Je n'écris pas "les peuples" mais "les populations", pour souligner que l'hostilité à l'Union européenne technocratique n'est pas le fait d'une volonté coordonnée. Il y a bien de la part des Gilets jaunes une forme de coordination, qui s'est constituée à l'occasion de la répression du mouvement par l'appareil d'Etat (au sens large, incluant les médias de masse oligarchiques et les grandes centrales syndicales) ; mais, si les Gilets jaunes savent ce qu'ils ne veulent pas : un régime technocratique dirigé depuis Bruxelles, ils n'ont pas de contre-projet, en dehors de la sortie de l'Union, qui n'est pas une véritable alternative, pas plus que sauter d'un TGV en marche n'est un vrai choix si on refuse d'aller dans la direction prise par ce train.
Si les technocrates au pouvoir, à commencer par Mme Ursula von der Leyen, coordinatrice en chef, ne tiennent aucun compte de l'hostilité des populations grecque, britannique, française, allemande et italienne, à leur projet, c'est pour la raison que les masses sont nécessairement assignées à un rôle passif dans le contexte totalitaire. A. Huxley a très bien souligné cet aspect de conditionnement des masses dès 1932, ainsi que les "améliorations" apportées par les élites libérales à ce dispositif, que le régime nazi n'a pas eu le temps de "roder" ; on peut dire que l'antinazisme est si primaire - au niveau des "comics" états-unien - qu'il contribue lui-même à l'abrutissement des masses.
La seule préoccupation des élites technocratiques est que le TGV en rade puisse repartir "pleine balle" : l'avis des passagers importe peu. C'est là l'absurdité du régime technocratique que beaucoup de Français, à qui on a bourré la tête de calcul mathématique pendant plusieurs générations, ne saisissent pas : il s'agit de remédier par la technocratie à des problèmes qui ont été causés par la technocratie. La vitesse du TGV me semble une bonne illustration de l'élucidation par G. Orwell de l'exercice du pouvoir pour le pouvoir au stade totalitaire. Cette vitesse ne sert à rien, mais c'est une performance : la culture totalitaire de la performance est parfaitement "non-pragmatique", ce qui situe les régimes totalitaires aux antipodes de la culture politique grecque (quoi qu'en disent les publicistes libéraux ou démocrates-chrétiens).
Il ne suffit donc pas de vouloir une république, il faut être prêt à renoncer à l'infantilisation à laquelle deux ou trois générations de Français ont cédé, dont l'expansion incontrôlée de la culture de masse est le signe le plus visible.
Le confort intellectuel que le régime technocratique impose devrait inspirer le dégoût à la jeune génération -politiquement nassée par les "boomers".
Du point de vue orwellien le projet d'union monétaire européenne (2000-2026), auquel le gaullisme n'a jamais représenté une opposition sérieuse, bien au contraire, ce projet représente une tentative des dirigeants français et allemands de s'émanciper d'Océania et Eurasia, c'est-à-dire de constituer un quatrième bloc impérialiste contre la volonté des deux autres. La chute du Mur de Berlin a pu laisser croire que cette entreprise était possible ; mais Eurasia n'a pas perdu la guerre en 1989, elle a seulement perdu une bataille économique.
Suivant le schéma d'Orwell, la politique intérieure des différentes nations européennes a été façonnée par le projet impérialiste d'Union européenne depuis la fin des années 1990, ce projet impérialiste opérant comme un exosquelette politique. Le raidissement des populations contre le projet d'Union européenne depuis une quinzaine d'années s'explique par la gabegie de la technocratie européenne sur le plan intérieur, mathématiquement sacrifié : c'est d'autant plus flagrant que les Etats-Unis ont connu une régression similaire, du fait de leur politique impérialiste. La Russie de V. Poutine a au contraire repris du poil de la bête dans le laps de temps où elle a été reléguée en tant que puissance impérialiste et contrainte à un développement plus autarcique.
Le krach financier de 2008 a logiquement eu un effet dévastateur sur la propagande de l'Union européenne dans les opinions publique française et britannique. Le krach a logiquement altéré la foi dans les aptitudes planificatrices des technocrates européens. De là date peut-être un début d'inversion de la conscience politique, du sommet vers la base, ou plus exactement du sommet vers le milieu, car la dictature technocratique est une alliance du sommet et de la base.
Transformée en Etat-mercenaire pour le besoin du complexe millitaro-industriel états-unien, l'Ukraine est devenue, après la défaillance de ce dernier, le dernier rempart de la technocratie franco-allemande. Non seulement la guerre joue comme un accélérateur de la technocratie (elle a mis fin au projet léniniste de démantèlement de l'Etat), mais elle représente sa solution finale. Jean Jaurès désigne à la veille de la Grande guerre le capitalisme comme le principal mobile de la guerre insane qui se prépare : il aurait tout aussi bien pu inculper la technocratie qui en représente la superstructure.
La trahison des élus grec (A. Tsipras), britannique (B. Johnson), français (N. Sarkozy) et italien (G. Meloni), investis d'une volonté de rupture avec le cadre technocratique de l'UE, souligne l'illégalité absolue de l'Etat profond : la Commission de Bruxelles n'opère pas dans un cadre légal : elle ne s'impose pas par la constitution ou les traités mais elle procède, suivant la critique adressée par F. Mitterrand à la Ve république, du "coup d'Etat permanent".
L'élection de J.-L. Mélenchon en France, et celle d'Alice Weidel (AfD) en Allemagne (beaucoup plus probable) sont perçus -à juste titre- par les Eurocrates comme une menace létale pour leur projet. Le programme de Mélenchon n'est pas un programme, mais une simple déprogrammation du plan thatchérien budgétaire de Bruxelles. Le programme de l'AfD est lui aussi une déprogrammation, cette fois de l'aide militaire et financière décisive fournie à l'Ukraine par l'Allemagne. L'AfD exerce d'ailleurs une pression sur Marine Le Pen et J. Bardella, qui ont prêté allégeance au projet d'Union européenne.
La régime technocratique n'est donc pas une simple modalité d'organisation politique, comme les Français sont invités à le croire par leurs élites de gauche ou de droite, mais une organisation antirépublicaine, qu'elle agite le drapeau nazi, soviétique ou libéral : l'infantilisation des citoyens est à l'oeuvre dans ces trois régimes.