastique médiévale, notamment la foi chrétienne de Bacon. Celle-ci est pourtant essentielle pour comprendre la relégation par Bacon de la science juridique et des mathématiques. Le christianisme ne peut fonder en effet aucune alternative à la philosophie naturelle païenne - et par conséquent aucune règle sociale. La monarchie chrétienne de droit divin, de même que la démocratie, sont parfaitement antichrétiennes. En revanche le judaïsme et le christianisme fondent une science métaphysique par-delà la philosophie naturelle des païens. Autrement dit : les lois de la biologie ne s'appliquent pas à l'ensemble de l'univers. La philosophie naturelle n'est pas une science fondamentale du point de vue chrétien, donc les mathématiques et la science juridique ne sont pas des sciences fondamentales non plus. Lorsque l'évêque de Rome Ratzinger proclame que les mathématiques sont une sorte de langage divin, il ne parle pas comme un prêtre chrétien mais comme un prêtre égyptien.

    - Tocqueville à propos de la démocratie et de son sens égalitaire ne semble pas s'apercevoir du paradoxe suivant : la volonté et le principe d'égalité qui gouvernent la conscience du citoyen moderne n'ont rien de populaires : l'égalité est un principe religieux forgé par une élite de prêtres ou de philosophes, comme son abstraction et son irrationalité attestent. 

    Quand le crétin Karl Popper prétend que la science n'est pas faite pour dévoiler la vérité mais que la quête de vérité prime, c'est-à-dire les questions et les hypothèses sur les réponses, il inféode le but au moyen de la science. Il avoue ainsi indirectement le tour anthropologique de la recherche scientifique moderne, et donc religieux.

  • Saint Francis Bacon

    Je lis quelque part que Francis Bacon détestait le droit, qu'il fut cependant contraint d'étudier, ainsi que les mathématiques (géométrie algébrique). N'est-ce pas suffisant pour soupçonner un saint homme chrétien ?

    Je note par ailleurs que les Américains vouent une sorte de culte à F. Bacon, comparable au culte rendu en France par l'institution à Montesquieu ou Descartes, quand bien même l'horizon des Américains ne dépasse pas les limites du droit et de l'algèbre, ce qui les rend aussi prévisibles que les personnes sentimentales.

     

     

  • Contre H. Arendt

    Hannah Arendt a fait, ainsi que Simone Weil, quelques observations judicieuses à propos des causes de l'oppression moderne, désignées comme le "totalitarisme", et dont la culture de masse prouve aux yeux d'Arendt la persistance au-delà du régime nazi ; d'une certaine manière, le point de vue d'Arendt n'est guère éloigné du point de vue fasciste, critique à l'égard de certains aspects de la culture moderne.

    Judicieuse en particulier la remarque d'Arendt sur la divinisation de la science, au stade totalitaire. L'eugénisme nazi, celui de la Chine communiste, ou encore des laboratoires qui financent les principaux partis politiques démocratiques, sous couvert de "darwinisme social", illustre l'usage de la science par les régimes totalitaires. L'industrie de l'armement n'a pas seulement un rôle politique : elle est le produit de l'effort de "savants". Les philosophes de l'Antiquité étaient capables de concevoir des armes de longue portée ou de destruction massive, mais aucun n'a tenu qu'il y avait là autre chose que de l'ingéniosité. On pourrait dire que l'invention et le génie sont exclus du champ de la science antique, car l'Antiquité juge ces activités entièrement dépourvues d'imagination.

    On a trop souvent en effet affaire aujourd'hui à de faux savants (en général des statisticiens), prônant une "science éthique", or c'est précisément là qu'il y a un phénomène totalitaire nous dit Hannah Arendt. L'histoire de la science, si elle était enseignée avec un peu de sérieux en France, et non par des fonctionnaires partisans, nous renseignerait sur le fait que la "science éthique" est rattachable au principe de la "philosophie naturelle", bien plus religieux que scientifique.

    Cela signifie que la science qui est enseignée comme telle par les régimes totalitaires n'est pas une science fondamentale : le rapport qu'elle entretient avec l'objet de la science, c'est-à-dire l'univers au sens le plus large, est un rapport religieux et non scientifique.

    Il est très décevant de ne pas lire dans Hannah Arendt cette remarque complémentaire, d'une science moderne abaissée au niveau où l'art doit opérer, et d'un art moderne élevé au rang où la science devrait opérer "en toute indépendance".

    Il est trop facile de pointer du doigt en direction de l'Eglise catholique, effectivement impliquée dans cet étrange enlisement de la conscience humaine, tout en s'abstenant d'observer que l'université laïque en activité, perpétue ce mouvement "baroque", pour prendre l'adjectif qui désigne l'insanité catholique romaine à son apogée. Je reprends d'autant plus volontiers cette expression de Nietzsche qu'il l'a empruntée à un savant chrétien : la culture moderne, justifiée par l'université moderne, a pour but de maintenir l'homme dans un "labyrinthe" d'erreurs.

    Mon explication quant à l'erreur d'appréciation commise par H. Arendt est que cette essayiste est allemande, par conséquent entraînée à sous-estimer le rôle joué par l'université dans le cautionnement de l'oppression. En effet les Allemands ne peuvent pas s'empêcher de se prosterner devant l'Université, contrairement aux Français ou aux Anglais, plus pragmatiques et peu portés à prendre les "sciences humaines" pour des sciences véritables, en quoi ils ne se trompent pas puisque les "sciences humaines" prolongent le discours religieux.

    Je cite H. Arendt ("La crise de la culture") : "La conquête de l'espace par l'homme a-t-elle augmenté ou diminué sa dimension ?" La question soulevée s'adresse au profane et non au savant : elle est inspirée par l'intérêt que l'humaniste porte à l'homme, bien distinct de celui porté par le physicien à la réalité du monde physique. Comprendre la réalité physique semble exiger non seulement le renoncement à une vision du monde anthropocentrique ou géocentrique, mais aussi une élimination radicale de tous éléments et principes anthropomorphes en provenance du monde donné aux cinq sens de l'homme ou des catégories inhérentes à son esprit. La question tient pour établi que l'homme est l'être le plus élevé que nous sachions - postulat hérité des Romains dont l'humanitas était à ce point étrangère à la disposition d'esprit des Grecs que ceux-ci n'avaient pas même de mot pour l'exprimer. Si le mot humanitas est absent de la langue et de la pensée grecques, c'est parce que les Grecs, à la différence des Romains, ne pensèrent jamais que l'homme fût l'être le plus élevé qui soit. Aristote appelle cette croyance atopos, absurde. (...)"

    J'ai recopié en bleu quelques lignes dont le sens est peu sûr. En effet, la "conquête de l'espace" est un slogan aussi bien irrecevable du point de vue de l'humanisme que du point de vue de la science physique.

    Bizarrement, H. Arendt assimile ensuite l'anthropocentrisme au géocentrisme. La méthode scientifique, qui n'a rien de "nouveau" ou de moderne, est la plus dissuasive de l'anthropocentrisme, c'est-à-dire de transposer sur l'objet de l'étude scientifique des caractéristiques humaines, ainsi qu'un mauvais peintre transférera sur la toile, agissant au hasard, ses émotions, plaçant ainsi son art, tant par le but que par le moyen, à un niveau inférieur au niveau où se situe la production artisanale.

    Or le géocentrisme est fondé, comme la rotondité de la terre, sur l'observation du mouvement du soleil, c'est-à-dire sur la vision, donc le sens par lequel l'homme est le moins abusé.

    La récusation du géocentrisme, quant à elle, repose sur le point de vue théorique de l'observateur, sans lequel le modèle démonstratif que la terre tourne ne serait pas possible. Certain savant l'a admis récemment : l'héliocentrisme est avant tout une méthode de calcul astronomique. En quoi le calcul serait moins anthropocentrique que l'usage de la vue ? La meilleure preuve de l'erreur qui consiste à assimiler l'anthropocentrisme au géocentrisme se trouve dans Aristote, que H. Arendt cite un peu plus loin, puisque celui-ci combat l'anthropocentrisme au profit de l'ontologie, en même temps qu'il apporte sa caution au géocentrisme. De même on peut dire l'art "conceptuel", aussi intelligent soit-il, un art plus anthropocentrique que l'art antique. La poésie d'Homère, par exemple, est beaucoup moins anthropocentrique que l'art de Marcel Duchamp, aussi ironique soit ce joueur d'échecs quant à la possibilité d'un art démocratique.

    "Hamlet" fait date dans le combat contre le totalitarisme ou la direction prise par l'Occident, résumé dans le "Danemark", direction qui est celle d'un sens giratoire maquillé en "sens de l'histoire". En effet le propos de la pièce de F. Bacon, alias Shakespeare, est de pointer Copernic, alias Polonius, au contraire d'Hannah Arendt, comme une menace pour la science - menace représentée par l'anthropocentrisme, effectivement à l'origine d'une philosophie naturelle qui ne dit pas son nom, dont l'abstraction dissimule l'artifice.

    L'hostilité de F. Nietzsche à la culture moderne, persuadé lui-même qu'elle repose sur le néant, a pu lui faire croire que Shakespeare était "athée" ou païen comme lui. Le plus probable est que Shakespeare a décelé dans la science scolastique catholique, dont Copernic, Rhéticus, tout comme Galilée ultérieurement sont les représentants, un complot chrétien contre l'esprit de Dieu (symbolisé par le spectre, père de H.). Il faut d'ailleurs un esprit libre de tout perspectivisme anthropologique, à un point que Nietzsche n'atteint pas, pour comprendre que le théâtre de Shakespeare est d'ordre mythologique, et qu'il échappe aux règles du drame bourgeois.

    La distinction faite par Hannah Arendt entre les Romains et les Grecs s'avère utile. En effet la science moderne dérive bien plutôt de la culture romaine, décadente sur le plan scientifique - hypermorale, pourrait-on dire, et qui tient absurdement l'homme pour un être supérieur, ce que l'on ne peut absolument pas déduire du judaïsme ou du christianisme. Cette idée de l'homme comme un être supérieur, par exemple, semble un préjugé nécessaire à la science évolutionniste. La remarque semble évidente que la science évolutionniste ne compte pratiquement d'avocats qu'au sein de la communauté des savants technocrates, et quelques écologistes en sus qui n'ont jamais mis les pieds dans la nature ; chaque variété de régime totalitaire a inventé une application morale, dérivée du darwinisme.

     

  • Dans la Matrice

    Tout le monde connaît cette façon moderne de classer les études scolaires en "études scientifiques" d'une part et "études littéraires" d'autre part. Eh bien cette distinction est strictement moderne, c'est-à-dire qu'elle n'a aucun sens, ni scientifique, ni littéraire, ni même historique. Ce clivage traduit seulement un préjugé moderne. La réforme des études scolaires et universitaires n'aura jamais lieu, car elle requiert la reconnaissance préalable de la fonction religieuse remplie par le système scolaire et universitaire moderne, et que cette fonction dépasse largement le but scientifique officiel.

    L'assimilation de la technique à la science est d'abord le fait de l'université et des universitaires. La technocratie ne peut pas se remettre en cause elle-même. Les ouvrages de Hannah Arendt sont sans doute significatifs du maximum d'esprit critique dont un représentant de la technocratie peut faire preuve. George Orwell dépasse ce niveau maximum en une phrase, lorsqu'il indique que les intellectuels sont les personnes qui ont le plus de goût pour le totalitarisme. De fait, le cinéma, qui est l'art le plus totalitaire, est entièrement justifié comme un art selon un raisonnement intellectuel. La dimension rhétorique du totalitarisme convient aussi parfaitement aux intellectuels et explique que nombre de poètes modernes se soient compromis avec les pires régimes. 

    Bien que tardive, la philosophie des Lumières elle-même ne correspond pas à ce clivage. Cela n'a pas de sens de dire les ouvrages de Voltaire plutôt "littéraires" ou plutôt "scientifiques".

    Le rapprochement par Francis Bacon Verulam de la science juridique et de la géométrie algébrique est beaucoup plus perspicace et utile du triple point de vue de l'histoire, de la science et de la politique. Soit dit en passant, il ne peut y avoir d'histoire de la science véritable, domaine où l'université moderne et la technocratie pèchent de la manière la plus flagrante, sans examen approfondi du propos de Francis Bacon. Grâce à Bacon, on sait ainsi que l'astronomie qui repose sur des modèles algébriques est nécessairement une astronomie subjective. L'univers est en proie à des métamorphoses successives à partir de son origine première, nous dit l'université. A moins que ce ne soit l'astronomie moderne qui soit une rhétorique en constante évolution ; non l'objet des études scientifiques, mais l'instrument de prédilection utilisé pour ces études.

    A propos de la pièce "Hamlet", écrite par Bacon et signée "Shakespeare" : les lecteurs les moins observateurs observent son arrière-plan astronomique pour plusieurs raisons. Non seulement Hamlet parle aux étoiles, mais le spectre son père est lui-même une sorte d'ange ou "d'Epiphane", c'est-à-dire une divinité se manifestant aux hommes. C'est un phénomène astral, puisqu'il se confond avec un étoile brillante. En outre le château d'Elseneur (Elsinborg) au Danemark fut la résidence d'un des astronomes les plus célèbres de l'Occident, Tycho Brahé, tenant de la théorie géocentrique, et auteur de calculs de positions d'étoiles non moins précis que ceux de Copernic, promoteur plus ou moins volontaire de la thèse héliocentrique. Polonius est de surcroît le pseudonyme transparent de ce dernier.

    S'il n'est pas le premier à témoigner dans ce sens, nul n'est mieux conscient que Francis Bacon de l'enjeu de la science pour l'homme. En ce sens, Bacon pourrait passer pour moderne, puisque l'antienne du progrès et de la science est une antienne que l'on entend tous les jours ou presque. Mais Bacon n'est pas moderne dans la mesure où sa science offre peu de points de correspondance avec la science actuelle, et peut-être plus encore parce que Bacon indique que l'homme est assez largement réfractaire à la science, et beaucoup plus porté à l'invention technique, domaine où il n'y a pas de progrès véritable. Bacon montre en quelque sorte que l'idée de progrès, si elle n'est pas liée à la métaphysique ou aux choses surnaturelles, n'a aucun sens.

    Bacon est conscient de l'enjeu majeur de la science, et des implications particulières de l'astronomie copernicienne dans le domaine moral ou politique (cf. "Novum Organum"). Il y a tout lieu de croire que Shakespeare exprime à travers "Hamlet" une hostilité radicale à la science copernicienne, et la vision commune du monde et de l'univers qui en découle -ou en découlera, pour être plus exact, car Copernic n'a pas manifesté une grande maîtrise de sa science et son déroulement ultérieur. On peut dire que la science de Copernic est un préalable au développement ultérieur de l'anthropologie, c'est-à-dire d'un courant scientifique qui a tendance à rapporter les différentes sciences à l'homme. Le seul profit qu'il y a à mettre en équation l'univers ou à en proposer des modèles mathématiques est, comme la cartographie de la terre, un profit pour l'homme, qui d'ailleurs de ce fait peut se sentir maître de l'univers et se bercer de cette illusion. On voit bien tout ce qui peut heurter un esprit scientifique dans cette tournure d'esprit moderne. Ce n'est pas parce que la métaphysique n'est pour l'humanité d'aucun profit, que l'on ne peut en déduire aucune loi morale ou politique, que la métaphysique n'est pas scientifique.

    "Hamlet" est donc une sorte de "Da Vinci Code", à ce détail près que le "Da Vinci Code" entretient un certain nombre de légendes qui courent à propos des rapports de l'Eglise catholique romaine et de la science moderne. L'influence de l'Eglise romaine sur la science moderne est, notamment en France, largement sous-évaluée.

    Un universitaire contemporain se demande pourquoi Francis Bacon a tant fait l'éloge de la mythologie et des mythes anciens (en tant que réceptacles durables de la science), mais n'a pas lui-même écrit de fables ou de mythes. On ne peut manquer d'observer que Shakespeare est le seul tragédien de l'ère moderne, et que ses tragédies n'ont pas le caractère "dionysiaque" que Nitche prête abusivement à la tragédie antique. Les tragédies de Shakespeare sont "historiques" - et par conséquent métaphysiques puisque l'histoire n'est pas une science anthropologique mais issues des prophéties juives de l'antiquité.

     

     

  • Contre Chesterton

    On peut considérer le point de vue de G.K. Chesterton comme radicalement opposé à celui de Shakespeare. Ce dernier s'est en effet employé à discréditer, non pas tant l'Eglise catholique romaine que la théorie de l'institution chrétienne en général, prévoyant l'éclatement de l'Eglise romaine en Eglises nationales, affectées de la même tare anthropologique. On comprend grâce à la formidable démonstration de Shakespeare que l'athéisme occidental moderne est le pur produit d'une morale judéo-chrétienne truquée, substituant au christianisme la philosophie de Platon. Des raisons sociales et uniquement des raisons sociales, montre Shakespeare, ont conduit à une traduction sociale du message évangélique.

    - Le constat de la mort de dieu a donc été tiré par Shakespeare bien avant Nitche, puisque pour le tragédien anglais, la culture médiévale est une culture athée, les édifices architecturaux ou littéraires, philosophiques, du moyen-âge, ayant seulement l'apparence chrétienne.

    Autrement dit, entre Dante Alighieri et la thèse de la possibilité d'un Occident chrétien, d'une part, et de l'autre Shakespeare et sa démonstration de l'impossibilité d'une quelconque doctrine sociale chrétienne, c'est-à-dire de l'accomplissement de la Révélation chrétienne dans le temps, il faut choisir - plus exactement, seules les écritures saintes permettent d'aider le fidèle à trancher entre ces deux propositions opposées.

    Converti au catholicisme romain, G.K. Chesterton s'est curieusement fait l'apologiste de l'Eglise romaine. "Curieusement", car défendre le point de vue catholique romain, ces derniers temps, revient pour un architecte à préférer les ruines à l'architecture. La puissance judiciaire de l'Eglise romaine a peu à peu décliné au cours des derniers siècles, et son droit canonique est devenu langue morte. Cela explique largement l'inflation des procédures de canonisation : quand un droit est dépourvu de portée immédiate, il devient virtuel, comparable au "désir d'avenir" stupide des bonnes femmes allemandes. S'agissant de cette puissance législative perdue, on pense aussi à la métaphore de la peau de chagrin.

    Chesterton a d'ailleurs la réputation d'être paradoxal, ce qui n'est pas bon signe quand on est chrétien ; on peut dire en effet la logique chrétienne dressée contre le paradoxe social. Qui aime la société ne peut en effet aimer la vérité, dans la mesure où celle-ci est le principal dissolvant de la société. L'athée, produit d'une société totalitaire judéo-chrétienne, afin de n'être pas démasqué par une invocation directe du mensonge, se retranchera derrière l'apologie d'une vérité paradoxale. Aucune culture n'est sans doute plus paradoxale que la culture anglaise, et dominante en vertu de ce paradoxe. Quelle nation sait mieux jouer de la tradition et de la modernité en même temps ? Chesterton est donc le pur produit de la culture anglaise - exactement le contraire de Shakespeare, donc, qui défie l'Angleterre comme Hamlet défie le Danemark.

    "Faire partie de l'Eglise romaine est encore le meilleur moyen de ne pas faire partie de son temps." énonce Chesterton, ce qui est une affirmation plus contraire à la vérité historique que la thèse de Nitche. L'Eglise romaine a au contraire inventé le truc de la modernité qui consiste à vouloir être de son temps. Les tenants de la modernité sont des catholiques romains qui s'ignorent, et leur conscience est entièrement prisonnière d'une manière de penser médiévale. C'est une erreur d'attribuer au seul protestantisme l'impulsion moderne, comme si le protestantisme était opposé au catholicisme. La meilleure preuve en est que les derniers pontifes romains (K. Wojtyla, J. Ratzinger) ont rallié des positions institutionnelles et philosophiques protestantes sans coup férir (démocratie, laïcité), bien mieux adaptées à l'état du droit moderne. Aussi inexacte et approximative l'idée que le protestantisme est un terrain plus favorable au capitalisme.

    La remarque de Chersterton ne vaut partiellement que pour l'Eglise romaine actuelle, qui semble une nef coulée dans sa rade, ou que l'on peut comparer encore à une femme stérile.