Excursion en province. Deux ou trois fois l'an environ, je me sens obligé d'honorer mes "vieux" d'une visite de courtoisie. Je dis "vieux" par réflexe, car depuis un an ou deux j'ai l'impression de vieillir plus qu'eux. Du coup, ça les rajeunirait même à mes yeux.
Mon paternel, je m'entends assez bien avec lui, mais il ne tient pas en place : il y a sa nervosité naturelle, et la frustration sexuelle qui n'arrange rien, j'imagine. Comme il ne boit pas et ne fume pas, je lui suggèrerais bien de prendre une jeune maîtresse habile, comme on n'en rencontre guère que dans les bouquins de G. Matzneff, n'exigeant que des sentiments et un bijou de temps en temps : il se calmerait un peu ! Mais je n'ose pas ; je suis sûr qu'il est déjà arrivé à la même conclusion que moi depuis longtemps : les femmes sont un poids, la bagatelle a son revers… et Matzneff "brode" beaucoup trop.
La mer est bleue, le ciel est bleu, les rochers dessinent des formes bizarres, tout ça est magnifique sous le soleil, certes, mais je ne m'attarde pas trop ; la province, c'est bon pour les peintres impressionnistes.
Léger désagrément au retour en pénétrant dans mon wagon lorsque je constate en me penchant sur mon "titre de transport" que je n'ai pas de place réservée et que je voyagerai assis "selon la disponibilité" des sièges. L'appât du gain est tel à la SNCF désormais qu'ils n'hésitent pas à vendre plus de places qu'ils n'en disposent, les salauds. Stoïque, je passe deux plombes à bouquiner debout dans la coursive, ce qui me vaut un regard admiratif de chacune des gonzesses, six en tout, qui défilent devant moi sur le chemin du bar. Mais aucune n'est vraiment jolie ou bien sapée.
Les contrôleurs ne me réclament pas mon billet. Est-ce parce que je lis quelques morceaux choisis d'Engels dans un bouquin à couverture rouge ? J'en suis presque sûr… Merde, on devrait pouvoir lire Engels ou Marx sans s'attirer forcément la sympathie des syndiqués en uniforme de la SNCF ! Engels, lui, parcourt la province française à pieds et en dit beaucoup de bien, surtout de la Bourgogne, dont il aime l'accent, où le bon vin coule à flots et les filles sont bien mises et peu farouches… C'était avant la révolution petite-bourgeoise et les TGV qui roulent à cinq cent soixante-dix kilomètres par heure et des brouettes.