Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Morceaux choisis

    De : Jolies Jambes >joliesjambes@hotmail.fr<
    Envoyé : mardi 28 février 2006 15:33:23
    À : "Lapinos" >lapinos@hotmail.com<
    Objet :  Re: Ça, une anecdote ?


    « (…) Sérieusement vous étiez à la messe ? Cela me fascine un peu, un peu comme un club privé auquel je n’ai pas accès. (…) »

    De : Lapinos >lapinos@hotmail.com<
    Envoyé : mardi 28 février 2006 16:10:02
    À : "Jolies Jambes" >joliesjambes@hotmail.fr<
    Objet :  Re:Re: Ça, une anecdote ?


    « (…) Bien sûr que j’étais à la messe, Jolies Jambes. Moi j’ai un peu de mal à comprendre qu’on puisse ne pas aller à la messe (sérieusement aussi).
    J’ai entraîné mon pote yanki à la messe à Notre-Dame au mois de décembre. C’est-à-dire que je lui ai donné le choix entre m’accompagner à la messe ou se promener seul dans le quartier en m’attendant et il a préféré m'accompagner, il faisait super froid dehors.

    C'était la première fois de sa vie qu'il assistait à un office religieux et il a trente-sept balais !
    C’était amusant. Je veux dire pour moi, parce qu'il n'était pas très à l'aise, même si ses gestes, ses expressions, son jeu d’acteur exprimaient ceci : “Je suis parfaitement décontracté, mec”. Chaque Yanki est un peu acteur, de même que chaque Française se prend un peu pour une héroïne de roman.
    C'était la nuit, une messe de nuit. Si je m'étais éclipsé discrètement, au moment de la communion, je pense qu'il aurait un peu paniqué de se retrouver seul. Il était beaucoup plus à l’aise quelques jours plus tard, dans les Catacombes, par exemple.

    Ce malaise trahit pour moi la mauvaise foi de l'athée de mauvaise foi. En deux mots, voici ma théorie : il y a deux types d'athées. Ceux que ça arrange, dans le fond, de ne pas croire, parce que c’est plus confortable, ce sont les athées de mauvaise foi. Ce sont les plus agressifs, sans doute parce qu'ils ont peur de se trahir. Et puis, souvent, ils utilisent cet argument du confort, d'emblée, justement pour couper l'herbe sous les pieds d'un éventuel emmerdeur dans mon genre : « C'est confortable de croire en Dieu, c'est rassurant. »
    Les athées sincères, ils sont plus rares, surtout parmi les gens cultivés, car il y a quand même eu 2000 ans d'Histoire, 1947, etc., mais il en existe encore quelques-uns, il paraît. Maurras était comme ça, prêt à remettre ses certitudes en cause, questionnant des prêtres, etc., mais rien à faire, il ne voyait rien.
    Mon pote Henri fait plutôt partie de la première catégorie, vous voyez, mais "à l'américaine", c'est-à-dire que tout en étant un peu agressif, il ne va pas jusqu'à m'insulter, à me traiter de “suppôt de Dieu” (Son of a God!). Il dit juste que je suis un peu comme Bush Jr et que j'ai ma part de responsabilité dans tous ces morts en Irak.

    Je regrette de ne pas avoir fait flipper Henri en me cachant derrière un pilier. Qui sait, il se serait peut-être mis à genou et aurait imploré Dieu, la Vierge Marie, de le tirer de ce piège gothique ?
    Au lieu de ça, pour le mettre à l’aise, je lui ai expliqué dans le creux de l’oreille quelques petites séquences incompréhensibles pour un profane…

    À cause de la multiplication des sacrilèges, le clergé de Notre-Dame a trouvé une parade assez stupide mais qui entraîne des situations cocasses. C’est à cause des touristes asiatiques, surtout, bien plus que des jeunes idiots qui veulent faire des messes noires. La communion n’est pas un truc qui figure au programme de la culture asiatique. Ils sont allés au Louvre une ou deux fois, pourtant, mais ça ne suffit pas. Alors ils se présentent devant l’autel pour communier, comme “tout le monde”, et ils repartent avec l’hostie au creux de la main jusque dans leur pays, comme si c’était un petit souvenir à disposer sur la cheminée au Japon. À condition que cette tradition existe aussi au Japon.
    C’était tellement fréquent que les prêtres ont fini par le remarquer : obligés de se méfier, de regarder par-dessus l’épaule des communiants ce qu’ils trafiquent avec leur hostie. Parfois, le prêtre se rend compte qu’il y a maldonne, alors il interrompt sa distribution pour courir après la jeune Chinoise qui se barre avec sa communion. Avec une aube qui traîne par terre, un ciboire dans les mains, des travées encombrées, et rien qui ne ressemble plus à une Chinoise qu’une autre Chinoise, c’est un sport difficile. Avec de l’entraînement, on arrive à tout : le prêtre met la main lourdement (il est en bout de course) sur l’épaule de la frêle Chinoise. De saisissement, elle manque s’évanouir sur mes genoux. Elle écarquille les yeux, horrifiée. Mettez-vous à sa place : elle s’apprêtait à rentrer chez elle avec un souvenir émouvant de cette cérémonie recommandée par le routard chinois, quand un grand bonhomme suant, essoufflé et à moitié chauve, l’attrape par-derrière et la soumet à la question dans un sabir franco-anglais incompréhensible. Elle s’imagine déjà traînée dans des sous-sols médiévaux et torturée jusqu’à ce qu’elle avoue que son père est membre du parti communiste…

    Autrefois, on faisait carrément une petite cérémonie si les saintes espèces venaient à choir par terre, ne serait-ce que ça. Aujourd’hui, on n’a plus de temps à perdre, mais c’était quand même abuser. La parade qu’ils ont trouvée, donc, consiste à refuser la communion à ceux qui ne disent pas "amen". C’est le mot de passe. C’est pas très efficace. Il y a encore plein de quiproquos comiques. Ce serait plus efficace de demander aux communiants de gober l’hostie sur le champ mais ils ont peur qu’on les traite d’intégristes, les prêtres de Notre-Dame, sans doute.

    Voilà, vous voyez que c’est un club privé où on s’amuse comme on peut, Jolies Jambes. Mais c’est le cas de beaucoup de clubs privés, vous savez.

    Ah, j'ai une faveur à vous demander : puis-je réutiliser une partie de notre correspondance pour en faire une note sur mon blogue ? Répondez-moi avant cinq heures, ça urge. »

  • "Libé" m'a tué

    Mon dimanche, je l’ai passé avec mes parents, dans la cambrousse, à me geler les couilles.
    Déjà, dans l’église paroissiale, même si elle est pleine à craquer, ça caille. Un jeune diacre prend dix minutes pour expliquer que [le concile] Vatican II est une véritable révolution, qu’il est regrettable qu’il y en ait encore qui soient tièdes vis-à-vis de Vatican II, avant d’ajouter en secouant sa manche : « Vatican II nous dit que le Christ n’est pas seulement venu pour les nantis… »

    Je frissonne un peu plus. La balourdise de son propos m’aurait peut-être amusé un autre jour, mettons au mois de mai, mais là il fait vraiment trop froid, et je ne peux m’empêcher de comparer et de calculer combien de temps ça a pris au parti communiste pour reconnaître qu’il avait fait fausse route. Pourtant, le résultat est là : derrière cette poignée de catholiques qui se branlent avec opiniâtreté autour de l’“esprit du concile”, personne, la plupart des églises sont vides, les séminaires aussi, et les journaux et la télé déversent leur flot d’injures hebdomadaire - les caricatures de Mahomet sont assez gentilles à côté -, sans qu’il lui soit fait sérieusement barrage.

    La fièvre me prend dans le train en rentrant, et je n’arrive même plus à sourire. Je me sens faiblard alors je serre les dents. Je m’affale de tout mon long sur le canapé. Je ne tarde pas à m’assoupir. Je fais ce rêve un peu délirant : c’est Ilan, Ilan Halimi qui me parle. Il a l’air moins gamin que sur les photos, déniaisé. Il me dit : « C’est “Libé” qui m’a tué. Et puis “Le Monde”, “TF1”, “France 2”, “France 3”, ils m’ont tous porté un coup. Chaque fois que les policiers ont voulu déloger à coups de matraque les voyous de la cité, ils ont crié au racisme, à la violence policière, au retour des S.S. Même passer un coup de kärcher, c’est pas possible. Il faut arrêter cette manif ! Ce sont eux les coupables, pas Youssouf et sa bande. Regardez-les : je viens à peine de crever et ils pensent qu'à jouer à colin-tampon avec Philippe de Villiers ! »

    De deux choses l’une : ou Halimi fait un syndrome de Stockholm ou c’est moi qui fais un transfert.

  • Casseur de pub

    medium_rappeneau.gif


    Porter un tee-shirt Che Guevara, c'est réduire la politique à un slogan.
    Porter un tee-shirt du PSG, c'est réduire le sport à un enjeu.
    Porter un tee-shirt Mickey, c'est réduire l'enfance à un sourire niais.
    Porter un tee-shirt Beethoven, c'est réduire la musique à un tube. C'est faire croire qu'on a Beethoven dans la peau, mais ce n'est qu'un cache-misère.
    Si tu vois un con qui porte un tee-shirt L.-F. Céline, ne l'imite surtout pas.

    Plus généralement, j'ai remarqué que les individus qui portent des tee-shirts ont les idées courtes. On va encore dire que j'exagère.

  • Gala de gaffes à gogo

    medium_picasso.gif

    Quelques petites remarques sur la note de Tlön sur Céline, Céline que Tlön appelle au secours de l'anti-académisme, ces extraits à l'appui :

    « Retrouver l'émotion du "parlé" à travers l'écrit ! c'est pas rien !... c'est infime mais c'est quelque chose !... (…) les écrivains d'aujourd'hui ne savent pas encore que le cinéma existe !... et que le cinéma a rendu leur façon d'écrire ridicule et inutile... péroreuse et vaine !... » Céline, Entretiens avec le professeur Y (1954).

    - Radio Suisse-Romande (1955) : Et alors, est ce que vous cherchez vraiment à indigner le lecteur ?
    - Céline : Pas du tout.
    - RSR : C'est une attitude ?
    - Céline : Je ne m'occupe que de technique.
    - RSR : Que de la technique ?
    - Céline : Que de la technique. Non, lui il m'est froidement égal, indifférent au possible.
    - RSR : Vous ne vous occupez pas, absolument pas du lecteur ?
    - Céline : Ah non, absolument pas de ce qu'il pense. Je voudrais bien qu'il m'achète, ça me permettra de bouffer.


    - Première remarque : Si Céline est anti-académique, il n'en est pas moins obsédé par la technique. Un peintre le serait bien plus encore, car on soulève en peinture des matériaux plus lourds qu'en littérature.

    - Deuxième remarque : Pour dépasser l'académisme, encore faut-il qu'il y ait une Académie. Il est même nécessaire qu'il y en ait une.
    Pour prendre l'exemple d'un peintre anti-académique comme Picasso, eh bien Pablito ne serait jamais devenu Picasso sans l'académisme pur de ses débuts.

    Or, ce qui s'est passé en peinture, c'est qu'on a rasé l'Académie pour la remplacer par une anti-Académie encore plus rigoureuse, mais, elle, complètement inutile, sur laquelle on ne peut prendre appui.
    Ça s'appelle jeter le bébé avec l'eau du bain. Pourquoi l'ont-ils fait ? Ma conviction presque définitive est que ce sont des imbéciles patentés.
    Autrement dit, pour revenir à la littérature, Joey Starr est un poète anti-académique à qui il a manqué l'Académie.

    - Troisième remarque : Là je ne m'en prends plus à Tlön mais à Céline directement. Le cinéma a bien plus de rapports avec la littérature qu'avec la peinture, ça c'est certain. Qu'il ait ringardisé la fiction romanesque, c'est une autre histoire. Cinquante ans plus tard, il se trouve toujours autant de guignols pour s'intéresser aux fictions les plus bénignes, mues par les ressorts les plus rouillés, les aventures d'Harry Potter, par exemple. Pire, ces fictions inspirent le cinéma !

    Le monde n'a donc pas tant changé que ça en mieux depuis l'interviou de Céline. Peu importe si son anti-académisme se fonde sur une erreur d'appréciation ou pas, d'ailleurs, que ça soit du cinéma ou d'autre chose que lui soit venue l'intuition, le fait est qu'en artisan acharné et honnête, Céline a su recréer un langage neuf.

  • Spéculation ?

    medium_paysageh.gif

    « Non, je n'ai jamais dit qu'il n'y avait que du bon chez Hitler. » écrit Jean-Claude Brisville dans ses mémoires additionnés de quelques aphorismes un peu sages ou un peu fous.

    Et il ajoute : « Par exemple, je suis tout prêt à reconnaître qu'il n'était pas un très grand peintre. Vous voyez, je suis objectif. »

    Je crois qu'on n'est pas vraiment "objectif" si on n'ajoute pas qu'Hitler était meilleur peintre que Winston Churchill.
    Hitler fait partie de ces peintres qui se vouèrent à la peinture de paysages à l'aquarelle, et, surtout, de monuments. C'est un peintre d'architecture, comme Turner. Ce dernier étant, au contraire, largement surestimé. Même s'il a poussé ses talents d'aquarelliste jusqu'à obtenir des fondus de couleurs qui étonnent l'œil, comme pour se délasser de la rigueur de peindre des pignons, des arcs-boutant et des clochers, Turner reste un petit maître dont on voit bien les limites lorsqu'il essaie un portrait, par exemple. On pense aussi à Corot, qui sait rendre une "atmosphère", mais peine sur des sujets plus difficiles.
    C'est peut-être l'exiguïté du talent d'Hitler qui lui ferma les portes de la prestigieuse académie de Vienne.

    Dans les comparaisons entre peintres qui ne se valent pas - qu'est-ce que Cézanne à côté d'Ingres ? -, le béotien ne peut s'empêcher d'être impressionné par la cote de ces peintres, la valeur marchande de leurs œuvres. Ce critère n'est pas complètement inopérant, mais il est sujet à caution, car le marché de l'art est devenu extrêmement spéculatif. Ainsi, la cote des aquarelles d'Hitler est excessive. Certains ont dû voir là l'occasion d'un bon placement…
    medium_paysaget.gif

  • Sitcom

    medium_bradshaw.gif

    Voilà deux mois que je ne regarde plus du tout la télé. Seulement deux heures en deux mois, à tout casser. Ça m'a pris subitement d'arrêter, sans volonté ni effort particuliers.

    C'est peut-être une question de gènes ? J'ai deux oncles et un grand-père allergiques à la télé - une allergie assez rare, plutôt étonnante. À vrai dire, ce sont les seuls cas que je connaisse. Devant un poste de télé, ils se concentrent, plissent les paupières, et puis au bout de cinq minutes, ils regardent leur montre, ils commencent à trouver le temps long et finissent par demander qu'on leur explique ce qui se passe dans le poste. Comme si l'émission n'avait pas commencé, qu'il n'y avait ni le son ni l'image, comme s'ils ne voyaient et n'entendaient pas mieux que moi ! Et puis, lassés, avec une moue désabusée, ils s'en vont vaquer ailleurs.
    Je pense que c'est un problème de relief. La télé en relief, sans doute, les accrocherait.

    Deux heures, parce que je ne voulais pas rater le dernier épisode de Sex and the City, qui se déroule à Paris.
    Sex and the City, pour ceux qui ne connaissent pas, c'est une sorte de feuilleton américain de propagande en faveur de la bonne société new-yorkaise, vue à travers les aventures de quatre jeunes bobos femelles d'une trentaine d'années.
    Force est de constater que la propagande yanki est beaucoup mieux faite que la nôtre. D'abord, l'industrie du cinéma yanki dispose de plus de moyens, bien sûr, que notre industrie nationalisée. Et puis, paradoxalement, le public yanki est plus exigeant, parce qu'aux États-Unis la culture est exclusivement audiovisuelle, très peu de gens lisent des bouquins, du coup la moyenne intellectuelle des spectateurs est un peu plus élevée et les ficelles des films sont moins grosses. Difficile de faire moins subtil il est vrai que Navarro, Joséphine, Le Flic est une femme, Plus belle la vie, etc., exemples typiques de films destinés à ceux qu'on appelle communément "les beaufs", en France, et qui ressemblent tous à de petits films publicitaires pour le parti socialiste.

    Donc, Sex and the City est fait pour conforter les New-yorkaises dans l'idée que, malgré quelques petits défauts, leurs mœurs et leurs idées bourgeoises, un mélange de fric, de progrès et de sexe aspergé d'eau de rose, sont globalement positives.
    Pour un Français, bien sûr, la pilule est plus difficile à avaler. La spectatrice new-yorkaise doit pouvoir s'identifier à l'une des quatre bobos. Mais pour un Français, ces gonzesses sont totalement dépourvues de charme. La pire, c'est l'héroïne principale, Carrie Bradshaw, qui de loin paraît encore potable, mais lorsque la caméra se rapproche, ressemble à un poney anorexique en lice dans un concours d'élégance chevaline, avec des rubans partout.
    Et ce mélange de romantisme et de vulgarité, dans les dialogues, dans les situations… alors que le romantisme est censé l'emporter à la fin, pour un spectateur français, c'est la vulgarité qui l'emporte.
    Ce qui est conçu pour être une propagande légère, je le vois, moi, comme une satire des bobos new-yorkaises : contresens total.

    Le dernier épisode fut décevant, sans surprise. Les New-yorkais voient Paris comme une ville semée de crottes de chiens (shocking!), où l'on est autorisé à fumer dans les lieux publics (shocking!), où il pleut tout le temps (shocking!), dont les habitants ont leur franc-parler (shocking!), et où la Tour Eiffel darde plus que jamais vers le ciel. On ne peut pas dire que ça renouvelle beaucoup les clichés sur Paris. Alors j'ai zappé. Sur France 3 ils donnaient Gilda ; ce film a beau dater de 1946, Gilda être beaucoup mieux roulée que Carrie, ça n'en est pas moins un navet.

  • Sélection allemande

    medium_mhouellebecq.gif


    Après une petite sélection anglaise, en voici une allemande. Je souscris à l'opinion de Mme de Staël selon laquelle la langue tudesque, fixée depuis peu, manque de tranchant et ne se prête guère à l'ellipse ni à la litote.
    En dire moins pour faire entendre plus, les penseurs allemands paraissent toujours faire exactement l'inverse, qui n'est pas une solution : en dire plus pour faire entendre moins.

    Je conserve cependant de mes études de philosophie une affection pour Schopenhauer. Teintée d'ironie. Car qu'est-ce que Schopenhauer si on ne lui ajoute pas une dose d'ironie ? qu'on ne l'imagine pas revêtu d'un pallium usé, distribuant la pâtée à ses caniches, parodiant la philosophie antique.

    Best-seller
    « L’art de ne pas lire est très important. Il consiste à ne pas s’intéresser à tout ce qui attire l’attention du grand public à un moment donné. Quand tout le monde parle d’un certain ouvrage, rappelez-vous que quiconque écrit pour les imbéciles ne manquera jamais de lecteurs. Pour lire de bons livres, la condition préalable est de ne pas perdre son temps à en lire de mauvais, car la vie est courte. »
    Schopenhauer

    Bûcheron
    « Avec le bois tordu de l’humanité, on ne saurait rien façonner de droit. »
    Kant

    Existentialisme
    « Un couvreur prend plus de risques qu’un intellectuel. »
    Sartre

  • Idiosyncratique moi-même

    Je fais le tri sans trop de scrupules dans la compil de citations de Simon Leys. Tant qu'à être idiosyncratique… Ça c'est un bouquin qu'on peut lire dans le métro si on ne craint pas de rater quelque chose : une vieille connaissance, sa station, un attentat, etc.

    Deux ou trois citations de La Bruyère tombent à pic pour me rappeller que je serais bien bête de mourir sans l'avoir lu un peu mieux.

    Je commence par faire une petite sélection anglaise, Leys prouve que les Anglais sont vraiment des esprits affûtés. Après j'en ferai peut-être une allemande, pour m'amuser.

    Interdit
    « Interdit par la psychanalyse : avoir l'inconscience tranquille. »…

    Ah, non, je me suis gourré, ça c'est dans le bouquin de Brisville, Quartiers d'hiver, que je l'ai relevé ! Avec tous ces réacs timides qui publient ces temps-ci, on finit par s'y perdre. Je recommence :

    Athée
    « Quand un homme cesse de croire en Dieu, ce n’est pas pour croire à rien mais pour croire à n’importe quoi. »
    Chesterton

    Insolence
    « Quand vous dites quelque chose, si vous ne le dites pas d’une façon qui irrite, vous pourriez aussi bien vous taire. »
    Bernard Shaw

    Métier
    « L’humilité n’est pas une vertu propice à l’artiste. Bien souvent c’est l’orgueil, l’esprit de compétition, la cupidité, la méchanceté - toutes les qualités odieuses - qui poussent un homme à poursuivre, élaborer, raffiner, détruire, recommencer son ouvrage jusqu’à ce qu’il en ait fait quelque chose qui satisfasse sa vanité, son envie et sa rapacité. Et ce faisant, il enrichit le monde plus que ne peut le faire un homme bon et généreux - bien qu’il risque de perdre son âme en cours de route. »
    Waugh

    Mode
    « L’Église est la seule chose qui puisse libérer un homme de la dégradante obligation d’être de son temps. »
    Chesterton

    Old England
    « Ceux qui prennent l’épée périssent par l’épée. Et ceux qui ne prennent pas l’épée périssent de maladies nauséabondes. »
    Orwell

    medium_simonleys.gif

  • Pour une poignée d'euros

    medium_cescorpsvils.gif


    Réédition chez 10/18 en poche de Ces Corps vils d'E. Waugh (Vile Bodies), avec une nouvelle couverture. Pour une poignée d'euros, ceux qui ne l'ont pas encore lu auraient tort de s'abstenir. C'est quand même un des deux ou trois romans celtes majeurs du XXe siècle. Ben oui. Comment se fait-il que Waugh soit aussi peu connu en France, dans ce cas ? Eh bien, mais parce qu'il a un jour pris parti pour la politique de Mussolini en Abyssinie contre celle de son gouvernement. Pas étonnant que les étrangers aient parfois un peu de mal à nous décrypter…

    Conseils de lecture : Le fauteuil club, la bouteille de vin et le cigare ne sont pas absolument indispensables. Mais il vaut mieux néanmoins être installé confortablement, éviter le mobilier Ikéa (qui de toutes façons n'est pas "made in Denmark").
    Lire ce chef-d'œuvre pendu à une poignée dans le métro serait probablement une erreur, sauf si c'est la seule méthode que vous connaissez. Il faut lire Waugh avec attention et lentement. Ceux qui ne sont pas très lents naturellement, comme l'est votre serviteur, devront s'efforcer de ralentir le plus possible. Quitte à caler parfois au milieu d'une phrase. Ce n'est pas grave. C'est que Waugh est un styliste ! Il polit chaque phrase pour lui donner parfois deux ou trois facettes différentes. Graham Greene lui-même, beaucoup plus connu en France (parce qu'il n'a jamais dit de bien de Mussolini), se déclarait battu par le style de Waugh.
    Enfin, on commencera par lire attentivement l'incipit de l'auteur :

    « L'action se déroule dans un avenir prochain, quand les tendances sociales d'aujourd'hui seront devenues plus nettes ; je n'ai considéré comme acquis aucun progrès mécanique ou scientifique, mais, sans prétendre prophétiser, j'ai supposé une certaine accélération de la procédure légale et du journalisme quotidien. C'est ainsi que j'ai imaginé une distribution plus rapide des journaux que ce n'est généralement le cas à présent. (…) »

    E. Waugh (1930)

  • L'amour courtois

    medium_vicomte.2.gif

    Il faut prendre l’ascenseur, monter au cinquième étage, puis emprunter un corridor étroit, redescendre au deuxième étage, dans l’autre aile de l’hôtel, chambre 22.

    Le vicomte a laissé la porte entr’ouverte, comme pour un rendez-vous galant. Le premier jeune homme est ponctuel ; il hésite un peu au troisième, finit par trouver la chambre indiquée. Le deuxième arrive presque sur ses talons, un peu essouflé. Il ne s’est pas perdu lui non plus dans le dédale.

    Le vicomte aime les hommes jeunes, fraîchement rasés, qui se tiennent droit, ne se parfument pas et portent si possible la veste et la cravate. Il a des goûts classiques, qu’il arrive encore à satisfaire à son âge : aussi se chausse-t-il plein d'entrain au bord du lit. Les jeunes hommes l'attendent au garde-à-vous. La familiarité viendrait tout gâcher.

    Au restaurant qu’il a choisi, il les dispose à sa guise dans l’alcôve, à l'abri des regards et des rires des femmes, un de chaque côté.
    On parle très vite de tout et de rien, des différentes catégories de martyrs romains, de la mélancolie qu’entraîne la contemplation des vanités peintes, de la bulle Unigenitus. Le vicomte a commandé deux bouteilles, pour délier les langues.

    Versé dans les sciences juridiques, le vicomte a une préférence pour le droit canonique, qui offre plus de subtilités. Sa tournure est d'observer toute chose par le petit bout de la lorgnette et de s'y tenir. Ses jugements sont donc vrais ou faux, peu importe, pour lui ce qui compte c'est qu'ils aient une base légale ; bien sûr, le vicomte n'est pas dupe de ce que son bon droit est tordu.
    Le premier jeune homme le traite de Créon, sans rire.
    Le second rit de ce Créon démodé, qui refuse de porter le masque d'Antigone, pas comme il faut. Quand on pense qu'on a manifesté contre cet homme-là !

    Le vicomte fait de ses certitudes des petits coussins dans lesquels il se cale les reins pour plus de confort : ainsi, au prétexte qu'il a un quart de sang juif, il se prononce sans hésiter pour Sarkozy contre Chirac, pour Houellebecq contre Nabe, pour Proust contre Céline, pour Bush contre Saddam Hussein, etc.

    On se sépare, repus mais pas plus avancés, en tapant du pied car il gèle. Tout ça n'était qu'un rêve. Un exercice de style.

  • Réaction en chaîne

    Le Journal d'un atrabilaire de Jean Clair, Les idées des autres "idiosyncratiquement compilées" par Simon Leys : on dirait que la réaction est en train de gagner les Précieux !

    Où lorsque Jean Clair ne parle pas peinture, il ne dit pas que des idioties (sans toutefois s'élever bien au-dessus des "fondamentaux".)

    Où Simon Leys cite abondamment Simone Weil, Léon Bloy, Chesterton, Newman et C.S. Lewis - beaucoup trop abondamment au goût de Michel Polac (dans Charlie-Hebdo). Polac, qui, sans doute parce qu'il a longtemps travaillé pour l'O.R.T.F., ne peut pas se contenter de dire à ses lecteurs ce qu'il faut lire mais leur explique aussi ce qu'il faut penser (pour ce qu'il faut voter, Philippe Val s'en charge, et nul doute qu'il en pince déjà pour Ségolène).
    Je l'aime bien quand même, Polac, il me fait un peu penser à un vieux poilu de la guerre de 14-18 qui raconterait des anecdotes intéressantes mais ne pourrait s'empêcher de les ponctuer par un : « Et Dreyfus était coupable !! » vengeur.

    "À chacun de faire son marché" dans ce dictionnaire idiosyncratique, comme dit Polac. J'ai déjà commencé. J'ai choisi, à "Critique littéraire et artistique" :

    « En vain les trompettes de la renommée ont proclamé telle prose ou tels vers : il y a toujours dans la capitale trente ou quarante têtes incorruptibles qui se taisent. Le silence des gens de goût sert de conscience aux mauvais écrivains. Elle les tourmente le reste de leur vie. » Rivarol.

    medium_polac.gif

  • Ceci n'est pas un pamphlet

    Pas la peine de se voiler la face, les récentes déclarations du président iranien sur la choa sont l’exact pendant des caricatures du prophète Mahomet en terroriste. La réponse du loup à la louve. Il faut être devenu sourd et aveugle à force d’écouter la radio et de regarder la télé pour ne pas s’en apercevoir.
    Le dogme de la choa est aussi inviolable en Occident que Mahomet pour les Mahométans. Ils peuvent bien faire les malins au Danemark et à St-Germain-des-Prés, jouer aux libres penseurs, ils n’en pensent pas moins comme tout le monde doit penser et se soumettent à une autre version de la charia.

    Ce sont juste les réactions qui sont différentes. En Orient, on sort tous dans la rue et on se défoule sur des effigies. En Occident, on éructe tout seul devant TF1 ou Arte en voyant des drapeaux danois cramer. On n’en est pas moins dangereux de notre côté, car nos râteliers sont pleins de missiles qui ont prouvé leur efficacité.

    Et les catholiques ? Il n’est pas question pour les catholiques de se convertir à l’Islam, bien sûr, et même les plus tièdes n’y songent pas. Mais on peut se demander d’ailleurs : est-ce le rôle d’un chrétien de consolider le dogme de la choa ? Tel le cardinal Lustiger. Il est le plus éminent représentant de cette “école de pensée” confuse et scabreuse qui consiste grosso modo à faire de la choa une sorte d’événement historique pré-apocalyptique inquiétant, et vas-y que je te fasse bouillir la marmite à déductions sophistiquées qui ne s’appuient sur rien de solide scientifiquement, historiquement ou théologiquement. Certes, la choa est un événement inquiétant, mais au même qualificatif peuvent prétendre les bombes de Nagasaki et d’Hiroshima, les génocides soviétiques, chinois, la guerre de 14-18, etc.
    Ce que raconte Lustiger, j’appelle ça polir une amulette en forme de veau d’or, voilà ; contre cent formules hasardeuses, j’ai bien droit à une, non ? (Quand je pense que naguère les autorités catholiques ont reproché à Bloy ses audaces théologiques… Sûr qu’elles présentaient plus d’intérêt que ce galimatia.)

    Voilà un cardinal qui ferait mieux de s’occuper des génocides qui se déroulent hic et nunc et qu’il ne peut ignorer.

    Bénignes sottises, diront certains. Certes, mais tout ça est de moins en moins bénin étant donné la tournure que prennent les événements désormais, quand ils sont agités par de minables échotiers, vendus à des milliardaires, qui ne songent qu’à attirer des spectateurs, quel que soit le thème du spectacle, Jeux Olympiques ou affrontements idéologiques. Inutile d’ajouter à la confusion des esprits !

    Qui ne voit pas que la haine, je ne parlerais pas de racisme, car c’est encore un piège inventé par les journalistes, que la haine, une haine qui ressemble à celle que les Français éprouvèrent pour les Allemands - et vice-versa -, ne cesse de croître entre Juifs et Arabes ? On ne se ménage plus les noms d’oiseaux de part et d’autre. Je ne cesse d’entendre autour de moi, dans la rue, dans les bars, des Juifs qui conspuent les Arabes et des Arabes qui conspuent les Juifs. Évidemment, pour le moment, les Juifs font ça dans les “quartiers juifs” et les Arabes dans les “quartiers arabes”. On prie pour que ça dure.

  • Orgueil et préjugés

    Les 25-30 ans, c'est Éric-Emmanuel Schmitt ou rien, déprimant.
    Dernièrement, je me rends compte que la fille que je suis en train de reluquer est une ancienne copine de lycée qui sortait avec mon pote Henri, une vraie bombe avec du sang libanais. Je m'apprête à lui rafraîchir la mémoire - elle n'a pas pris une ride mais ne m'a pas remis -, quand, dans l'intervalle où je m'approche, elle a le temps de demander au vendeur d'une voix toujours aussi grave et sensuelle : « Où je peux trouver les bouquins d'Éric-Emmanuel Schmitt, siouplaît ? ». Ça me coupe tous mes effets. Si Henri savait ! Quoique, si ça se trouve, il s'en beurrerait le cul (c'est une expression qu'il aimait bien).

    Les 20-25 ans, c'est plus éclaté, j'ai l'impression, ou elles lisent moins, elles n'ont pas le temps de s'ennuyer ?
    Et depuis quelques semaines, crises d'hystérie à répétition chez les 15-20 ans :

    « - Ouah, génial, viens voir Victoire !

    - Ih ?

    Quelqu'un m'attend quelque part est sorti en poche !!

    - C'est quoi ??

    - Tu connais pas ??? Regarde !!!

    - Anna Gal… Gavla… Gla-va-da… C'est quoi ? c'est bien ? la couverture est sympa ! bof le titre ! c'est pas la fille de BHL ? c'est pas cher en tout cas !?!?

    - Ouaippe, c'est trop bien, perso j'ai adoôoré. Tu peux l'acheter. Je peux te prêter cinq euros si tu veux !!!

    - Flaviiie !!!

    - Késkiya ?

    - Je te dois déjà sept euros du cinoche, tu sais bien la dernière fois, avec l'espion du Mossad qu'est trop mignon !!! »


    Etc. etc. (Je préfère m'arrêter là : il y a ce gars, Uno, le copain de Poly, il fait les dialogues beaucoup mieux que moi : [cf. http://atropcourberlechine.hautetfort.com])

    Catastrophe ! Dire qu'elles sont plutôt bien roulées ces deux petites, quel gâchis ! Mais en fait, Anna Gavalda je ne connais même pas (on ne peut pas tout connaître). Je veux donc en avoir le cœur net. Je regarde Victoire et Flavie s'éloigner avec un air aimable mais hyper condescendant (ça peut marcher avec les 15-20 ans ?), et, discrètement, j'emporte le fameux Gavalda au rayon mangas pour le feuilleter. Ici, au moins, on ne risque pas de se foutre de ma gueule.

    Bon, eh bien mais c'est pas si terrible que ça en fin de compte. Je suis rassuré. C'est pas illisible. Même assez vivant. Quand on a Le Clézio au programme du bac, je comprends parfaitement qu'on ait besoin de se détendre en lisant ce genre de truc pas trop prétentieux.
    Je ferais peut-être bien de changer de tranche et de m'intéresser un peu plus aux 15-20 ans qu'à leurs sœurs aînées désormais.

  • Je ne regrette rien

    medium_klimt.gif


    Cette envie de blonde aux paupières un peu tombantes, les yeux lucides, le nez busqué, les lèvres amères, qui me submerge dans l'ascenseur et que ma voisine a dû sentir… je dois me rendre à l'évidence, je n'ai pas encore complètement oublié Véronika, après un an.

    Je redescends quatre à quatre les escaliers, une centaine de marches, puis les remonte aussitôt sans prendre l'ascenseur. Je renonce à faire une série de pompes pour ne pas gêner le passage, choisis d'allumer plutôt un clope. Je me sens mieux. L'envie n'est pas complètement passée, mais je la maîtrise maintenant, cette salope.

    J'avais pourtant tout fait pour reléguer Véronika dans un coin de ma mémoire. Autopsié froidement notre amourette à la recherche du coupable. Flirté avec des femmes virtuelles. Plus utilement, je m'étais appliqué à rameuter tous ses défauts, j'en avais même fait une petite chanson sur un air des Bots, que je me repassais en boucle : comme souvent les jeunes femmes bobos, elle faisait quelques années de plus que son âge, et déjà cette patine qui les fait ressembler à trente ans à des meubles d'angle commençait à la recouvrir… et puis quoi encore ? Un grain de beauté mal placé ! Elle buvait que du thé ! Elle connaissait même pas Von Salomon !!!

    Mais si je la croise demain, dans l'escalier, was wird los sein ?

  • Quelque chose de pourri

    C'est un lieu commun de dire que Léon Bloy manque de nuances. Pendant son exil d'un an et demi au Danemark, il s'est au contraire attaché à peindre un paysage plein de détails vrais : les forêts, les lacs, mais aussi les mœurs, les coutumes, le caractère des Danois ne l'ont pas laissé indifférent… Il n'a pas trouvé ce pays "sauvage" au seul sens où l'entendent les bobos en mal d'air pur et d'ethnologie.

    Le 30 août 1899, il inscrit dans son Journal : « (…) Le contact protestant me devient chaque jour plus odieux, me fait un peu plus sentir mon exil, ma captivité. Je serais cent fois mieux au milieu des Juifs, des mahométans ou des idôlatres. Ceux-là, du moins, représentent, chacun à sa manière, une pétition quelconque de l'Absolu. Mais la médiocrité protestante, la laideur, la fadeur, l'insipidité, la moisissure, l'ignorance pédantesque et la sottise empanachée du protestantisme, quelle horrible dégoûtation !
    Partout ailleurs, la haine du Beau, du Grand, du Vrai, de l'Absolu ne peuvent être que des pentes. Ici, c'est le gouffre même. »


    Et un peu plus tard, le 9 janvier 1900 : « (…) L'affaiblissement de la raison chez ces pauvres êtres [les Danois] est un des prodiges les plus effrayants de la Justice. Pour ce qui est de leur ignorance, elle passe tout ce qu'on peut imaginer. Ils en sont à ne pouvoir former une idée générale et à vivre exclusivement sur des lieux communs séculaires qu'ils lèguent à leurs enfants comme des nouveautés. Des ténèbres sur des sépulcres. »

    Certes, Bloy n'aurait pas vu un hasard dans le fait qu'une croisade de blasphémateurs parte du Danemark pour se répandre dans toute l'Europe, spécialement en France où les idées les moins originales, la haine de Dieu, passent systématiquement pour les plus neuves à la Une.

    Pour sûr, quand on voit Philippe Val fourbir ses éditoriaux et ses numéros spéciaux de Charlie Hebdo, on se dit : « Ah, le fier croisé de la liberté d'expression que voilà ! »

  • Le temps perdu

    medium_mainedebiran.gif

    Parmi les nombreux slogans dont on farcit la tête du citoyen français pour l'inciter insidieusement à gaspiller son temps et le distraire de ses devoirs - comme les stades de football ne peuvent pas contenir tout le monde -, il y a le fameux : « Connais-toi toi-même ! ».

    La Fnac a dû trouver que la formule de Thalès, telle quelle, se présentait de manière trop compacte pour la mégère de moins de cinquante ans et l'a prudemment transformée en un : « À la découverte de soi-même », qui a un petit côté proustien et Tartarin de Tarascon à la fois, beaucoup plus rassurant pour la clientèle.

    Claudel a déjà ironisé sur l'inanité de ce projet mathématique. Ça me fait penser aussi à un extrait du Journal de Maine de Biran qui m'a bien fait poiler, récemment, celui où il "découvre l'inconscient" ; il a une de ces réflexions qu'on dirait d'un enfant précoce découvrant un œuf de poule au fond de son slip en se déboutonnant le soir ! Malheureusement, je ne l'ai pas notée.

    Personnellement, il y a bien des petites énigmes que j'aimerais résoudre sur mon compte. Comment se fait-il que la musique africaine me galvanise autant, par exemple, alors que je n'ai jamais mis les pieds en Afrique, seulement à la Goutte d'Or où on n'entend que le bruit de la ligne 2, et que je suis un pur Français de souche ? Isabelle m'avait bien fourni une piste de réflexion, las, elle s'est avérée une impasse avec les progrès récents des connaissances sur l'Homo africanus. Ça n'a rien à voir avec la taille de mon sexe.

    Et pourquoi plais-je beaucoup plus aux filles de plus d'un mètre soixante-quinze qu'au commun des mortelles ? C'est flagrant ! N'étant pas un grand séducteur, neuf fois sur dix j'ai renoncé à la conquête ardue d'une femelle de moins d'un mètre soixante-quinze pour me tourner vers un spécimen beaucoup plus grand, acquis pour ainsi dire d'avance à ma cause, du beurre fondu. Et je ne suis pas spécialement petit, ni grand… Alors ? C'est incompréhensible. Pourtant, si je préfère de loin les grands formats, j'aime autant en avoir un plus petit sous la main…

    Mais, après tout, ces mystères ne font-ils pas partie de mon charme ?

  • Ni fleurs ni couronne

    Relisant la "jeunesse réactionnaire" de François Leger, mû par le jour qu'il est, je suis traversé par des questions diverses.

    Qu'est-ce qui fait que j'ai beaucoup plus de plaisir à relire ces souvenirs que d'autres ? Est-ce parce qu'ils vont droit au but sans s'attarder outre mesure sur les impressions que peuvent produire le grincement des volets d'une maison de campagne normande sur les nerfs d'un jeune garçon sensible tiré de son sommeil par cette note qu'on dirait d'une viole désaccordée, par exemple ? - je me contente de ce raccourci de Leger : « Bien des orientations de ma vie m'ont été obscurément dictées par le souvenir de cette vieille demeure, de ses pelouses, de sa couronne d'iris autour d'un bassin aux eaux immobiles, du noisetier auprès duquel nous déjeunions l'été à l'ombre d'un tilleul, tandis que l'odeur de l'herbe coupée se mêlait à la conversation des oiseaux. » -, ou est-ce que, par snobisme, je préfère fuir la littérature officielle pour me réfugier dans la secrète ?

    Cette jeunesse réactionnaire, Leger ne l'a donc pas reniée ; parce que les circonstances ne sont pas advenues d'avoir à échanger des certitudes contre de l'avancement, peut-être, mais surtout parce que Leger sut faire preuve d'une certaine hauteur dans les circonstances de la vie.

    Ainsi, lors du 6 février - Leger traite l'épisode assez court parce qu'il est rentré se coucher avant que les policiers n'aient commencé à tirer sur la foule :
    « Quand j'eus crié avec eux "À bas les voleurs !" pendant un bout de temps, je ne savais plus trop quoi faire et me faufilai jusqu'à la tête du pont, franchis le parapet d'aval et me mis à progresser sur son rebord au-dessus de la Seine. J'avais fait à peu près une quinzaine de mètres lorsqu'un garde mobile, de l'autre côté de la balustrade, remarqua cette promenade insolite et me demanda si je désirais qu'il me flanque à l'eau. Je lui répondis que je ne le souhaitais pas et rebroussai chemin. »

    Qu'est-ce qui fait qu'on a une jeunesse réactionnaire plutôt qu'une jeunesse citoyenne ou une jeunesse carrément arriviste ? Leger sonde ses origines sociales sans vraiment y trouver de réponse. Son tempérament ? Il a beaucoup trop de pudeur et de savoir-vivre pour nous le montrer, même si, bien sûr, l'humour se déduit.

    La coup de foudre pour un homme, Maurras, est sans doute décisif. Il le peint ainsi, sentimentalement, ce qui ne veut pas dire avec sentimentalisme :

    « Maurras arrivait en coup de vent vers les neuf heures et je le revois, engoncé dans son horrible manteau de marchand de chevaux, coiffé d'un vieux chapeau mou cabossé, sa canne accrochée à son bras gauche et serrant sur son cœur l'énorme enveloppe jaune et le paquet de journaux qui contenait la récolte de ses lectures de l'après-midi.
    (…) J'étais assis à côté de lui dans l'odeur d'amande amère qui devait tenir au savon qu'il employait. Je le regardais, ses mains aux ongles rongés étaient frémissantes (…). Quand l'étudiant s'était tu, il prenait la parole et alors commençait le plus beau cours, la plus belle leçon qu'il m'ait été donné d'entendre. Elle durait près d'une heure ; c'était un flot continu d'observations profondes, de raisonnements, de souvenirs déversés avec un naturel parfait, de cette voix sourde, chuintante, chantante, agrémentée d'un soupçon d'accent qu'il est impossible d'oublier.
    (…) Il avait le mot plaisant, sévère ou véhément, et le tout était dit avec une aisance, un charme dont rien, depuis lors, ne nous a rendu l'équivalent.
    Ceux qui l'écoutaient étaient fascinés. Aucune éloquence n'approchait de cette improvisation et rien de ce que nous diront plus tard les autres hommes ne pourra plus beaucoup nous impressionner… »

  • Munich 2014

    Sa décision était prise. Ne restait plus qu’à l’annoncer ce soir à Nathan et Priscilla, juste avant qu’ils s’installent dans le canapé avec chacun sur les genoux une grande pizza aux moules de chez "Pepperoni" - au coin de la 41e et de la 42e -, pour regarder ce feuilleton débile sur HBO. Sa femme Zippo était déjà au parfum.
    Dans moins d'une semaine, lundi matin à l’aube exactement, ils monteraient tous dans un taxi pour le JFK-International où les attendrait le vol 773 pour Munich.

    D’après les calculs de Moïse, intégrant un maximum de données psychologiques, sociologiques et statistiques, Munich était de toutes les villes du monde celle où ils seraient le plus en sécurité. Il avait été bien inspiré de reporter sa décision, il y a cinq ans : il avait alors failli prendre un billet pour Tel-Aviv.

    Car en cinq ans, la donne politique avait complètement changé. Depuis les élections présidentielles de 2012 remportées par S. Penn, le candidat démocrate, les États-Unis avaient cessé de soutenir Israël. L’affaire du missile qui avait entièrement détruit la base de Marez en Irak avait été décisive. Quelques centaines de GI seulement avaient survécu, près d’un millier étaient morts. Les images des soldats brûlants sur CNN étaient insoutenables, l’opinion publique s’était complètement retournée. Les manifestations pacifistes, assez rares jusque-là, avaient envahi les rues et pris rapidement un tour antisémite. On avait accusé Rumsfeld, Cheney, Wolfowitz, Perle, Kagan, toutes ces grosses légumes, d'être des “faucons juifs”, d’avoir entraîné le pays dans une guerre inutile et meurtrière. Sur certaines banderoles, on pouvait lire ce slogan : « Juifs, rentrez chez vous si vous pouvez ! » (Jewish, Go Home… If You Dare !). Des extrémistes brûlaient des exemplaires du Wall Street Journal.

    Pas plus tard qu’il y a un mois, en plein centre de New York, un groupe des “Black Panthers” avait envahi le cinéma où le dernier film de Spielberg, un remake de Lawrence d’Arabie, était projeté en avant-première. Spielberg en personne s’était fait rouer de coups puis scalper !
    Le rappeur Big Crocodile Drop lançait dans son dernier tube un appel à boycotter les commerçants juifs (et à sodomiser les jeunes vendeuses au passage).
    Etc., etc.

    Israël lui-même était désormais dans une situation très délicate. L’armée avait repris les Territoires, certes, mais ça n’empêchait pas les attentats terroristes de se multiplier. Surtout, l’état d’esprit n’était plus le même : le changement de politique aux États-Unis, des Palestiniens de plus en plus nombreux - qui faisaient toujours plus de gosses -, la crise économique : Israël n’avait plus confiance dans son destin.

    Heureusement, les Zweibein avaient ça dans le sang, ils savaient flairer le danger. Dès 1934, le grand-père Günther, après avoir voté pour Hitler sous l’influence de son cousin Dietrich, un excité de première, avait compris qu’il avait fait une grosse connerie. En 1936, il avait donc quitté Berlin avec toute sa famille pour venir s’installer à New York, lui évitant ainsi une fin atroce.

    Moïse avait vendu son appartement, son garage sur la 44e - ç’avait été un véritable crève-cœur de se séparer de ses deux cadillacs de collection ! Tout son argent était désormais dans une banque au Luxembourg. Avec sa famille, il s’apprêtait à fuir les États-Unis avant qu’il ne soit trop tard (zu spät)

  • Ainsi font, font, font…

    Chirac s’en va : après Mitterrand s’en va, c’est le dernier pamphlicule de Manicamp.
    C’est un genre pas très sexy, c’est beaucoup moins branché que de publier des essais touffus chez Grasset ou des romans abstraits chez Gallimard. D’où le pseudo pris par Stéphane Denis, Manicamp.

    N’empêche, même si la satire est assez inégale - on sent bien que Stéphane Denis a traité son sujet par-dessus la jambe -, il y a plus de rythme là-dedans, plus de poésie (un peu de cette précieuse mélancolie ?), et même plus de littérature que chez Houellebecq.

    À la fin, Chirac se suicide. Cette conclusion optimiste ne me convainc pas. Il a prouvé que c’était un sacré crampon, Chirac.

  • Brouillard intellectuel

    medium_baptiste.gif


    Victor Koulbak dessine des portraits à la pointe d'argent. C'est la technique subtile - trop subtile ? - de Léonard. Dont le mystérieux sfumato ne pouvait manquer de plaire à un Russe.

    Pour mieux se faire entendre de Bokov, l'écrivain, qui ne comprend rien et, surtout, ne pense qu'à philosopher, Koulbak recourt à des images, à de petites paraboles comme celle-ci :

    Le critique qui a écrit la préface de mon catalogue est venu à mon exposition. Au cours de la conversation, il s'est penché vers moi et il m'a dit sur le ton de la confidence : « N'espérez pas qu'on écrive sur votre exposition ! »…

    Vous vous rendez compte ! Il était venu de loin pour me le dire !


    « Nous autres critiques, nous n'avons plus de mots pour parler de votre art. On assiste à la disparition du lexique approprié. Je peux décrire un tableau sur lequel il n'y a que la signature, etc. Mais le lexique qui correspond à vos tableaux est sorti d'usage. Personne ne parlera de vous. »

    Koulbak haussa les épaules. En peinture, nul n'écoutait plus les critiques depuis longtemps…