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  • Back in the USA

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    Je me surprends à rallumer nerveusement un deuxième clope d’affilé. Neuf ans ont passé depuis nos adieux dans l’aéroport de Sacramento.

    De sobres adieux. Nous fûmes tous les deux d’une raideur parfaite. Tout à coup, cette parenthèse de quatre mois se refermait derrière nous et je me rendais compte à quel point elle avait été intense. Aussi n’eus-je pas trop de regrets malgré l'échec - retour au pays la queue entre les jambes.
    Je dissimulai néanmoins mes sentiments comme tout homme un peu viril doit. Je crois que c’était réciproque. Mais comment savoir ? Un Yanki ne tombe jamais complètement l’armure, quel que soit son sexe. Pas de trêve dans la guerre économique… Mais c’est pas le moment de se laisser envahir par l’anti-américanisme primaire !

    Mieux vaut que je me concentre sur mes souvenirs. Ils se font plus nets à mesure que son train se rapproche. Je vois encore la déception des jeunes Yankis dans l’avion, pressés de découvrir les Champs-Élysées, le Moulin-Rouge, les petites femmes de Paris et tout le tintouin, quand, descendant sur Roissy, ils purent enfin apercevoir à travers les hublots la France, ses petits arbres tout rabougris sous le crachin… Je fus moi-même un peu gêné de la pingrerie de ce paysage dont je me sentais un peu responsable. S'il avait pu faire beau, au moins. Dix heures plus tôt, nous laissions un chaud soleil qui baignait les forts reliefs vert foncé de la Sierra, à quelques semaines seulement de Noël.

    Je tape un peu du pied sur le quai pour me réchauffer. À l’accueil, on m’a dit de me mettre au milieu de la gare pour attendre, que le train en provenance de Laon allait bientôt arriver.
    Pour me réchauffer, parce qu’on se les pèle, et pour attirer l’attention de deux blondes, à dix heures. Deux Bataves ? Elles me font penser, je ne sais pas pourquoi, à deux poires bien mûres. Elles doivent attendre le Paris-Amsterdam et ne semblent pas très farouches. Je devrais les dissuader de partir si vite, sans avoir goûté à la cuisine française. Je me débrouille assez bien pour les initier :
    - I’m able to cook for you, young ladies - some french receipts you’ll never forgive !… Non, forget ! J’en profite pour réviser un peu mon anglais dans ma tête. Hélas, je ne peux rien tenter ; suis coincé, j’ai promis que je serai là…

    Sans crissements de freins ni coups de sifflet, sans que je l’entende, le train est arrivé. Les voyageurs s’éparpillent déjà dans la gare. Cinq longues minutes s’écoulent avant que je l’aperçoive, enfin :

    - Hello, Lapinos !… You know, you are exactly the same ! Maybe your hair…
    - But don’t worry, you didn’t change at all either, Henri…

  • Biche ô ma biche

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    Camille, moi ses chansons ruteuses me détraquent ! C’est pile-poil le genre de bête en chaleur que je rêve de violer, faudrait pas qu’elle vienne bramer sous mon nez cette sauvageonne, la lèvre mouillée, les narines palpitantes, la tête en arrière, qu’elle me prenne pour un enculoman, ça, non !

    Violer, c’est un mot qu’on a simplifié à l’extrême, mais qu’est plein de sous-entendus. Il vaut mieux préciser ; j’entends par-là : “baiser rudement, sans demander expressément la permission”, mais avec amour quand même, autant qu’un homme peut avoir pour une femme. Peut-être que je lui tirerais des trilles, des notes de gorge inédites ? Et je lui dirais : « Quel bel organe t'as, chérie ! » Elle roucoulerait. Bref, elle n’aurait pas à se plaindre avec moi sur le dos, Camille. Mais je vais pas commencer à me justifier.

    Après, je l’essuierais avec des feuilles de châtaignier, lui caresserais l’échine pour lui témoigner toute ma gratitude, avant de replonger dans ma solitude, car vaut mieux pas s’attarder auprès de ce genre de gonzesse, je le sens. Je devine la chieuse de compétition.

    Quand Bashung lui a remis son Prix Constantin, à Camille, et qu’il lui a fait la bise, elle a eu comme une moue de dégoût. Alors je me méfie. Quand j’avais vingt piges, quelle terrible désillusion lorsque j'ai appris que Tori Amos était gouine. Ah, ses doigts de rousse courant sur le piano…

  • Venit, vidit, bibit

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    « Une expédition splendide, pleine d’une poésie difficile à exprimer car tissée de détails insignifiants et inondée de soleil. Mes compagnons n’étaient pas plus âgés que moi, c’étaient de jeunes ouvriers bavards, vifs, drôles, et pleins d’une gaîté très française. Nous nous donnions des forces à coups d’oranges, de bananes et de vin, si bien que la descente vers Banyuls devenait une succession de zigzags de plus en plus étranges et j’étais tellement ivre en arrivant à destination que je n’arrivais absolument plus à me rappeler comment on descend d’une bicyclette : je me mis à tourner en rond sur la place et à me casser la tête pour tâcher de découvrir comment immobiliser le vélo afin de mettre pied à terre.

    « Mais je me souviens très bien que lorsque j’aperçus pour la première fois au loin la surface immobile et étincelante de la
    mare latine, tandis que je pédalais au milieu de ce groupe de méridionaux déchaînés (…) ce que n’avaient pas réussi à faire toutes les cathédrales et les musées de Paris, ce ruban de route vertigineux, qui piquait droit sur la mer, le fit : je compris soudain le Sud, la France, l’Italie, Rome et mille autres choses, tout cela me devint pour la première fois précieux - à moi qui avais toujours considéré les bruns comme un type humain inférieur. La blancheur de ces pierres, le gris noble, cendré, des platanes, l’azur devant nous et au-dessus de nous, la netteté des lignes, la plénitude des formes - je comprenais tout. (…) Toute cette culture française, que j’avais jusqu’alors tenue pour répugnante et bourgeoise, m’apparaissait à présent dotée d’une force élémentaire et presque sauvage - j’étais subjugué. De ce jour, je ne ressentis plus jamais d’aversion pour le Sud. »

    Ainsi, pour Gombrowicz, la vérité sur les Latins se cachait dans le vin sucré de Banyuls. Mais pas facile de faire de la poésie quand on est paf.
    Pour moi, j'ai bu force bières maltées dans des microbrasseries, mais ça ne m'a pas débarrassé de mon préjugé sur les Yankis - je les tiens toujours pour des barbares. Et j'ai traversé la forêt d'arbres géants de l'Oregon en tentant d'en voir la cime, sans plus de succès.

  • Aux pieds des bottes

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    Je sais pas ce que j’ai en ce moment, au lieu de mater les filles, femmes, femelles, je mate leurs bottes. Oui, leurs bottes. Serais-je en train de m’assagir ? Il faut dire qu’elles ont tout pour plaire, même si elles sont un peu trop bruyantes, mais ça n’est pas vraiment leur faute. La peau souple, satinée, on voit que ce sont des bottes neuves, des bottes de l’année. Et fines avec ça, pas comme l’an passé. Surtout, de la prestance, du maintien, toutes choses dont les femmes se moquent bien dorénavant. De jolis culs ? Il en reste quelques-uns, naturellement, voire de forts tentants. De jolies jambes, de belles mains, de belles dents, des rires légers, oui, tout ça se fait encore ; mais des filles qui savent marcher, le dos bien droit, les épaules légèrement lâchées en arrière, dites-moi où je peux en croiser ? Je ne parle même pas de cette démarche putassière inventée pour les podiums de Lagerfeld. Ce n’est que piétinements, trébuchements, râclements, pieds en-dedans. Bientôt, elles cracheront par terre, toutes ces mégères. Les danseuses, peut-être, savent encore marcher.

    Je me suis retenu d’en aborder une ou deux, très joliment tournées, un travail d’artisan, sûrement, je les aurais presque léchées. Mais j’ai eu peur d’être un peu embarrassé avec leurs propriétaires, un brin austères, même si elles auraient pu être plus mal surmontées, ces jolies paires, par des genoux cagneux, des cuisses sans galbe, des culottes molletonnées…

    Mais où diable est-ce que Pascal Jardin raconte, dans La guerre à neuf ans, qu'il quitta sa femme parce qu'elle refusait de porter des bottes ? Ah, ça y est : « (…) peu de temps après notre mariage, ma première femme commença à refuser de porter des bottes pour me plaire. Ce fut le début pour moi d'un processus d'échec irréversible. » Les passages les plus ridicules de Pascal Jardin pourraient être d'Alexandre, son fils. Décidément, les écrivains ne lèguent rien à leurs enfants.

  • Les beaux draps

    Les Allemands, cette espèce de salauds, ont laissé réduire les Juifs, d’abord en esclavage, puis en cendres, sans trop rien dire ; « On avait d’autres chats à fouetter… », ils se sont vaguement excusés, ces Allemands qui ne pensent qu’à rouler en Mercedes, à tondre le gazon et à boire de la bière à Munich. Et même : « Les Américains ne nous ont pas loupés ensuite, vous savez », ce qui était mesquin mais vrai.

    Nous, braves citoyens du Monde moderne, nous réduisons en matière, matière sanguinolente, matière première, matière recyclable, des millions d’enfants avant même qu’ils ne sortent du sein de nos femmes libres de se faire tirer comme elles l’entendent, et on ne ferme pas nos gueules, ça non, on dit : « Aujourd’hui, c’est la Journée mondiale des droits de l’enfant. »

    Vingt personnes, je les ai aperçues, mettons trente, sur le trottoir, devant un charnier propret, dire en chœur : « C’est dégueulasse ». Je me suis approché ; vu qu'un des flics était ému. Quelques bobos passant par-là se sont sentis visés, ont lancé des injures. J’ai traversé le cordon de matons et interrogé un type aux cheveux gris dont le regard avait l’air de se perdre loin derrière moi :
    - Mais que réclamez-vous, au juste ?
    - Nous demandons grâce pour des innocents mal jugés
    , il m’a répondu, d’une voix qui hésitait sur le ton mais pas sur le sens - il savait sa réponse par cœur.

    Monomaniaques de la choah, que vous soyez Juifs venus de Vienne ou de Tunis, Président de la République, archevêque de Paris, ou tout bêtement fidèles au poste de télé, vous n’êtes que des nécrophiles. Enculeurs de sida et autres vedettes du téléthon, vous ne valez pas mieux.

    Regardez un peu ce beau linge, petits ratons perdus des banlieues architecturées, cette réussite sociale renforcée par le sentiment du devoir de mémoire accompli, imitez-la, au lieu de faire chier le peuple avec vos blagues douteuses, au nom de la République, sinon Sarko-le-facho va remonter dans les sondages.

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  • L'héritier ?

    Et maintenant place aux jeunes, aux nouveaux talents, je veux parler bien sûr du Capitaine DANTESCK et de ses gros mots :

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  • Contre Brami

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    Je ne veux pas rouvrir ici la controverse sur le point de savoir si Haddock emprunte à Céline ou pas. On constate quand même que nos deux réacs d'élite ne tirent pas leurs vocalises tout à fait du même registre.

    Chez Haddock, on sent l’influence d’une enfance chez les boy-scouts, dans pas mal de jurons de son invention : “Mérinos mal peigné”, “Porc-épic mal embouché”, “Pantoufle”, “Apache”, etc.), et aussi l’influence de son expérience de marin au long cours, naturellement : “Garde-côte à la mie de pain”, “Amiral de bateau-lavoir”, etc. ; mais, surtout, Haddock est un “antimoderne”, sa manière de recycler en noms d’oiseaux les gadgets technologiques, les concepts superfétatoires, est caractéristique : “Cyclotron”, “Catachrèse”, “Projectile guidé”, “Mégacycle”, “Bulldozer à réaction”, “Schizophrène”, “Phlébotome”…

    On imagine mal Céline en tenue de boy-scout ! Il n’a pas été marin, et ce n’est pas un antimoderne non plus, nul n’est parfait… Ses lettres à Albert Paraz trahissent en effet une confiance excessive dans les pouvoirs de la médecine et de la pharmacopée… J’ai observé plus d’une fois la fascination des ploucs bretons pour le progrès qui leur paraît merveilleux. La Bretagne est d'ailleurs passée directement du Moyen-âge aux Temps modernes, à la technologie dernier cri, sans passer par la case Renaissance.
    Ceux qui trouvent le descendant de François de Hadoque un peu trop guindé priseront sans doute ce florilège de jurons céliniens un peu plus couillus :

    « Faux-fuyeux ! Trouilleux ! Alibige ! Arcagnes ! Arnaquier ! Arsou ! Barbouillure ! Crapaud sur le flanc ! Demi-lopes ! Touristes ! Bignolles ! Boscos ! Vérolés ! Tronchus ! Branchis ! Estrapadés ! Bouillus ! Bouzillman ! Branquigne ! Chicand ! Chnoc ! Double-jetard ! Derge ! Fantoche ! Escogru ! Rabâcheur d’étronimes sottises ! Gadouilleux cave ! Piètre gnasse ! Sale gniaf ! Citoyens ! Gourgandins ! Hanteurs tracassiers ! Hululeur ! Cagoulé ! Féroce fendeur d'âmes ! Jaspineur ! Magog ! Perfide frappe ! Ménopauserie ! Hypnotiseur des cavernes ! Refileurs de rebuts de Zola ! Ouiouintés yankee ! Demoiselles ruteuses ! Défouisseurs reniflant ! Grinçante rouillée salaude ! Falsifieurs-sabordeurs-trouducteurs ! Troulecteurs de romans russes ! »

  • Contre Barthes

    Archibald Haddock et Roland Barthes, hors leurs patronymes fumeux, ont ceci en commun : ils n’ont de cesse que de voler la vedette au personnage principal, sans complexe. Mais, d’aventure en aventure, la vraie nature du capitaine Haddock, qui passe d’abord pour un parasite aux yeux du public, reprend le dessus, et c’est celle d’un hobereau portant la culotte de cheval et le monocle avec élégance. En fouillant dans sa généalogie, on s’apercevra qu’Haddock est un authentique descendant de croisé wallon.
    Certains spécialistes estiment même que si Tintin est un jeune autodidacte qui suscite la sympathie de tous, c’est entendu, Haddock a quand même plus d’étoffe, de vocabulaire ; ils n’hésitent donc pas à conclure que c’est lui le véritable héros. Je me sens assez proche de cette école de pensée.

    Quoi qu’il en soit, Haddock me casse moins les couilles que Barthes, ce corneux coin-coin avec son bric-à-brac de concepts et ses plans ontologiques à la mords-moi-le-nœud. Au moins, les trouvailles d’Haddock sont réutilisables. Je dirais même plus, en cette période troublée où l’on est cerné de plus en plus près par les abrutis, où les clanculs par le monde triomphent, il ne faut pas hésiter à apprendre (par cœur !) quelques bordées d’injures bien salées à toutes fins utiles. J’ai une préférence pour l’assaisonnement suivant à partir de divers auteurs : « Analphabète diplômé ! Bachi-bouzouk ! Catachrèse ! Crétin des Pyrénées ! Enculoman sans horizon ! Demi-lopes ! Touristes ! Citoyens ! ».

    N. Sadoul et B. Peeters, enthousiastes tintinophiles patentés (ceci n’est pas une insulte), attribuent plus de deux cents jurons à Haddock. On ne prête qu’aux riches, mais “Cornichon”, “Saltimbanque”, voire “Brontosaure”, ont dû servir lorsqu’Archibald était encore dans ses langes et tétait son biberon de lait additionné d'une larme de whisky.

    J’ai refait le calcul. En fait, Haddock ne peut pas revendiquer la paternité de plus d’une centaine de jurons. C'est déjà pas mal, et le peintre Ensor, d’Ostende, ne lui arrive pas à la cheville, même si j’ai quand même relevé : “Démolisseur à suçoirs”, “Manifestant stérilisé”, “Édile en mal de bronze”, “Casse-rétine” et “Architecte”.

    Qu’importe au fond la diversité des espèces, chère aux écolos, cette bande d’anthropophages à la graisse de panda, ce qui compte, c’est la variété des jurons.
    Je vous garantis que le jour où plus aucun juron intelligent ne sera prononcé, le chaos sera proche.
    Il me semble que tout réac qui se respecte, qui tient à se démarquer des petits Barthes de carnaval, doit sans arrêt réinventer des jurons pour entretenir le stock de munitions. Aussi en ai-je moi-même fabriqué deux bonnes demi-douzaines avec le pressentiment de devoir les utiliser bientôt (“Narcisse tatoué”, “Hexagone des Bermudes”, “Photographe”, “Incendiaire en pyjama”, “Uhlan rose”, “Inspecteur des hergés”, “Particule élémentaire”, “Sinistre clone”, “Rappeur blanc”, “Bobo des Abbesses”, “Énarchiste”, “Four Micro-onde”, “Antiraciste diplômé”, “Bonobo à la graisse d’humain”, “Nycthémère”). N'hésitez-pas à me faire partager les vôtres.

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  • Pour votre autodéfense

    Mon ami von K., qui a pas mal bourlingué à travers le monde et qui me veut du bien, me téléphone l'autre soir. Le problème, c’est que von K. n’est pas le seul à me vouloir du bien. Il y a aussi Ariel qui tient absolument à me faire cadeau du superbe poignard kurde qui trône dans son salon. Et H. de B. qui m'a légué une petite parcelle de sa fortune.
    Or, j’avoue que le cartésien que je suis (je ne peux m’en empêcher) est mal à l’aise dans ce genre de situation, devant tant de générosité. Je n’offre en retour qu'une froide politesse, comme si je n’étais qu’un parent assez éloigné du bénéficiaire des largesses en question ; cependant j’essaie, sous ce masque, de découvrir l’explication. Ils voudraient m’acheter qu’ils ne s’y prendraient pas autrement. Mais acheter quoi ? Que je sache, je ne vaux pas grand-chose. À contrecœur, je me résigne à vivre avec ces épées de Damoclès qui pendouillent au-dessus de ma tête. Et, bien que je ne sois pas à proprement parler un moulin à prières, je mouds à leur intention une dizaine d’avé de temps à autre pour tâcher d’être un peu à la hauteur de leur sympathie.

    Cette fois, dans le combiné, von K. veut juste me mettre en garde. Il ne faut pas se laisser enfermer dans Paris, me dit-il, et tirer les leçons de l’Histoire ! Louis XIV savait que Paris peut se refermer très vite comme un piège ; il n’a pas fallu longtemps aux Communards pour mettre la capitale à feu et à sang ; De Gaulle a bien fait de mettre les bouts, etc. J’ai beau faire quelques objections, von K. n’en démord pas ; il va se barrer à Naples dès que possible. Je ne le désapprouve pas, cette fois, bien que je ne connaisse pas du tout Naples.

    Mais il ne raccrochera pas sans me donner quelques conseils. Comme il s’est égaré dans Harlem il y a quelques années et qu’il a bien failli y rester, il croit pouvoir m’indiquer une ligne de conduite à tenir en cas de tentative d’agression :

    « Lorsque l’agresseur est encore à quelques mètres et s’amène vers vous, menaçant, Lapinos, fixez-le au garrot sans rien dire comme un chien prêt à mordre. Ne répondez pas à ses questions indiscrètes. »

    « S’il s’approche à moins de deux mètres, mettez-vous en garde, une garde très haute, pas comme dans les films. Ne frappez pas avec les poings, un coup de coude dans le plexus ou sous le menton, en projetant votre coude en avant, peut amocher salement la canaille qui en veut à vos idéaux, ou, plus vraisemblablement, à votre veste en daim. »


    Quelqu’un qui ne serait pas en mesure de se défendre prendra soin de se promener toujours avec un billet de vingt euros dans la poche pour acheter sa tranquillité. Ni plus ni moins. Surtout, ne jamais trimballer d’arme blanche ou autre sur soi. C’est très désagréable de se faire casser la gueule mais beaucoup moins que d'avoir la police puis un tribunal sur le râble, sans compter un avocat.

    Je crois que si von K. se montre si généreux avec moi, c’est que je suis probablement la dernière personne à accepter d'écouter patiemment ses divagations pendant plus d’une heure au téléphone.
    Ouf, j'ai bien cru qu'il m'avait fait rater le documentaire sur l'étonnante mésaventure advenue au seconde classe Anthelme Mangin à la fin de la Grande guerre (et qui inspira Anouilh et Giraudoux dans les années trente). Je ne sais si j’aurais pu lui pardonner ça, à von K.

  • Armistice

    À l’heure de l’armistice, on peut s'amuser à compter les points, pour la petite Histoire :

    L’opposition comptait fort sur une bavure policière pour la tirer de l’ornière où son artillerie lourde s’était enlisée, elle en a été pour ses frais de campagne. Dans l’ensemble, la consigne de ne pas faire de grabuge fut appliquée avec fermeté par les forces de l’ordre. C’est à peine si quelques jeunes flics, frais émoulus de l’École de police, sans doute, et guère rompus à la tactique, ont fait semblant d’entamer des poursuites, voire d’armer leurs terribles flache-bôles. De poursuivants qu’ils étaient, ils se retrouvent poursuivis, c’est la loi dans ce genre de série.

    Le front de l’information, lui, n’a pas été percé à jour. Il faut dire que la troupe des journalistes forme un bloc aussi soudé que puissant ; que seul un Kamikaze aurait pu faire sauter. Ces francs-tireurs (on dit aussi "snaïpeurs"), auront su avec métier se jouer de la naïveté des deux camps, passer de l’un à l’autre sans se faire prendre, d’un même micro défendre l’assureur et le voyou. Aucune caméra n’a brûlé !

    Rolls-Royce, Jaguar et Mercedes, sans oublier BMW, feront valoir désormais qu’apparemment leurs chars sont mieux ignifugés. On n'en a guère vu cramer, en effet.

    Plus jamais ça, on dit dans ces cas-là, avant de se croiser les doigts. Mais attention, Villepin n’est pas Pyrrhus, puisqu’on vous dit que c’est Bonaparte ! Quinze ans de méditation, entrecoupée de brèves illuminations, au chevet de son patron, l’ont dégoûté de l’inaction. Après la nouvelle agence pour l'égalité, qui distribuera des cartes chances et des retours à la case départ sans passer par la prison, il a songé au cours d’une de ces nuits d’automne où il faisait doux comme en été, à un grand concours de drapeaux. Afin de remplacer l’ancien, conçu pour d’autres émeutiers, mais qui ne colle plus aux attentes de la génération montante.

    Je soumets d’ores et déjà mon projet. Black, blanc, beurre, il me paraît assez œcuménique pour représenter notre République (du blanc rosé, pour n’oublier aucune communauté).

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  • Le cadeau de Noël

    Il peut paraître prématuré, le 10 novembre au matin, de se préoccuper déjà de ses cadeaux de Noël. Je ne parle pas des cadeaux qu'on se réjouit à l'avance de découvrir dans ses propres souliers le soir du 24 décembre après la Messe de minuit au pied du sapin, ou, pour ne vexer personne, le 25 décembre au matin - je connais en effet des familles un peu anticonformistes mais nonobstant très "comme il faut" où c’est l’usage -, je ne parle pas de ces cadeaux-là, naturellement, mais des cadeaux que l'on envisage soi-même d'offrir à autrui. Bien sûr, on se prive ainsi de l’excuse classique : « Flûte, je suis sincèrement désolé, mais je n’ai justement plus un sou vaillant sur mon compte courant en ce moment… ». Mais comme on dit la prudence est mère de toutes les vertus, alors…

    Attardons-nous maintenant si vous le voulez bien sans plus tarder sur les raisons qui doivent inciter à offrir un livre plutôt qu’une boîte de chocolats, puis je vous dirai ensuite à quel livre en particulier je songe (À ce stade il me paraît utile de ne pas cacher mon plan plus longtemps.)

    Oui, vraiment, le meilleur choix est d’acheter un livre ! Car convenez qu’un livre, lorsqu’on s’y prend à l’avance comme moi - et vous, puisque je ne désespère pas complètement de vous avoir convaincus -, a beaucoup d’avantages. Par rapport à une bouteille de lait entier biologique ou microfiltré (celui-ci n’est pas mal non plus), un livre se conserve beaucoup plus longtemps, primo, et de deux vous passeriez pour un excentrique en faisant cadeau d’une bouteille de lait, même en Angleterre. Or, si un excentrique par-ci par-là ne peut nuire à la bonne marche en avant de la démocratie sur l'autoroute de la prospérité et du bonheur, eh bien de l’avis de tous les commentateurs, un surcroît d’excentriques dans ce pays conduirait inévitablement notre gouvernement pour y remédier à introduire une dose de dictature dans un système encore perfectible, certes, mais qui est quand même parvenu à circonscrire la guerre et les tremblements de terre dévastateurs aux reportages des journaux télévisés, les événements récents ne doivent pas nous le faire oublier.

    Le recueil de nouvelles en question, qui portent toutes la signature prestigieuse de Robert Benchley, ne compte pas beaucoup de pages, soixante-dix grand maximum, et son prix est en rapport (proportionnel) avec le nombre restreint de pages. Pour peu que vous fassiez preuve d’un peu d’amabilité et d’un peu de chance, une ravissante préposée vous l’emballera en outre gratis dans un paquet-cadeau avec un ruban. J’ai même fait pour ma part d’une pierre deux coups car j’en ai acheté cinq que je pense écouler assez facilement. Trois coups même si j'ose dire puisque la préposée a accepté mon invitation à prendre un verre demain après le travail.

    Lorsque vous aurez vous-même ce petit recueil tant vanté entre les mains, vous comprendrez immédiatement pourquoi on ne risque pas, avec lui, de tomber dans le piège classique qui s'ouvre sous les pieds de presque tous ceux qui offrent un livre à leurs amis à Noël plutôt que des marrons glacés. Attention tout de même d'ici là de ne pas le manipuler trop longtemps ou avec des mains grasses car l’encre qui a servi à imprimer l’illustration de couverture bave un peu. Or, si votre ami ne sera pas gêné que vous lui vantiez chaudement les mérites de l’ouvrage que vous lui offrez, il n’appréciera pas dans neuf cas sur dix que vous l’ayez vous-même visiblement feuilleté au préalable, non sans une certaine hypocrisie, car comment auriez vous pu lui en faire l'éloge sans l'avoir ne serait-ce que feuilleté un peu ? Ce qui me fait conclure que les gens traitent parfois les livres comme si c'étaient des marrons glacés (On ne doit jamais sucer ceux-ci avant de les offrir.)

    Le danger est en effet d’offrir un livre à quelqu’un qui n’aura pas le souffle de le lire et qui s’en mordra les lèvres lorsque vous le reverrez, à Pâques par exemple. Je sais bien que ça peut-être très amusant de causer d’un livre qu’on n’a pas lu, mais quand on vous prend par surprise ça peut aussi s'avérer très désagréable, je suppose que ça n’est pas arrivé qu’à moi le jour du baccalauréat.

    Pardonnez-moi mais je crois que malgré toutes les précautions que je prends, je suis un peu ambigu deux paragraphes plus haut lorsque j’évoque une “préposée”. Il fallait comprendre : “préposée à l’emballage des livres pour en faire des cadeaux de Noël dans la librairie”, et non pas : “préposée des Postes”. Car, que ce soit bien clair, il n’est pas prévu que vous puissiez être aimable avec cette dernière, ni même que cette amabilité dont vous ne parvenez peut-être pas à vous départir dans aucune circonstance puisse vous procurer un quelconque privilège dans ce qui est encore un Service public.

    Mais revenons à nos moutons (le temps passe vite). Ne levez pas le sourcil d’un air sceptique, il est prouvé depuis longtemps, le succès d’Harry Potter ne fait que le confirmer de manière éclatante, qu’il peut y avoir un hiatus entre le nombre d’exemplaires vendus d’un livre donné et le nombre de personnes qui le lisent réellement du début jusqu’à la fin. Avec ces cinq ou six nouvelles, vous ne risquez pas de vexer votre ami, car c’est bien le diable s’il n’en achève pas au moins une, Dormons-nous suffisamment ?, par exemple, qui m’a paru de prime abord la plus intéressante et qui ne fait en tout et pour tout que dix pages, cinq si l’on ne compte pas la version originale en anglais que l’éditeur, Le Rocher, a pris la précaution de faire figurer au regard de la traduction quitte à augmenter un peu le prix de l'ouvrage.

    Je me rends compte que j’ai failli occulter cet aspect des choses. Je ne saurais le négliger. Moi-même j'ai été un peu déstabilisé par cette petite particularité au début, je l'avoue, étant habitué depuis ma plus tendre enfance à lire le recto puis le verso des pages d'un livre. Je vous assure que vous auriez tort d’hésiter pour ça ! Il n'est pas mauvais de changer ses réflexes de temps en temps, cela peut ouvrir de nouvelles perspectives. Et puis il en va des livres comme des films en v.o., on en sort toujours avec la sensation grisante d’être plus ou moins bilingue et cultivé, sensation qui se dissipe dès qu’un ressortissant britannique vous demande dans sa langue maternelle le plus court chemin pour se rendre à la Gare du Nord et que vous lui demandez, à votre tour, de répéter sa question.

    Certains pourraient être tentés de renverser le problème, de voir dans cette publication simultanée une invitation à confronter l'original à sa traduction. Je me permets de leur rappeler deux choses : la première, c'est qu'il s'agit d'un cadeau de Noël, pas d'un exercice de maîtrise d'anglais ; la deuxième, c'est qu'il ne faut jamais rien entreprendre sans perdre de vue ces deux dictons qui tiennent un des tout premiers rangs dans la catégorie des dictons à mon humble avis : « Le mieux est l'ennemi du bien » et : « L'Enfer est pavé de bonnes intentions » - après, chacun se débrouille avec sa conscience.

    Voici maintenant un extrait tiré de la nouvelle intitulée Aux abris, pour achever de vous convaincre. Un extrait assez court puisque le recueil est bref :

    « Le mois prochain sera dur pour tous les gens dont la peau bleuit facilement car on annonce des pluies de météores. »

    Je ne peux m'empêcher de noter que bruise, de to bruise, qui signifie "meurtrir, contusionner, froisser", a été traduit par "bleuit", ce qui est très poétique, mais il n'est pas prouvé que Benchley ait voulu être poétique à ce moment-là, ni que toutes les peaux bleuissent lorsqu'elles sont meurtries par des météores. J'aurais plutôt traduit bruise par "marque", ce qui donne :
    « Le mois prochain sera dur pour tous les gens dont la peau marque facilement car on annonce des pluies de météores. » Mais ce qui est fait est fait.

    Inutile de me remercier pour tous ces conseils. N’est-il pas civique, en effet, lorsqu’on a la chance de disposer d’un minimum de logique et d'esprit critique, d’en faire profiter les gens autour de soi ?

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  • L'arrière tiendra

    On regrette parfois les décisions prises dans la hâte et la confusion. Et Villepin, si on ne peut s'empêcher d'admirer son mâle esprit de décision, la fermeté et la promptitude de sa riposte, en réclamant que soit créé sans barguigner plus longtemps un "Observatoire de l'égalité des chances", a peut-être manqué du sang-froid qui fit tant défaut à Napoléon lui-même (sauf peut-être à la fin de la campagne de Russie, lorsqu'il décida qu'on rentrait à la maison.)

    A-t-il seulement songé que son principal rival pour le moment, Nicolas Sarkozy, risque de lui réclamer vingt centimètres de plus, une belle mèche argentée, une paire d'yeux bleu acier, un timbre de voix chaleureux, un profil d'aiglon, et une boîte à coups tordus aussi bien garnie, au nom de l'égalité des chances, justement ?

    Il ne fallait pas s'attendre à ce que je traite de manière constructive cette stratégie. En effet, je crains beaucoup trop que du haut de cet "Observatoire" il ne me soit demandé des comptes pour toutes les chances que j'ai laissé passer, et Dieu sait que j'en ai laissé passer, pas seulement avec les filles. Toutes ces chances gaspillées, n'auraient-elles pas pu profiter à d'autres ?

    Et puis je suis sans doute un peu vexé que Villepin n'ait pas daigné me consulter. Je lui aurais donné ce conseil de transformer toutes les MJC qui n'ont pas brûlé en lupanars, de cesser de prendre ces gosses pour des niais en leur proposant des tables de ping-pong, des baby-foot et autres passe-temps pour gardiens de la paix.
    On irait chercher les filles sur les grands boulevards, ça tombe bien puisque les bobos en ont marre que ces putes les narguent sous leurs fenêtres ; on les inciterait juste à se syndiquer pour éviter les abus sexuels et on leur donnerait ce statut de demi-fonctionnaire que les agriculteurs n'honorent pas en manifestant sans arrêt contre Bruxelles. Toute cette testostérone mal employée serait dissoute immanquablement ! car ces filles de l'Est ont la réputation d'être de redoutables suceuses. On les tiendrait par les couilles, nos jeunes, puisqu'on n'a plus assez de pognon dans les caisses pour les envoyer tous aux sports d'hivers à Cortina, chez cet enfoiré de Berlusconi.

  • Post-scriptum

    Les récents débordements juvéniles déplorés avec toute la conviction et la sincérité de circonstance dans un pays aussi démocratique que républicain ont un peu occulté cette révélation de Jeanne Moreau : un beau jour, elle s'est retrouvée sous le bureau de Roger Nimier dans le cadre d'une plaisanterie que celui-ci voulait faire à Bernard de Fallois. Dès que j'en saurai un peu plus, je ne manquerai pas de vous tenir informés.

    J'ai appris ça de la bouche même de la belle Jeanne sur le plateau de Thierry Ardisson. On se demande bien qui pourrait disputer au révérendissime Thierry Ardisson le titre envié d'"Animateur le plus cultivé du PAF", « … et ce n'est pas difficile », ajoute-t-il avec sa modestie habituelle.

    Des révélations aussi sûrement dans Psychologies magazine, "le magazine de celles qui en ont dans la cervelle", puisque le dernier numéro est consacré à Johnny Halliday ; après tout, pourquoi Johnny n'aurait-il pas de psychologie, les oies ont bien un comportement, si on se fie à Konrad Lorenz.

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  • L'inconfort intellectuel

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    En passant devant la gare RER ce matin, je me félicitai d'avoir emporté avec moi mon bob kaki. Il me protégeait de ce petit crachin breton qui s'était mis à tomber vers huit heures, sans m'empêcher de lire dans le regard de tous ces banlieusards se bousculant pour regagner leur lieu de travail dans un arrondissement encore sûr au cœur de la capitale, la détresse en plus de l'habituelle apathie du lundi. Notamment dans le regard de cette banlieusarde blonde et qui portait des bas - à notre époque c'est devenu assez rare à la fraîche quand on n'exerce pas un métier qui l'exige pour le souligner.

    La petite lueur triste qui flottait dans ses yeux pers disait assez qu'elle avait dû perdre sa voiture au cours de ce week-end agité. J'imagine que c'est un modèle qui lui donnait toute satisfaction et dans lequel elle s'offrait le petit plaisir grisant d'une pointe de vitesse à 160 km/h le dimanche lorsque les gendarmes étaient au repos, pour aller voir sa mère à Sens ou à Orléans.
    J'aurais voulu la consoler, lui dire qu'elle n'était pas la seule, que des milliers d'honnêtes citoyens comme elle avaient perdu leur moyen de locomotion préféré dans les mêmes circonstances dramatiques, que tous ceux qui avaient négligé de prendre une assurance multirisque partageaient son désarroi…

    Il ne paraît pas abusif de qualifier ces événements de "tragédie nationale". Car si la France d'en-bas est désemparée, que dire de tous ces responsables politiques pris au piège ? Ils pensaient que les subventions pour acheter des tables de ping-pong, des tables de mixage, etc. (tout ce sur quoi on peut tabler pour distraire un jeune adolescent d'origine maghrébine dans un contexte difficile), suffiraient à leur assurer un minimum de marge de manœuvres jusqu'aux prochaines échéances et qu'ensuite on aviserait… Leur avenir s'annonce beaucoup moins rose ou bleu désormais, selon l'étiquette, et la carrière de certains prend une tournure incertaine.

    Même l'opposition est gênée pour tenir des discours de progrès, c'est dire ! On ne comprendrait pas qu'elle réclame que les CRS fassent usage de leurs matraques, seule solution pratique pour dissuader rapidement ces gamins de continuer à s'en prendre à un des droits fondamentaux de la République moderne : la propriété privée à crédit. Ce serait en effet, quelque part, collaborer avec les forces du mal que les CRS incarnent malgré eux depuis 1968.

    Ayons aussi une pensée pour les journalistes, la situation d'inconfort intellectuel dans laquelle ils se retrouvent ! Ils annonçaient la grippe aviaire, et c'est la fièvre du samedi soir qui se propage dans tout le pays…
    Et puis ils sont trop intelligents pour ne pas sentir le reproche qu'on pourrait leur faire d'exciter cette "jeunesse des banlieues" en lui tendant des micros et des caméras. Celles-ci furent conçues tout de même à l'origine pour qu'on fasse le pitre devant dans le but d'amuser la galerie (songez aux Frères Lumières).

    Je n'ose même pas imaginer la situation de nos brillants éditorialistes, de Jacques Julliard en passant par Claude Imbert, François-Régis Hutin, Bertrand Poirot-Delpech, etc., etc. Tout ce gratin de signatures prestigieuses va être bien embêté pour résumer cette situation complexe à son lectorat et lui donner à penser le restant de la semaine au-delà du banal fait divers.

    Ah, si le Général avait été là !! Lui au moins se serait précipité à Baden-Baden avec son État-major pour organiser la Résistance contre cette chienlit !

  • Ça sent la crème !

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    À l’heure où je vous parle, des jeunes gens photographient en gros plan, au zoom, comme si de rien n'était, des crèmes brûlées et des ampoules dans leurs appartements en ville, et ils se couchent le soir contents d'eux.

    À part moi, qui songerait à les punir pour ça ? Comment voulez-vous que quelques adolescents excités qui s'amusent au gendarme et au voleur et font flamber tires et chignoles, sans distinction de couleur ni de marque, en comparaison, ça m'émeuve ? Et puis le feu, c'est très beau :

    « Les beurs ont mis la flamme à la banlieue miteuse,
    Écoutez chanter l'âme qui palpite en eux !
    REFRAIN : Monte flamme légère, feu de ferraille si chaud si bon,
    À Clichy ou à Montfermeil, monte encore et monte donc ! »


    Malheureusement, on n'a pas appris à ces pauvres enfants à chanter, on a préféré leur raconter des petits contes moraux à se droguer toute la journée.

    Je crois qu'on trouve dans Gombrowicz une ébauche d'explication didactique au drame des jeunes qui photographient des crèmes brûlées, lisez-plutôt :

    « J’avais pris le train à Cmielow et à Bodzechow, la gare suivante, monta un de mes oncles, un homme déjà âgé, propriétaire terrien de la région de Sandomierz. Il se rendait à Varsovie et s’assit à côté de moi dans un compartiment de première classe bondé, car à l’époque on voyageait comme on pouvait et personne ne prenait garde aux classes. Mon oncle était un excellent tireur et nous parlâmes de chasse, un sujet sur lequel je n’avais guère de notions. Subitement, mon oncle regarda autour de lui et dit, sans trop élever la voix mais distinctement :
    - Sortez s’il-vous-plaît.
    Nos compagnons de voyage le regardèrent d’un air surpris. Alors mon oncle mit la main dans sa poche, en ressortit un pistolet, l’arma et répéta, toujours sans hausser le ton :
    - Sortez, s’il-vous-plaît.
    Cette fois, le compartiment se vida en un clin d’œil. Un brouhaha s’éleva dans le couloir, on appela le conducteur, des femmes se mirent à pleurer. Mon oncle referma la porte du compartiment et dit avec un clin d’œil espiègle :
    - Enfin un peu de place. Il y avait une telle cohue que je ne savais pas ce que je disais. Ça ne va pas trop bien…, mes nerfs…, je n’arrive plus à dormir, je vais justement à Varsovie pour que ça s’améliore, car si ça continue mon état ne peut qu’empirer…
    Je compris : il était devenu fou. Il était devenu fou et il allait tirer si on le provoquait… J’étais inondé de sueur.

    À mon avis les gens simples ont sur nous cette supériorité qu’ils vivent une vie naturelle. Ils ont des besoins élémentaires, qui font que leurs valeurs sont simples, vraies, honnêtes. Par exemple : un homme simple a faim, donc le pain sera pour lui une valeur.
    Tandis que pour un homme riche le pain n’est plus une valeur puisqu’il en a à satiété. Nous vivons une vie trop facile, artificielle. Nous n’avons pas besoin de lutter pour survivre, et inventons donc des besoins artificiels. Ainsi les cigarettes peuvent-elles devenir une valeur - ou la généalogie, ou les lévriers… Cet artifice des besoins provoque l’artifice de la forme - c’est pour cela que nous sommes si extravagants et qu’il nous est difficile de trouver le ton juste…

    (…) c’était grâce à un pistolet chargé que j’avais conçu cette dialectique des besoins et des valeurs - comme auraient dit les marxistes (…).


    In : Souvenirs de Pologne, 1984.

  • Je retourne ma veste

    « - En ce moment ? Mmmh, eh bien je suis plongé dans les souvenirs de Witold Gombrowicz. » : à lâcher entre la passe-crassane bio et le salers fermier, pour frimer dans un dîner bobo.

    « - En ce moment ? Mmmh, eh bien je suis plongé dans Ferdydurke… de Gombrowicz, Gombro quoi… », c'est encore mieux, si possible. Moi, je ne peux pas : la peur de m'enslaver dans des steppes brumeuses, sans doute. Je ne suis pas un lecteur-voyageur, tout au plus traversé-je la Manche aussi souvent que possible pour embrasser mes chers cousins anglais ("God bless them !"), mais la Pologne, hum, je doute que ma francitude puisse s'acclimater.

    Donc je ne voyais pas de raison d'insister avec Gombro, avec ces Souvenirs de Pologne que j'avais repoussés dans l'enfer de ma bibliothèque. Et puis Constantin C. s'est mis à le citer sur son blogue, et comme je suis très influençable… Ah, il y avait aussi cette observation que j'avais tirée des Souvenirs pour la noter soigneusement dans mon calepin :

    « (…) n’oubliez pas que l’artiste possède un sens inné de la hiérarchie, de la supériorité, du raffinement et que l’art consiste à opérer une ségrégation impitoyable des valeurs, à choisir toujours le meilleur, le supérieur, et à rejeter avec mépris ce qui est commun et vulgaire. »

    Alors j'ai pris mon courage à deux mains et j'y suis retourné, prêt à tout, même à tomber sur un ours.

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  • Humour yanki

    Un Yanki de gauche, donc un type qui trouverait le programme de Le Pen assez laxiste, interloqué par toutes ces images de rodéos, d'incendies de bagnoles, me demande :

    - Mais vous n'avez donc pas assez de flics, en France ? (But what the Hell is this? You don't have Cops - enough I mean - in Paris?)
    Je me marre.

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  • Futurisme antérieur

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    Miss Mouse (dans une robe très entreprenante de Chéruit) était assise sur une chaise, et les yeux lui sortaient de la tête.
    Jamais, non, jamais elle n'arriverait à s'accoutumer à tant de surexcitation. Ce soir, elle avait amené avec elle une petite amie, une miss Brown - parce que c'était tellement plus drôle si on avait quelqu'un à qui parler. C'était vraiment palpitant de voir tout ce terne argent que son père avait amassé se métamorphoser ainsi en tant de scintillements, en tant de bruit, en tant de jeunes visages tannés d'ennui.
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    Soirées masquées, soirées "Cromagnon", soirées "Victoria", soirées "Grèce", soirées "Far West", soirées "Russie", soirées "Cirque", soirées où il fallait se déguiser en quelqu'un d'autre,
    soirées presque nues dans Saint-John's Wood, soirées dans des appartements, dans des studios, dans des maisons, dans des hôtels, des bateaux et des boîtes de nuit, dans des moulins à vent et des piscines ; thés à la fac où on mangeait des petits pains, des meringues et du crabe en conserve, soirées à Oxford où on buvait du sherry brun et on fumait des cigarettes turques, lugubres bals de Londres, bals amusants en Écosse, ignobles bals de Paris,
    Toute cette succession et cette répétition d'humanité agglomérée…
    Ces corps vils…


    La soirée se résumait maintenant à une douzaine de personnes, à ce coriace noyau de gaîté qui ne se brise jamais. Il était dans les trois heures du matin.

    E. Waugh, Vile Bodies, 1930 - remixé par Didgé Lapinos.
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