Le culte de la personnalité trahit au yeux des citoyens les moins endormis un mode d'organisation politique primitif déguisé en "république" ou en "démocratie". Le culte de la personnalité de de Gaulle a posteriori est conçu par les pouvoirs publics pour étouffer la critique du régime de restauration bonapartiste qu'il incarne.
Les critiques contemporains de la Ve république vacillante s'accordent à dire que le chef de l'Etat n'a presque plus aucun pouvoir désormais. L'exécutif français a passé le flambeau à l'exécutif bruxellois. Le chef de l'Etat conserve tout de même le pouvoir de détourner l'attention d'une fraction de l'opinion publique - un pouvoir de diversion par conséquent. L'hostilité que suscite E. Macron n'est pas moins utile que l'idolâtrie primaire, car les personnes haineuses sont aussi privées de jugement que les dévots. L'échec de la révolution bourgeoise de 1789 est largement imputable à la haine du peuple de Paris, sur laquelle la Convention s'est appuyée. La restauration républicaine doit être "de sang-froid" : jusqu'à présent, on peut dire que les Gilets jaunes ont brillé par cette qualité, privant à peu près les médias de masse d'images d'exactions violentes susceptibles d'effrayer les citoyens passifs devant leurs écrans de télé.
Derrière le culte de la personnalité, quel qu'il soit, on retrouve un culte solaire, qui s'agisse du culte de la personnalité du monarque, de l'empereur, du pape ou du président de la république. Les touristes japonais ne se précipitent pas pour rien au château de Versailles, qui brille de mille feux, et qui est un peu notre "temple solaire" national.
Cet éblouissement est familier, car il est caractéristique de la société du spectacle, qui s'insinue à peu près par tous les orifices de la société française : la politique, la religion, mais aussi la science - le "show scientifique", dont le prétexte le plus fréquent est la "vulgarisation".
Comme la lune a rendez-vous avec le soleil, la foule humide et passive a rendez-vous avec la "star" politico-religieuse. Il y a toujours quelque chose de religieux dans le culte d'une personnalité politique.
Quel rapport avec la science physique, dira-t-on ?
Notre chef de l'Etat, justement, dont le lustre est surtout médiatique, se réjouissait récemment que la médaille Fields de mathématiques ait été décernée à une Chinoise, Hong Wang, affiliée à un institut de recherche français. Après avoir dit toute son admiration pour la jeune mathématicienne, il a avoué benoîtement ne rien comprendre à son travail de résolution de la conjecture sur les ensembles tridimensionnels "de Kakeya".
Or, quand on admire ce que l'on ne comprend pas, ce n'est plus de la science mais de l'idolâtrie. Le chef de l'Etat n'a pas sous la main un conseiller scientifique, un spécialiste de la quadrature du cercle pour l'éclairer et lui éviter de passer pour un béotien aux yeux de ses sujets ?
Cette petite anecdote pour illustrer un phénomène de superstition scientifique plus large, caractéristique des régimes dits "technocratiques". Schématiquement on peut le décrire de la façon suivante : dans ce type de régime, stimulé par la guerre (le fascisme ne FAIT pas la guerre, il est le produit de la nécessité capitaliste guerrière), la science physique tend à se réduire à sa contribution à la puissance publique étatique. L'économie est ainsi devenue une "science" dans ce cadre politique, l'ingénieur a acquis le statut de "scientifique".
On a pu voir au cours de la crise sanitaire des statisticiens se substituer entièrement à des médecins pour tenter de prédire l'évolution de la pandémie ; les connaissances médicales de ces statisticiens étaient à peu près celles de monsieur Tout-le-Monde, et leur expérience des épidémies nulle. On a atteint au cours de cette crise le paroxysme de l'éclipse de la science par la raison d'Etat.