Auparavant rappelons en quoi consiste la notion de "catholiques zombies", notion forgée par le sociologue webérien Emmanuel Todd : - depuis les années 1980, les catholiques français ne se distinguent plus des autres Français par leurs moeurs ou leurs opinions, le "vote catholique" n'existe plus, qui était observable avant les années 1980, notamment dans l'Ouest de la France.
- J'ajoute cette précision que la communauté française musulmane représente désormais, en termes de singularité, ce que les catholiques représentaient encore à la fin du XXe siècle. Un fait en particulier amène cette observation, c'est la persécution dont les Français musulmans sont victimes dans le cadre scolaire, qui évoque bien sûr l'acharnement des "hussards noirs" de la République à faire disparaître les dernières traces de catholicisme au début du XXe siècle. L'ex. ministre de l'Education nationale François Bayrou s'est récemment vanté d'avoir eu l'initiative de ces persécutions.
Le plus intéressant est que la méthode des hussards noirs fait apparaître le régime de droit laïc tel qu'il est : une religion d'Etat dérivée du modèle catholique. Le glissement du droit divin à l'Etat providentiel commence avant la révolution bourgeoise de 1789, sous le règne de Louis XIV.
Dans le prolongement du constat d'E. Todd, on note que l'hostilité au principe laïc, qui fut un des principaux marqueurs idéologiques des catholiques français avant 1980, liée à la théorie du "complot maçonnique", a disparu. La franc-maçonnerie est elle-même, il faut le dire, en voie de zombification avancée : aucun président de la Ve république n'adhère à la franc-maçonnerie (J.-L. Mélenchon serait le premier), aussi ringarde que les valeurs républicaines de la IIIe république.
La zombification du catholicisme français se déroule sur une période de temps qui va de l'expulsion des Jésuites sous Louis XV (1764) à la fin du XIXe siècle. On peut parler de lente agonie à partir du début du XXe siècle, et de "chant du cygne" sous Napoléon III. En privant le clergé catholique de son rôle politico-juridique, les autorités publiques françaises l'ont peu à peu étouffé : autrement dit, on ne peut pas scinder le catholicisme du droit romain. Comme le montre Shakespeare, le clergé catholique a inventé le mariage d'amour bourgeois, inconcevable dans l'Antiquité et pour les premiers apôtres de Jésus-Christ (mariage bourgeois que les protestants n'ont pas aboli, bien qu'ils sont plus réticents au mariage "gay").
La situation des catholiques français peut être extrapolée quasiment à toute l'Europe. Il est intéressant d'observer l'attitude de l'évêque de Rome Léon XIV vis-à-vis de ces "catholiques identitaires".
Il y a environ 20 millions de catholiques aux Etats-Unis (contre environ 30 millions d'évangélistes) : le catholicisme états-unien est donc beaucoup moins fantomatique qu'il n'est en Europe. L'absence de religion nationale aux Etats-Unis explique assez largement pourquoi le catholicisme a perduré aux Etats-Unis, bénéficiant paradoxalement d'une législation "rousseauiste" protectrice des convictions individuelles.
La conversion au catholicisme de personnalités politiques états-uniennes éminentes, en particulier J.D. Vance (mais aussi l'essayiste R. Girard) a peut-être la même cause que l'érosion inexorable du catholicisme en Europe. Les Etats-Unis ne sont pas un "Etat-nation", mais un Etat capitaliste impérialiste ; cela explique largement qu'ils n'ont pas de religion nationale et tolèrent la présence de communautés religieuses très variées. Le pacifisme des évangélistes n'est pas, du reste, sans poser problème à un Etat dans lequel le consortium militaro-industriel (en cheville avec le lobby pro-Israël) pèse autant que dans la Russie de V. Poutine. On peut penser que J.D. Vance cherche dans le catholicisme l'aspect théocratique que les évangélistes rejettent aussi fermement que les anciens Juifs rejetaient la tutelle de l'empereur romain. Le "wokisme" est, quant à lui, la formule de la démocratie-chrétienne la mieux adaptée à la société de consommation.
Le risque pour l'évêque de Rome est de se retrouver en définitive dans une posture aussi inconfortable que le Messie face aux pharisiens.
Commentaires
En plein accord avec Lapinos sur cette analyse. Je suis en train de travailler sur l'Encyclique Maginifica Humanitas et je mettrai des notes sur le sujet qui devraient intéresser Lapinos.
le vieux templier
Encore une précision : l'idée que le protestantisme européen est la matrice du capitalisme, véhiculée par la sociologie webérienne, cette idée ne tient pas debout. Elle est liée au préjugé, non moins courant parmi les catholiques que les protestants, en faveur du caractère civilisateur du capitalisme : ce préjugé relève de la propagande ou du bilan truqué : - poser le principe de la rationalité de l'économie capitaliste revient à poser le principe de la rationalité du IIIe Reich, et plus largement des régimes technocratiques.
- Dès la fin du XVIe siècle, Shakespeare montre que le capitalisme n'est pas seulement un système comptable (Shylock), mais aussi un principe spéculateur et mondialisateur (le marchand Antonio), en l'occurrence plus catholique que juif ou protestant.