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  • Le sport rend moins con

    ...à condition d'être pratiqué de façon anticapitaliste, c'est-à-dire rationnellement ; je ne parle pas bien sûr des 50.000 masochistes qui viennent de participer au marathon de Paris.

    Il faut noter ici que tout ce qui peut être dit du sport capitaliste, en premier lieu qu'il est "métaphysique", peut être dit de l'art capitaliste ; en premier lieu que le sport capitaliste, comme l'art capitaliste, est axé sur la performance abstraite. La performance qui met tout le monde d'accord, dans le monde de l'art, c'est la cote de l'artiste. Il y a bien sûr autant de tricheries, de procédés pour gonfler la cote d'un artiste, qu'il y a de dopage et d'arbitres corrompus dans le milieu sportif. L'artiste lui-même peut être en proie au doute, car il est le mieux placé pour voir que sa clientèle n'y connaît rien à l'art ; le même fossé sépare l'athlète professionnel de son public.

    J'étais sportif avant de lire K. Marx, mais ma pratique est devenu plus économique et rationnelle après l'avoir lu. Pratiquer le sport rationnellement permet de comprendre pourquoi l'économie capitaliste ne poursuit pas un but économique, mais un but métaphysique. Si l'essayiste libéral A. Huxley s'est abusé quand il a imaginé une religion à l'échelle de la planète, qui agisse comme un opium lénifiant et permette de surmonter le problème de la violence politique, c'est parce qu'il a ignoré la principale cause de la mondialisation : l'économie capitaliste. Celle-ci ne saurait s'affranchir de la violence, pas même dans les couches privilégiées du monde, où la culture masochiste est soigneusement entretenue. Contrairement à une idée reçue, "Mai 68" n'a rien changé à ce conditionnement étatique contre lequel les manifestants de "Mai 68" protestaient.

    Il faut souffrir pour être belle ; il faut souffrir pour être un athlète professionnel ; il faut souffrir pour communier au sport capitaliste ; il faut souffrir pour être un artiste capitaliste : le masochisme de Van Gogh contribue largement à sa cote posthume. Un type avec qui je m'entraînais il y a quelques années, et qui enchaînait les marathons, m'expliquait que lors d'une course particulièrement éprouvante, courue en grande partie sur des pavés, alors que ses muscles, ses tendons et ses nerfs criaient "pitié !" dans les derniers kilomètres, il rêvait de tuer les supporteurs qui l'encourageaient à poursuivre son effort jusqu'à la ligne d'arrivée.

    La grande erreur est de croire que le christianisme est mort en Occident, alors qu'il s'est métamorphosé suivant la prédiction de K. Marx, pour s'adapter au changement économique. Ni Huxley ni Orwell n'ont commis d'ailleurs l'erreur de croire à l'extinction du christianisme. Huxley montre que les marques industrielles sont devenues les nouveaux emblèmes religieux ; de fait les stratégies publicitaires des industriels reprennent les méthodes de la propagande religieuse ; je mentionne cet exemple car les sportifs capitalistes sont particulièrement fétichistes. Enfant, j'ai vu apparaître ce fétichisme dans les cours de récréation où il n'existait pas auparavant, en commençant par les filles (naturellement plus pragmatiques, les garçons s'attardent plus à la fonction d'un objet ou à sa qualité intrinsèque qu'à sa marque de fabrique).

    Les esthètes contemporains auraient plutôt tendance à snober au contraire les marques de fabrique industrielles et à cultiver un ésotérisme plus nettement macabre. Il faut dire que leur performance consiste à se démarquer d'une manière qui n'est pas chronométrique.

    On peut poser le principe de l'aliénation mentale des athlètes professionnels ; une aliénation mentale qui correspond à peu près au conditionnement que l'Etat totalitaire fait subir aux citoyens d'Océania, où l'entraînement commando aux jeunes commandos. Les jeunes enfants et les jeunes femmes constituent la chair à canon idéale car ils ont moins cure de leur intégrité physique. On interpelle de temps en temps tel ou tel entraîneur sportif violeur multirécidiviste, mais les publicistes se gardent bien de dire que la violence du sport capitaliste est systémique.

    La pratique du sport de compétition en Union soviétique, puis dans la Russie poutiniste, est un indice certain que ces régimes ne doivent rien à K. Marx, ou encore que le libéralisme et le communisme soviétique sont analogues.

  • Insoutenable légèreté de l'être

    Je tombe sur la version de "l'insoutenable légèreté de l'être" de Jean Jaurès, que voici : "Et on se demande un moment s'il vaut la peine de vivre, et si l'homme n'est pas un être prédestiné à la souffrance, étant aussi incapable de se résigner à sa nature animale que de s'en affranchir."

    La légèreté est ici définie comme la pusillanimité. Jaurès est alors hanté, pour ne pas dire accablé, par la perspective de la guerre bourgeoise proche ; pour un homme de progrès, la guerre en sonne nécessairement le glas, et le retour de l'animalité au premier plan.

    Ce constat de la pusillanimité de l'homme fait penser aux apôtres ayant accompagné Jésus-Christ au jardin des Oliviers : ils ont suivi le contempteur du monde en proie à la bestialité, mais ils ont été incapables de veiller et se sont endormis comme des chiens trop bien nourris.

    Nul autre que le chancelier Francis Bacon n'a mieux mis en exergue l'esprit prométhéen de la religion juive, renouvelée par Jésus-Christ au moment même où la religion juive avait perdu ce caractère prométhéen pour devenir un truc identitaire, un figuier stérile méritant d'être arraché - racines comprises.

    F. Bacon résout le dilemme de Jaurès en énonçant que "l'on ne peut triompher de la nature qu'en s'y soumettant". Bacon pense certainement aux puritains en disant cela, car la démarche puritaine consiste à vouloir s'affranchir de la bestialité d'un seul coup. L'Etat moderne totalitaire est un produit dérivé du "Léviathan" de Hobbes, qui imagine de déléguer à l'Etat l'organisation et la gestion de cette nature animale invincible ; ce dispositif artificiel a conduit à l'Etat bestial dont Orwell fait la critique drastique dans "1984", chaque nouvelle guerre accroissant la bestialité de l'Etat.

    Le socialisme authentique, c'est-à-dire prométhéen, de Marx, Lénine, Jaurès ou Orwell, n'a jamais consisté dans le culte de l'Etat bourgeois "providentiel". Marx est le plus dissuasif de croire que cette providence-là est moins cruelle que la providence catholique.

    Il ne manque pas à Jaurès la foi dans le progrès, ni la charité qui consiste à essayer de le répandre dans le peuple au grand dam des pharisiens, mais il lui manque peut-être l'espérance des béatitudes.

  • Sur la Gérontocratie

    L'aspect gérontocratique de la Ve République apparaît nettement sous le mandat d'Emmanuel Macron, paradoxalement le plus jeune président représentant ce régime bonapartiste maquillé en démocratie. Je dis "maquillé", car le bonapartisme effectif est la source de très nombreux malentendus depuis que le destin de la France a été uni par ses dirigeants à la fin du XXe siècle à celui de l'Allemagne, dans le cadre d'une union monétaire, et suivant un modèle politico-économique inspiré des Etats-Unis.

    Un exemple de malentendu : - on reproche aux Français musulmans leur tendance au communautarisme ; si celui-ci est peu conforme au régime d'intégration laïc-bonapartiste français (dont le principal outil est l'Education nationale au XXe siècle), en revanche le régime communautaire est conforme au modèle états-unien imité par l'Union européenne. On pourrait multiplier les exemples, et plus on les multiplierait, plus on s'apercevrait que le Conseil constitutionnel dissimule la volonté arbitraire d'une petite élite. L'union européenne n'a d'ailleurs pas le vent en poupe ; la communauté musulmane subit indirectement le rejet du système technocratique bruxellois. Les Gilets jaunes étaient bien inspirés de viser la tête de l'Etat, responsable de la crise économique au sens très large.

    Certains publicistes et caricaturistes ont expliqué le paradoxe de l'élection d'un jeune président au stade gérontocratique par la séduction exercée par E. Macron et la jeunesse en général sur les personnes âgées ; en élisant un président jeune, le troisième âge a cherché à se rajeunir.

    En ce qui me concerne, je crois plutôt que le candidat E. Macron a su habilement, à l'instar de D. Trump, surfer sur le rejet du système. Son programme économique thatchérien correspond malheureusement au souhait d'une bonne partie des Français, jeunes et moins jeunes. Je dis "malheureusement", car c'est ignorer à quel point la politique de M. Thatcher a contribué à aggraver le délitement du Royaume-Uni au cours des dernières décennies. Volontairement ou non, M. Thatcher a fait le jeu du capitalisme financier, décrié par une partie des capitalistes eux-mêmes aujourd'hui.

    E. Macron trône sur la France gérontocratique, mais il ne l'a pas inventée. On repère facilement la gérontocratie sur le plan électoral, puisque l'abstentionnisme a pris des proportions écrasantes dans la jeune génération. Les partis "jeunes", RN et LFi, sont d'ailleurs constamment qualifiés "d'extrémistes". Avoir moins de trente ans, en 2026, c'est être "extrémiste".

    Si de jeunes extrémistes de droite et de jeunes extrémistes de gauche ne se retrouvaient pas spontanément pour se livrer entre eux à des pugilats, il faudrait que la police et les médias gérontocratiques organisent ces pugilats afin d'entretenir la peur de l'extrémisme.

    Les partis centristes ou les partis du système (LR et PS) sont en réalité des partis de vieux. Ils ne nieront pas que le système prend l'eau de toutes parts, mais dans le fond ils ne rêvent que de perpétuer un système qui porte leur marque. Le premier ministre Bayrou se disait préoccupé par le poids de la dette pour la jeune génération : en réalité ce qu'il veut léguer à la jeune génération, c'est un "Titanic" sans trou dans la coque, un système réinitialisé. Rien ne dit que l'Union européenne n'est pas d'ores et déjà un projet politique desespéré. L'UE s'accroche à V. Zélenski et à l'Ukraine et voit l'entrée en guerre comme une planche de salut, un moyen de faire taire les peuples allemand et français hostiles.

    Un autre aspect de la gérontocratie encore plus décisif que la fracture sur le plan électoral est le basculement de la France dans une économie de services rendus aux personnes âgés. La gérontocratie tient non seulement au poids du troisième âge dans le corps électoral, son exigence de promesses sécuritaires et rassurantes, mais aussi à son pouvoir d'achat largement supérieur à celui des jeunes générations, globalement - pouvoir d'achat de services, notamment. Cela place la jeune génération dans une position de prestataire de services, plus ou moins bien payés, c'est-à-dire de domesticité ; que ces services soient rendus par des fonctionnaires ou des prestataires de service privés ne change pas beaucoup la donne. A la fracture politique s'ajoute la fracture économique ; cette dernière pourrait s'aggraver car l'économie de service, dite "tertiaire", n'est pas productrice de richesses. Les capitalistes qualifient de "tertiaire" ce qui, en réalité, devrait être qualifié de sclérose de l'économie capitaliste et repose sur l'allégeance des pays producteurs industrialisés. Dans son essai "Bullshit Jobs", l'économiste D. Graeber propose un panorama plus large de cette sclérose de l'économie capitaliste qui touche les Etats-Unis désindustrialisés (la France l'est tout autant).

    Ici c'est l'endroit de remarquer que J.-L. Mélenchon et les Insoumis, qui font le constat, comme je viens de le faire, que la France a besoin d'être renouvelée par le bas, c'est-à-dire par la jeune génération, entraînent une partie de cette jeune génération vers une élection présidentielle qui fait le jeu de la gérontocratie et empêche, d'une manière générale, tout ce qui contrevient à la politique de l'UE. Pourquoi les Insoumis ne proposent-ils pas tout simplement de mettre fin à l'Union européenne et n'anticipent-ils pas la mort de ce projet capitaliste en démissionnant du parlement européen ? Mélenchon a-t-il vraiment plus d'imagination que F. Bayrou ?

  • Contours et structure de l'Etat profond

    Comme je l'ai déjà indiqué ici, le démantèlement de l'Etat profond devrait être un objectif commun aux Gilets jaunes libéraux et socialistes. La technocratie au pouvoir veut occulter la voie d'eau, écoper et repartir de plus belle. Il semble plus raisonnable d'abandonner le projet européen avant qu'il ne soit trop tard.

    Le clivage droite/gauche, dont le dynamisme est une pure pétition de principe, est avant tout un moyen de diviser la classe moyenne. Le parlement français n'est, depuis 1958, qu'une chambre d'enregistrement des lois conçues par le pouvoir exécutif centralisé - mais il a une fonction sournoise qui consiste à entretenir les divisions au sein de la classe moyenne.

    Certains l'ont déjà oublié, mais E. Macron s'est fait élire en 2017 sur des promesses et slogans analogues à ceux de D. Trump, à peine moins "antisystème". Ses adversaires lui ont reproché d'abolir le clivage droite-gauche, dont ils savent parfaitement qu'il est un instrument de division et de contrôle social. La grève générale des Gilets jaunes a transformé le chef de l'Etat en factotum de l'Etat profond, soutenu à bout de bras par un système qu'il avait promis de réformer.

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  • Sur une erreur d'Orwell

    ...une erreur, ou plus précisément une ambiguïté. Je n'ai pas jugé bon d'en parler dans mon essai sur "Orwell et les Gilets jaunes", pour ne pas compliquer le propos. En revanche j'explique dans un chapitre pourquoi le langage mathématique, la géométrie algébrique est, au stade totalitaire, un équivalent de la Novlangue.

    Orwell étant athée, il ne conçoit pas la Vérité, à la manière des chrétiens, comme le but vers lequel les chrétiens doivent progresser. La vérité HISTORIQUE est celle à laquelle Orwell manifeste le plus son attachement ; on peut le déduire de sa critique drastique du roman ou du récit national, c'est-à-dire d'une présentation biaisée des faits historiques au service de l'Etat moderne (Big Brother). Le point de rupture d'Orwell avec le communisme soviétique se situe là. Il faut dire que, du point de vue marxiste, l'Histoire est le meilleur remède à l'utopie.

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  • La prise du pouvoir par les Gilets jaunes

    L'action politique est souvent réduite à la "prise du pouvoir" légale ou révolutionnaire. Précisons ici que la légalité bourgeoise constitutionnelle est opposable au peuple et non à la bourgeoisie française elle-même ; pour ainsi dire la "révolution" est la propriété intellectuelle de la bourgeoisie, comme le "droit divin" justifiait la monarchie d'Ancien régime.

    La réaction des têtes pensantes de la bourgeoisie en 2018, est édifiante : alors même que le mouvement des Gilets jaunes n'avait pas d'objectif révolutionnaire déclaré (quoi qu'il ait mis "de facto" en péril l'Etat profond), les représentants de la bourgeoisie ont privé les Gilets jaunes du droit de se dire "révolutionnaire" ou de se réclamer de l'une ou l'autre des révolutions françaises ! L'effort des médias a été pour ramener le mouvement des Gilets à une jacquerie d'employés mécontents.

    En réalité, les révolutionnaires ne prennent pas le pouvoir, celui-ci trébuche et tombe du fait de sa corruption et de son incapacité.

    La révolution bolchévique ne s'inscrit pas dans la logique révolutionnaire marxiste, car l'empire Romanov à l'agonie n'est pas un régime bourgeois capitaliste, mais une organisation quasi-médiévale. Lénine n'a rien fait pour faire tomber les Romanov ; il est le premier surpris car il ne pensait pas l'empire russe aussi profondément miné.

    L'action politique de Lénine est le journalisme et, pour résumer son but, l'enseignement de l'Histoire en lieu et place du catéchisme et de la métaphysique bourgeoise. Lénine ne le savait peut-être pas lui-même, mais c'est exactement ce que fait Shakespeare avec ses tétralogies historiques, avec une habileté pour ainsi dire diabolique, à travers le prisme du divertissement ; cela revient pratiquement à utiliser le goût de l'être humain pour le mensonge (la fiction) afin de l'attirer vers la vérité. Dès la fin du XVIe siècle, Shakespeare définit le brouillard idéologique comme un obstacle à l'action politique.

    Puis l'action politique de Lénine est la direction du parti bolchévique, c'est-à-dire la tête du nouvel Etat russe pendant une poignée d'années, dans des conditions très éloignées du préalable posé par Lénine au démantèlement de l'Etat : le refus du prolétariat européen de se laisser entraîner dans une guerre industrielle et coloniale.

    On peut reprocher à Lénine (certains l'ont fait) d'avoir compromis le marxisme dans une révolution opportuniste, quand bien même la plupart des conditions permettant l'émancipation du peuple n'étaient pas réunies. Néanmoins Lénine conçoit bien l'action politique, selon Marx, comme une action prométhéenne, dirigée par conséquent contre les forces du destin ou de la providence, auxquelles sont soumis les êtres "sociaux", incapables de se révolter contre la condition humaine.

    A l'opposé, le philosophe réactionnaire Nietzsche accuse Jésus-Christ et les prophètes juifs d'avoir inculqué à l'humanité le goût de se révolter contre la condition humaine, à l'opposé du bouddhisme, conçu "a contrario" pour la faire accepter "jusqu'à la lie". Ce philosophe ennemi de l'Histoire n'est pas loin de toucher du doigt la contradiction de sa doctrine, puisque l'effort du clergé au Moyen-âge consiste largement à faire passer le christianisme pour un bouddhisme et à idéaliser la condition humaine à travers la figure de Jésus-Christ.

    Au stade totalitaire où nous sommes entrés dès 1914, ce qui a permis à certains essayistes de proposer des descriptions assez précises entre les années 1930 et 1950, on peut dire que l'action politique, au sens grec, shakespearien ou marxiste-léniniste du terme, a été anéantie par le "process technocratique". On peut se demander en quoi Hitler est un homme d'action ? Il n'est pas responsable de la chute de la république de Weimar, qui crée les conditions de son ascension politique. Tout le talent d'Hitler consiste à jouer le rôle d'interface crédible entre les cartels capitalistes et le prolétariat allemand, afin d'éviter une révolution prolétarienne. L'homme providentiel est donc l'homme d'un système, sa figure de proue. Le talent d'Hitler, souligné par A. Huxley, est principalement un talent de mise en scène. C'est sans doute une constante dans l'histoire du totalitarisme : les aspects ridicules, souvent grandiloquents, de tel ou tel démagogue, sont imperceptibles par ceux qui lui vouent un culte.

    L'anéantissement de l'action politique est décrit aussi par Orwell sur le plan de l'éthique, ce qui a le don de rendre cet anéantissement effrayant, tout en élucidant le dispositif des "élites Epstein" mis à jour par les MAGA. De façon simple à comprendre, quand l'homme n'est pas un animal politique, il redevient un animal tout court, et cela est effrayant selon Orwell car la bête humaine tient les rênes du pouvoir. "Le libéralisme est pire que le nazisme", ajoute Huxley, car le nazisme n'a pas eu le temps de s'installer dans le temps. Diverses formules du darwinisme social (spencérisme) se sont substituées à l'éthique, au stade totalitaire technocratique.

    Les théoriciens réactionnaires ont vu dans la démocratie elle-même le principe de l'anéantissement de l'action politique. Ce faisant, ils n'ont fait que conforter le point de vue technocratique et le gouvernement arbitraire d'une petite caste ; c'est à peu près à quoi se résume le gaullisme entre 1958 et 1981.

    Bien plus qu'elle ne représente une révolution industrielle, l'intelligence artificielle représente le triomphe de l'automatisation sur l'action politique. Immédiatement après avoir affiché sa volonté de combattre le capitalisme financier des fonds de pension et de restaurer l'industrie, Donald Trump a annoncé 600 milliards d'investissements dans l'iA, ce qui trahit son inconséquence économique (et plus encore, sans doute, celle de ses électeurs).

    L'aptitude des robots au bonheur est plus grande que celle des êtres humains, dirait Huxley, et c'est ce qui en fait des êtres supérieurs dans le contexte totalitaire, où le bonheur joue le rôle de la métaphysique.

    Il n'y a donc rien de moins évident que la notion d'action politique au stade totalitaire ; elle est le plus souvent assimilée à la conquête du pouvoir, ou à l'exercice du pouvoir suivant un process technocratique, dont l'histoire enseigne qu'il ressemble beaucoup à la croisière du "Titanic" : quand l'étrave vient heurter l'iceberg, tout le monde est responsable de ce qui vient de se passer, mais personne ne sent coupable en particulier.

  • Pourquoi les hommes ont peur des femmes ?

    Avant de répondre à cette question, en ce qui me concerne et de façon plus générale, observons que la culture moderne véhicule la peur des hommes et non celle des femmes, présentées comme des êtres inoffensifs et purs.

    Huxley et Orwell, en montrant que l'éthique totalitaire est puritaine, qu'elle soit communiste ou démocrate-chrétienne, fournissent l'explication de l'inculpation systématique des hommes par la culture étatique totalitaire. L'homme incarne le péché de jouissance, antisocial au stade totalitaire. John Le Sauvage est triplement 1. un homme ; 2. inassimilable au Meilleur des Mondes ; 3. un "loser". Sa mère est au contraire inconsolable d'avoir coupé le cordon avec la matrice totalitaire et le confort qu'elle procure aux citoyens "alphas".

    On pourrait qualifier John Le Sauvage de misanthrope si l'espèce humaine n'était pas, dans le Meilleur des Mondes, au niveau du singe. John Le Sauvage rejette en réalité un monde où rien de grand n'est possible, une société horizontale.

    Dans "1984", Julia ne craint pas de défier Big Brother. C'est elle qui entraîne Winston Smith, moins audacieux, dans la dissidence. Elle est plus jeune et se laisse guider par son désir, à l'instar de Juliette dans "Roméo & Juliette" ou de Viola dans "La Nuit des Rois". Cela dit le dispositif totalitaire n'indispose pas Julia comme il indispose Winston Smith, choqué par un ordre public bâti sur le mensonge.

    Si l'on devait représenter l'Etat totalitaire, on le représenterait sous les traits d'une mère abusive, s'opposant obstinément à l'émancipation de ses enfants, le genre Angela Merkel.

    - En ce qui concerne ma peur des femmes, maintenant, j'appelle ça de la prudence. Pourquoi aurais-je moins peur des femmes que des avalanches ou des cyclones, des gouffres sans fond et des tempêtes en mer ? Roméo aurait été bien inspiré de se méfier de l'attraction fatale que les femmes exercent sur lui. Qui n'a connu dans son entourage un homme victime d'une femme fatale ? Pour ma part j'en ai connu deux. On ne comptabilise pas parmi les victimes de violence féminine les hommes qui se suicident par amour, et l'on fait bien car c'est avant tout une question d'éducation.

    Ulysse diffère de tous les super-héros de la culture de masse américaine par sa peur des femmes, qui n'est pas une peur panique mais une méfiance raisonnable. Elle ne l'empêche pas de fréquenter des femmes, mais Ulysse conserve son caractère de héros prométhéen, qui ne craint pas d'affronter les forces de la nature, avec la protection d'Athéna.

    Le groupuscule de femmes suprématistes blanches "Némésis" ne s'y est pas trompé en choisissant le nom d'une divinité femelle qui inspirait, dit-on, aux hommes les plus vertueux et les plus prudents, la peur.