Admirateur d'Homère, je n'ai pas vu "L'Odyssée" de Christopher Nolan au cinoche, dont les médias se sont fait largement l'écho. Je me suis contenté de lire une interview de ce metteur en scène, qui déclare s'être appliqué à faire ressortir le caractère épique du poème. Mais l'épopée est un genre grandiloquent assez creux. Si le diptyque d'Homère a fait couler autant d'encre au cours des millénaires, ce n'est pas en raison de son caractère épique mais de son caractère allégorique, qui est une provocation à l'interprétation.
Si l'on devait démontrer que l'art états-unien (démocrate-chrétien) n'existe pas sous une autre forme que la propagande (aussi creuse que l'épopée), on pourrait montrer qu'il n'est pas allégorique - par exemple qu'il n'y a pas de romancier états-unien qui, comme Balzac, soit fondé sur l'allégorie (la "peau de chagrin" est la plus connue de ces métaphores).
Je n'ignore pas qu'il existe un cinéma hollywoodien "symboliste", mais ce symbolisme est en réalité un onirisme, comme la peinture de Dali, qui peint une montre molle pour signifier la plasticité du temps. Or il n'y a pas moins onirique qu'Homère. Dante Alighieri ne s'y est pas trompé en composant son propre poème luciférien. Quelle invitation au rêve la mer ne représente-t-elle pas ! Or, précisément, la mer représente l'obstacle majeur qui sépare Ulysse d'Ithaque.
Le moraliste-philologue italien Léopardi impute curieusement au hasard la longévité d'Homère, pratiquement inoxydable. Mais l'Odyssée n'est pas seulement, comme une de ces momies égyptiennes miraculeusement conservées ou le Parthénon, un morceau d'Antiquité. La résistance des aventures d'Ulysse au temps est probablement due à sa cohérence interne, qui en fait la force. Au demeurant il importe peu que la logique des poèmes d'Homère soit le fait d'un auteur unique, comme cela est discuté, ou qu'elle soit due à la critique littéraire. Esprit pragmatique, Francis Bacon réduit dans "La Sagesse des Anciens", la question de la paternité des chants à une question oiseuse. N'importe qui ou presque peut écrire un poème épique, beaucoup plus rares sont les oeuvres qui possèdent une logique. En échaffaudant la "Comédie humaine", Balzac s'est efforcé de donner à son oeuvre une cohérence que les ouvrages de style n'ont pas forcément.
J'ai fait mon premier pas en avant dans la compréhension des métaphores d'Homère le jour où j'ai compris que l'hostilité de Platon était très profonde. L'accusation d'impiété n'est pas une simple accusation visant une oeuvre populaire pour la discréditer. La vision impie du monde selon Homère s'oppose diamétralement à celle de Platon.
L'orientalisme de Nietzsche, érigé en symbole par le IIIe Reich (la croix gammée), est par conséquent complètement à côté de la plaque. Il n'y a rien de plus oriental et de moins occidental que le pouvoir technocratique. Le cyclope Polyphème est presque une métaphore de l'Etat totalitaire : son oeil unique évoque la science des élites technocratiques, largement fondée sur l'optique. Qui sait s'il n'y a pas, dans la méthode d'Ulysse pour échapper à ce monstre, une leçon pour les Gilets jaunes ?