Déphilosopher (1)
Je ne cache pas que dans ma famille on s’est toujours moqué des philosophes et de la philosophie. On s’en moquait surtout à cause de sa faiblesse rhétorique : Céline, Shakespeare, La Fontaine, Voltaire, Chateaubriand, quelle fougue à côté !
Surtout ne pas se laisser enfermer dans les définitions. Ainsi, Voltaire : philosophe ou pas philosophe ? Le seul apport de Voltaire à la philosophie, c’est d’avoir fait du métier de philosophe une profession honorable. Voltaire fut pour le règne de Louis XV ce que Zidane fut pour le règne de Chirac, une star un peu trop bustifiée… Mais à part ça ? « Il faut cultiver notre jardin ! » ? C’est une boutade de notable.
Ce qui compte plutôt, c’est d’avoir de la personnalité. On reconnaît ainsi facilement les vrais philosophes à ce qu’ils n’ont pas - ou très peu - de personnalité. Ils ne disent rien de positif, ils spéculent. La meilleure position pour spéculer, pour faire des paris sur l’existence de Dieu ou de soi-même, c’est d’être à la fois aveugle, sourd, manchot, bouché ET dubitatif. L’histoire a retenu le nom d’Emmanuel Kant (1724-1804) comme celui du philosophe qui s’est approché le plus près de cet idéal. Martin Heidegger (1889-1976) n’est pas mal dans le genre non plus. Schopenhauer et Nietszche, eux, en revanche, ne sont que des bâtards : à un moment où un autre, ils ont écrit quelque chose, quelque chose de pas forcément vérifiable ni vérifié, mais quelque chose d’audacieux, beaucoup trop pour qu’on puisse dire qu’ils n’ont absolument aucun style.
Les vieilles nations comme l’Angleterre, la France, n’engendrent pas de véritables philosophes. Ce n’est pas un hasard. Les philosophes viennent toujours d’un no man’s land.
Pas plus qu’ils n’ont de style, les vrais philosophes n’ont d’humour, d’ailleurs. L’humour, cette spécialité anglaise qui fascine Bergson. L’humour est lié à l’absurde. Comment le voir quand on patauge en plein dedans ?
