Je signale dans mon bouquin sur "Orwell et les Gilets Jaunes" que l'esprit de "Mai 68" est "orwellien" - la plupart des slogans de "Mai 68" semblent en effet tirés de "1984". Il est indispensable de mesurer l'antériorité de l'Etat profond, resté tapi dans l'ombre tout au long des "Trente glorieuses". Le slogan de la jouissance était dirigé contre la société de consommation, qui repose sur la frustration. La jouissance raisonnable est le pire ennemi des publicitaires.
La crise et le marasme capitalistes, en fragilisant l'appareil d'Etat totalitaire, l'ont contraint à sortir du bois.
Les Gilets jaunes qui voient dans l'organisation technocratique la confiscation de la citoyenneté, ne peuvent pas voir en de Gaulle un modèle politique. Si la 5e république est antirépublicaine, c'est avant tout parce qu'elle est, en réalité, un régime technocratique. On ne peut pas reprocher à E. Macron de trahir l'esprit des institutions en s'affranchissant de la volonté populaire, car c'est précisément l'esprit bonapartiste de la constitution de 1958 que de neutraliser la volonté populaire à travers le plébiscite plus ou moins truqué.
Les Gilets jaunes doivent regarder l'organisation technocratique en face. Le bilan de la politique sanitaire dressé par Edouard Philippe lui-même est qu'il a manqué à l'appareil d'Etat français la fermeté des moyens déployés par l'Etat chinois. L'autorité de l'Etat capitaliste se délite dans la paix et se reconstitue dans la guerre économique. Ceux qui ont imaginé la possibilité d'un Etat totalitaire non-violent, reposant entièrement sur l'imbécillité des citoyens, ont oublié le ressort économique capitaliste guerrier.
L'organisation technocratique tire sa légitimité de la guerre. Les Gilets jaunes ne veulent pas la guerre, mais les bureaucrates qui dirigent l'Union européenne cherchent à travers elle à asseoir leur autorité.
La plus grande menace que fait planer le cinéma gaulliste est celle du désir d'un homme providentiel qui restaurerait l'ordre ; comment le pourrait-il puisque la technocratie est l'instrument du chaos ? C'est ici le panneau dans lequel sont tombés les MAGA en élisant Donald Trump, croyant qu'un homme providentiel pouvait -à lui seul- démanteler l'Etat profond. La réalité est que l'homme providentiel est le produit de l'Etat technocratique. Il est inutile de changer le cornac si on ne change pas l'éléphant.
L'Etat profond est un "exosquelette", suivant l'exposé de G. Orwell. Le pouvoir du général de Gaulle, avant comme après son coup d'Etat (perpétré comme celui de Pétain avec la complicité de la classe politique tout entière) est lui-même déterminé par la pression extérieure des blocs Océania, Eurasia et Estasia, qui rendent pratiquement la souveraineté d'un Etat-tiers impossible, après le nouveau partage du monde à Yalta. On peut résumer la politique gaulliste à l'écart entre la France et le Royaume-Uni, qui a choisi d'adhérer au bloc anglo-saxon : cet écart est faible.
Les gaullistes voient dans le développement de la bombe A la clef de voûte de l'indépendance française, mais c'est un argumentaire fragile. On peut penser au contraire que le développement du nucléaire militaire a facilité la vassalisation de l'Union européenne par Washington. Le couple franco-allemand n'a pas d'autre armée opérationnelle en 2026 que l'armée ukrainienne, qui elle-même ne serait rien sans le soutien logistique de la CiA. L'Iran et l'Ukraine résistent à deux "puissances nucléaires" avec des gadgets téléguidés. Non seulement la technocratie est une organisation militaire, mais c'est sur le plan militaire que son ineptie est la plus visible.
La différence entre de Gaulle et Mitterrand n'est pas la "trahison" de ce dernier, mais l'effondrement de l'Etat soviétique : il a rendu le non-alignement gaulliste impossible.