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  • L'accord imparfait

    Si on voit à peu près en quoi consiste le génie de l'écrivain, de nombreux livres savants ont exploré cette question, en quoi consiste le génie du lecteur ? Qu'est-ce qu'un lecteur "raté" ? Est-ce seulement celui qui passe à côté du sujet et des personnages ?

    Il est une espèce de lecteurs qui lit pour se distraire : il y a une littérature pour ça.
    Il est aussi une espèce de lecteurs qui pense qu'un livre commence à la page un et se termine à la page cent-cinquante - ou mille si c'est un traité -, ceux-là commencent mal leur lecture, comme une corvée qu'il faut achever.

    Le génie du lecteur consiste au moins à s'élever au niveau de l'écrivain qui refuse de s'abaisser. Chardonne évaluait le nombre de ces lecteurs géniaux à quelques centaines seulement. Qui a lu Lettres à Roger Nimier de nos jours ? Pourtant il ne fait pas mille pages.

    Schopenhauer, esprit qui s'efforce d'être pratique, dit drôlement : « Pour lire de bons livres, la condition préalable est de ne pas perdre son temps à en lire de mauvais, car la vie est courte. »

    À ce propos il existe un truc. Le truc de l'accord imparfait. Je fais exprès d'employer une métaphore musicale. Pour moi c'est un peu comme un pianiste qui se met au piano et plaque une succession d'accords si imparfaits que vous savez que jamais ce type que vous avez en face de vous ne pourra interpréter correctement le moindre morceau, fût-ce du Satie.

    Je reprends un vieil exemple, le Goncourt 2004, Laurent Gaudé, lorsqu'il écrit : « C’était bien lui. Elle l’observait comme on fixe le destin dans les yeux. Elle lui appartenait déjà. Il n’y avait pas à lutter. Elle lui appartenait. Puisque après quinze ans il était revenu et avait frappé à la porte, peu importe ce qu’il lui demanderait, elle donnerait. Elle consentirait, là, sur le pas de sa porte, elle consentirait à tout. »

    Mais des exemples comme ça, on en trouve aussi plein dans Jean-Christophe Grangé, Jean-Christophe Rufin, pour citer des cas choquants d'écrivains qui se vendent pas mal.

    Évidemment, on en trouve aussi plein dans Johnatan Littell, lisez plutôt :

    « Le jour venu, toujours nu, je chaussai des souliers pour ne pas salir mes pieds [belle intro sur l'usage commun des souliers] et allai explorer cette grande maison froide et obscure [brrrr]. Elle se déployait [comme un boa ?] autour de mon corps électrisé, à la peau blanche et hérissée par le froid [il confond avec les poils], aussi sensible sur toute sa surface que ma verge raidie [la mienne est plus sensible juste avant] ou mon anus qui picotait [comme si le trou du cul n'avait pas déjà été assez exploité comme ça]. C'était une invitation aux pires débordements [vu que Littell dégage autant d'énergie qu'une endive, on a un peu de mal à croire à ses débordements] aux jeux les plus insanes [sic] et les plus transgressifs [resic], et puisque le corps tendre et chaud que je désirais se refusait à moi, alors je me servais de sa maison comme je me servais de lui, je faisais l'amour à sa maison [toujours pas convaincus ?] »

    Ça rappelle un peu le style de Véronique Olmi (La pluie ne change rien au désir, 2004), avec un peu moins de condensation peut-être.
    Je suis sûr qu'il y a encore plein d'exemples comme ça, et comme la vie est courte, j'offre un bon bouquin à celui qui me recopiera un passage encore plus tarte que le mien dans Les Bienveillantes !