Le mystère Benoît XVI s'épaissit encore… Un premier petit mystère entoure son élection : le candidat Joseph Ratzinger s'est en effet comporté en campagne comme s'il ne tenait pas à être élu pape. Il a tenu devant ses confrères un discours très "conservateur", au risque de déplaire à beaucoup d'électeurs…
Bien sûr, on peut discuter mon interprétation et avancer que Ratzinger était tellement sûr d'être choisi qu'il a pu ainsi se permettre de délimiter franchement les contours de son action future…
Dans l'Église, la controverse, la "disputatio" est permise, c'est même une vieille tradition. Tant qu'on ne remet pas en cause la légitimité du pouvoir en place… Les démocrates-chrétiens n'admettent pas ça en général ; sans doute parce qu'ils raisonnent en démocrates, ils ne conçoivent que la propagande pour tel ou tel parti.
L'autre point mystérieux, c'est le voyage du pape en Turquie. On ne peut pas vraiment y voir la volonté d'effacer la "gaffe de Ratisbonne", l'exploitation faite par les médias d'une diatribe assez anodine d'un empereur byzantin contre l'islam, reprise dans la conférence du pape. En effet, le voyage du pape en Turquie était prévu avant.
Alors qu'est-ce que le pape va chercher en Turquie ? S'il tombe sous les balles d'un tueur turc, comme son prédécesseur, cela compromettra le processus d'addition de la Turquie à l'Europe, bien évidemment. Au contraire, si le voyage se passe bien, que les apparences d'un dialogue respecteux, comme on dit, sont respectées entre Benoît XVI et le Premier ministre Erdogan, alors ce voyage contribuera à rendre cette politique d'addition de la Turquie moins difficile. Bref, c'est vraiment coton de deviner quelle est la politique du pape, à supposer qu'il en ait une.
Ah, oui, il faut rappeler que l'assassin nationaliste turc de Jean-Paul II, Mehmet Ali Agça, était manipulé par les services secrets soviétiques, pour éviter que ça puisse servir d'argument aux laïcards et aux démocrates-chrétiens qui dissimulent leur combat pour leur petite religion derrière le combat contre l'islam.
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Le jeu des ressemblances
Quand on s'intéresse à la figure de Léon Bloy, on ne peut manquer d'être frappé par quelques ressemblances entre Bloy (1846-1917) et Marx (1818-1883).
Même si Bloy ne va pas jusqu'à porter une barbe de prophète comme Marx, il a tout de même une belle paire de moustaches. Avec ces moustaches, il évite le reproche qu'on pourrait lui faire de se prendre pour Job ou Élie, accusation que Marx ne craint pas.
L'un comme l'autre a mis "sa peau au bout de ses idées", révolutionnaires, chacun dans son genre, et a bouffé de la vache enragée. Ils ont vécu longtemps en famille dans une relative pauvreté et perdu des enfants très jeunes. C'est peut-être plus net dans le cas de Marx, compte tenu que ses études brillantes de philosophie lui ouvraient les portes d'une carrière de professeur à laquelle il a renoncé. Tandis que Bloy, et c'est une différence, ne fut pas un élève brillant, au contraire. Plutôt un journaliste au style étincelant, un vrai hussard, incapable de se plier à une ligne politique modérée. En ce qui concerne Bloy, on peut objecter que son tempérament passionné lui fermait la voie du journalisme, de toute façon.
Marx et Bloy ont tous deux fini par épouser des femmes d'un milieu, sinon aristocratique dans le cas de Bloy, du moins très supérieur au milieu dont eux-mêmes étaient issus. Et ils sont restés très "amoureux" de leurs moitiés jusqu'à la fin de leur vie.
Évidemment Bloy et Marx fustigent le rôle accru que l'argent joue dans la société bourgeoise, l'absence de morale des bourgeois qui ne sont mûs que par leurs intérêts sonnants et trébuchants. D'ailleurs certaines satires "antisémites" de Marx, Bloy aurait pu les signer.
Mais le plus frappant, c'est la fascination commune pour l'Histoire. Aucun des deux n'a étudié l'Histoire et ils portent même parfois des jugements historiques erronés, Bloy n'a pas sur Napoléon le recul historique nécessaire, par exemple, mais Marx et Bloy se rejoignent dans la vénération de l'Histoire – très humbles bafouilles de Bloy aux historiens qu'il lit et admire.
Ils ont d'abord étudié la philosophie dans leur jeunesse, Bloy en autodidacte, mais n'empêche, et si la philo les a séduits plutôt au départ, parvenus à l'âge mûr ils s'en sont détachés. Marx va plus loin, il la condamne comme un mode de pensée obsolète. Pour utiliser un langage pédant de prof, il remplace la prospective philosophique par la rétrospective historique.
La perspective mystique de Bloy, reprenant celle Donoso Cortès, n'est pas celle de Marx. Pour Bloy, il fustige le clergé démocrate-chrétien et ses sermons lénifiants, car la religion ne DOIT PAS être seulement l'opium du peuple. Marx n'attend rien de bon de la religion. Mais il y a chez ces deux penseurs modernes l'observation lucide et désintéressée que la vérité est masquée par l'idéologie, d'origine philosophique.
Aussi longtemps que les bourgeois capitalistes gouverneront le monde au gré de leurs intérêts, on peut penser que Bloy et Marx seront méprisés ou travestis, occultés au profit de philosophes sourds et muets.