On peut estimer que les Etats-Unis sont au bord de la guerre civile. Non plus entre propriétaires fonciers du Sud et industriels du Nord (1861-1865), mais entre l'Etat profond et la classe dite "moyenne" cette fois. Il faut rappeler qu'à chaque crise économique majeure, les Etats-Unis ont frôlé la guerre civile. Le dollar joue en effet aux Etats-Unis à peu près le rôle stabilisateur rempli par l'Etat-providence en Europe. La crise économique peut, pour cette raison, précipiter rapidement cette nation où les armes circulent librement dans le chaos.
L'élection de D. Trump intervient huit ans seulement après le krach financier de 2008. Dix-huit ans plus tard l'Etat profond français, et plus largement la superstructure technocratique européenne, résistent toujours, même si les Gilets jaunes représentent une très sérieuse alerte et que le parti allemand anti-européen AfD est aux portes du pouvoir.
La différence entre les méthodes de répression policière états-unienne et française reflète exactement la différence entre les deux sortes de capitalisme en vigueur des deux côtés de l'Atlantique. Le capitalisme sans filtre et le capitalisme avec filtre. Aucune des deux n'est supérieure à l'autre : le filtre étatique social-démocrate retarde le cancer, mais il le dissimule aussi.
La politique impérialiste d'intervention en Irak, puis en Afghanistan, puis en Ukraine, puis au Moyen-Orient, n'est pas dans l'intérêt de la classe moyenne, mais seulement des états-uniens qui vivent aux crochets de l'Etat ; ils se situent tout en haut de l'échelle... ou tout en bas, suivant la stratégie clientéliste du parti démocrate vis-à-vis des minorités (ethniques, religieuses, sexuelles...). La révolution MAGA est bien une révolution libérale "tocquevillienne" dans la mesure où elle vise à renverser "l'aristocratie de l'argent".
Il faut ajouter Israël parmi les actionnaires de l'Etat profond états-unien ; Israël est en effet tributaire de l'aide militaire du Pentagone depuis sa création. Le blitz de D. Trump sur l'Iran peut paraître incohérent, au regard de la volonté isolationniste de son électorat, qui se divise désormais à propos de cette décision. Cependant, tant que les Etats-Unis se contentent de bombardements aériens (assez inefficaces), D. Trump peut encore convaincre son électorat que son intervention se limite à une "opération spéciale" limitée dans le temps.
Un échec aux élections du mois de novembre prochain, qui mettrait fin au programme de réforme économique de D. Trump, rapprocherait sans doute encore un peu plus les Etats-Unis de l'impasse politique, cause de guerre civile. On peut observer, à l'occasion de cette crise politique, que l'armée et la police aux ordres de D. Trump n'ont pas une fonction plus "régalienne" que la police ou l'armée de l'Etat soviétique (Huxley et Orwell sont justifiés de poser l'équivalence de ces régimes, formatés par leurs politiques impérialistes).
Sur le continent européen, le Royaume-Uni paraît plus proche de la guerre civile que la France. L'Etat profond britannique résiste encore, mais il a usé trois premiers ministres en six ans, dont les prérogatives sont équivalentes de celles de notre chef de l'Etat (confronté pour sa part à une opposition-fantôme). Le Brexit a échoué, de l'avis même des "brexiters", à réguler l'immigration et le commerce. Le Royaume-Uni combine crise économique et effondrement des services publics, volontairement minés par la politique thatchérienne à la fin du XXe siècle. Ces services publics contribuent au maintien relatif de l'ordre public en France.
Les Gilets jaunes qui entendent restaurer un régime authentiquement républicain contre un Etat profond surendetté et vassalisé par l'Allemagne ont toutes les raisons de considérer les prochaines élections présidentielles avec défiance, pratiquement comme une manoeuvre de diversion dans laquelle l'oligarchie joue sa survie ; non seulement ces élections sont conçues pour procurer une légitimité à une bande de technocrates en roue libre, mais encore elles ont pour but de fracturer idéologiquement la classe moyenne au maximum : à cette seule fin les oligarques français entretiennent un clergé médiatique pléthorique.
Encore une raison pour les Gilets jaunes de se méfier des présidentielles : le succès électoral de D. Trump est un succès en trompe-l'oeil. Seul un mouvement révolutionnaire large peut démanteler l'Etat profond (dont le poste de commandement est à Bruxelles et non à Paris), comme le parti MAGA n'est pas parvenu à le faire.