Parler du suicide est une façon "classique" pour les moralistes et les philosophes d'aborder le problème de la condition humaine. Ainsi, lorsque le moraliste Leopardi énonce que "le suicide prouve Dieu", il veut dire que la biologie ne permet pas de comprendre le mobile humain : il n'explique pas pourquoi l'homme est un animal suicidaire.
Le déshonneur et la honte, qui sont les causes les plus fréquentes de suicide, sont des sentiments difficilement explicables par les sciences naturelles ou même la psychanalyse freudienne (déterministe).
La société totalitaire conçoit le suicide comme un blasphème. L'assignation des citoyens à un bonheur standardisé à base de spectacles divertissants et de sexualité ludique exclut que l'on préfère en finir. Le suicide est un blasphème contre l'organisation sociale occidentale. Comment un jeune homme ou une jeune femme peut-il mettre fin à sa vie quand la société est conçue pour son bonheur ? Le matraquage publicitaire est sans doute l'élément le plus palpable du conditionnement totalitaire occidental.
A. Huxley a conçu un gadget, une drogue anxiolytique miraculeuse, le "soma", afin d'éteindre complètement la conscience des citoyens alphas, qui peut être accidentellement réveillée et tirée de sa torpeur. Si Huxley a sans doute surestimé le pouvoir du conditionnement chimique, le corps médical est devenu au cours du XXe siècle un pourvoyeur de tranquillisants et de pilules bleues pour les alphas.
Il est difficile de se procurer les statistiques sur le suicide des jeunes gens. La stratégie totalitaire consiste à traiter l'alcoolisme ou le suicide comme une maladie. Mais il semblerait qu'il n'y ait pas eu moins de suicides au sein de la jeune génération au cours de la période totalitaire dorée des "Trente glorieuses" qu'il n'y en a depuis le début de la crise économique et le krach de 2008.
La crise sanitaire de 2020 a eu des conséquences psychiatriques sur les plus jeunes pour des raisons évidentes : c'est un "état de guerre" auquel ils n'étaient pas préparés. Le confinement a eu pour effet de perturber la routine et le conditionnement totalitaires auxquels les plus jeunes sont les plus soumis à travers le système scolaire (qui n'a pas d'autre raison de subsister en tant que système que le conditionnement).
A la marge, la société totalitaire peut concevoir qu'une personne affligée d'un handicap irrémédiable soit autorisé à mettre fin à ses jours. La souffrance, quand elle n'est pas joyeuse et revendiquée ("J'ai fait un "burn-out !"), est aussi un blasphème ou une insulte.
Il n'est pas inintéressant de confronter l'éthique totalitaire à l'éthique stoïcienne du suicide. Cette dernière incite à renoncer à une existence rendue excessivement pénible par la maladie ou la ruine physique. Leopardi l'avait envisagé car il était affligé de tares très pénibles, la philosophie et la poésie lui procurant, seules, un remède efficace ; on peut dire que la philosophie l'a emporté chez Leopardi sur le suicide stoïcien.
Or le bonheur totalitaire n'est pas tant un état de jouissance, un hédonisme épicurien - seules les élites parviennent à une jouissance satisfaisante - qu'il n'est une aspiration au bonheur, une dynamique sociale fondée sur la frustration. Le procédé de contrôle de la masse des epsilons passe par là.
Le masochisme de la plèbe conditionne la jouissance des élites totalitaires. Bien avant que l'affaire Epstein-Maxwell n'éclate, Huxley et Orwell ont mis en évidence cette interaction sado-masochiste fondamentale pour comprendre l'éthique totalitaire (contrairement aux récentes déclarations de Jack Lang et du pape Ratzinger, cette éthique totalitaire ne doit rien à "Mai 68").
On voit que le sport capitaliste est organisé autour de ce rapport sado-masochiste entre la plèbe et les élites qui la contrôlent, et qu'il n'a rien à voir avec la culture physique antique.
La récente loi de dépénalisation de l'euthanasie ne peut se comprendre en dehors du contexte totalitaire où elle est votée, exactement comme la loi de dépénalisation de l'avortement ne peut se comprendre en dehors de l'assignation économique de l'Occident, dès 1950-60, à la consommation de biens culturels produits dans le tiers-monde.
L'acharnement thérapeutique est une des données de ce contexte totalitaire ; comme il est très coûteux, l'acharnement est menacé par la crise économique. Mathématiquement la France vieillissante risque de manquer de lits d'hôpitaux et d'opiacés : pour une société mue par la quête du bonheur, la perspective de cohortes de vieillards agonisant dans la douleur au seuil d'un système hospitalier asphyxié par son propre gaspillage, représente un échec social majeur.
Si le suicide n'est pas choquant d'un point de vue philosophique, de quel point de vue l'est-il ? On ne peut pas dire que Jésus-Christ soit scandalisé par le suicide de Judas Iscariote : il ne cherche pas à l'empêcher. Il prie son père d'éloigner de lui la souffrance de la crucifixion, mais non d'infléchir le choix de Judas, dicté sans doute par le sens de l'honneur.
Le suicide est choquant, la vie est sacrée du point de vue de la culture de vie primitive, celle-là même qui autorise les sacrifices humains sanglants, à condition qu'ils soient rituels et non des initiatives privées. A. Huxley avait compris que le darwinisme et l'éthique transhumaniste nazie ou libérale qui en dérive (à moins que ce ne soit l'inverse) ont pour effet de mettre un terme à la philosophie et de restaurer la culture de vie primitive. La vie est sacrée dans la société totalitaire comme dans la société tribale en tant que potentiel, ce qui n'empêche pas de considérer l'extermination de la peuplade voisine ennemie comme un dommage collatéral ou un mal nécessaire.