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  • Le péril jeune ?

    Rue de Sévigné, pas moyen de passer. Tant que “Victor Hugo” n’aura pas été évacué. Le lycée “Victor Hugo”. Les poulets font barrage à hauteur de Carnavalet. En aval, un détachement de CRS attend son heure, tranquillement. C’est que le quartier offre des distractions : de belles poupées qui font du lèche-vitrine, inquiètes de ce qu’elles vont bien pouvoir porter l’été qui vient, qui affleure bon, même, aujourd’hui.
    Je suis au moins aussi contemplatif qu’un garde mobile, je crois, néanmoins ce barrage ne fait pas mes affaires. J’ai un rendez-vous important au 37.

    Mais eux, ils se font pas de mouron, mes potes en bleu, pour quelques fils à papa qui ont campé cette nuit dans leur bahut – leurs duvets moelleux s’entassent sur le trottoir – et qu’il va juste falloir renvoyer chez eux goûter gentiment. Pour les filles à papa, c’est un peu plus compliqué, certaines poussent des cris stridents pour exciter leurs mâles, atones : « CRS, SS ! CRS, SS !! »
    -« Ben faut du courage pour dire ça ! », je lance au vol à une petite en mini-jupe qui me regarde fièrement, mais cette conne le prend au pied de la lettre et se rengorge. Ce jeu de rôle commence à me taper sur le système, j'ai l’impression désagréable d’être un figurant dans un film de Klapisch. J’enfilerais bien une combinaison bleu marine pour aller commettre dans ce lycée quelques bavures, histoire de combler un peu le déficit de coups de pied au cul qui grève cette génération douillette.
    À un petit minet barbu qui ressemble à Brad Pitt, en mieux, et qui me prend à partie - il voudrait que je compatisse sur son sort parce que les vilains SS l’empêchent de retourner prendre ses affaires dans sa classe, je réponds que j’en ai rien à branler de son cartable, qu’il demande à ses parents de lui en acheter un autre, merde ! Il me dévisage, étonné.
    Un autre paltoquet au teint jaune se fait la voix en prévision d’une carrière au PS et tente de galvaniser ses troupes en lançant contre Fillon et sa réformette des slogans poussiéreux, les mêmes que contre Devaquet, Ferry, Bayrou et tutti quanti. De l’Éducation nationale, je vois pas ce qu’on peut encore sauver, moi, au contraire, faudrait tout brûler, les cahiers, la maîtresse et tous ces fayots au milieu.

    Une qui voudrait sans doute tâter du gourdin se met à invectiver un policier isolé, sous son nez, toujours sur le même thème récurrent des CRS qui valent pas mieux que des SS. Mais elle ne récolte qu’un sourire gêné du CRS, pas de coup de gourdin.
    Un autre type, la cinquantaine, vient protester auprès du même flic (isolé) que les flics le font chier à l’empêcher de passer, qu’il a autre chose à foutre, qu’il a des relations, qu’il voudrait voir le ministre de l’Intérieur, etc. Je m’approche pour mieux entendre. Le flic s’excuse, il dit que si ça ne tenait qu’à lui, il serait bien pépère dans son jardin, que ça ne l’amuse pas spécialement, qu’il ne fait que faire son boulot, vous comprenez… « Mais, je le coupe, votre boulot, vous l’aimez au moins ? La Compagnie, vous l’aimez ? Et la République ? Et la Sécurité ? » Toutes les questions n’appellent pas de réponse et le bougre le sait qui se tient coi en attendant les renforts.

    Je suis dégoûté. Finalement je ne vais pas m'engager dans les CRS.
    Bientôt les distractions habituelles, chichon, télévision et playstation, reprendront le dessus. Je serai juste en retard à mon rencard.