Le pouvoir temporel de l'Eglise catholique romaine n'est plus depuis des siècles qu'un "soft power", c'est-à-dire un pouvoir de propagande, ce pouvoir que George Orwell qualifie de "mensonge totalitaire" et dont il montre qu'il cimente l'Etat moderne. Le "soft power" est aussi conçu pour justifier l'impérialisme. La propagande religieuse a pris au cours des XIXe et XXe siècle différentes formes séculières, dont le communisme étatique au XXe siècle, ou encore le cinéma hollywoodien. Dans ce dispositif séculier, l'Etat (Big Brother) occupe la place de Dieu.
On peut prendre l'expulsion des jésuites par Louis XV en 1764 comme une date-clef en ce qui concerne le recul le pouvoir d'ingérence de Rome en France. Cette expulsion correspond à une opération analogue de la couronne britannique un siècle et demi plus tôt, facilitée par les tentatives de coups d'Etat fomentées par les jésuites. Le "France, fille aînée de l'Eglise", est un slogan catholique qui ne correspond à aucune réalité historique.
Orwell est conscient de la métamorphose de l'absolutisme catholique d'Ancien régime en absolutisme laïc. La formule de "l'Etat-Providence" (non régalien) trahit cette dimension mystico-juridique, presque palpable dans le récent sermon du monarque républicain E. Macron à Notre-Dame lors de sa réouverture ; ce sermon postulait doublement la continuité et la sacralité du pouvoir monarchique.
L'hostilité de la culture politique démocratique états-unienne à l'Etat-providence explique la résistance d'une partie de la population états-unienne à "l'Etat profond", résistance qui s'articule logiquement avec une résistance à l'éthique séculière de l'Etat-providence d'une partie de la population, qui n'est pas plus pragmatique que cet Etat (mais corrélée au capitalisme financier). Il n'est pas inutile de préciser que le marxisme-léninisme est fondamentalement hostile, lui aussi, à l'Etat-providence ; selon Lénine, ce dernier est "nécessairement bourgeois". Le PCF s'est fait un devoir de faire avaler "l'Etat-providence" à la classe ouvrière.
Le "soft power" de Rome a perdu toute son efficacité en Europe au cours de la seconde moitié du XXe siècle. En d'autres termes, le catholique du XXIe siècle est un capitaliste ordinaire. Il n'en va pas exactement de même de la vingtaine de millions d'évangélistes états-uniens, divisés en de nombreuses sectes, mais qui réunis derrière le vote Trump, s'opposent aux réformes "sociétales" de l'Etat profond (capitaliste). Cette résistance ressemble à une sorte de Fort-Alamo chrétien.
Le "soft power" du pape polonais Jean-Paul II semble loin, qui se faisait passer pour le pape de la mondialisation heureuse, battant pavillon américain, après la faillite du régime soviétique. La Guerre froide entre blocs a assez vite repris ses droits. La propagande de Jean-Paul II était à peu près celle de l'ONU et du cantilène des sacro-saints "droits de l'homme".
Comme nous l'avons déjà écrit auparavant, le pape argentin François s'est retrouvé dans une posture politique très inconfortable, l'empêchant de développer une propagande univoque et efficace, d'autant plus que la domination des Etats-Unis est contestée, tant à l'extérieur de l'empire (Russie et Chine) qu'à l'intérieur (les MAGA, c'est-à-dire largement les déçus de la mondialisation heureuse). Rome est toujours en Italie, mais il n'y a plus en Europe que des catholiques "zombies", des catholiques identitaires de droite et des catholiques altermondialistes de gauche : la grande majorité des catholiques vit désormais dans le tiers-monde ou dans des pays en voie de développement. Les discours "tiers-mondistes" du pape Bergoglio sur l'immigration lui ont valu des réactions hostiles de la part de la minorité catholique identitaire française. Le refus de ce pape de s'afficher avec D. Trump ou J.D. Vance est pourtant bien compréhensible.
L'aggravation du conflit entre les Etats-Unis et les "BRICS" place le nouveau pape états-unien Léon XIV dans une situation plus inconfortable encore, puisque ce conflit ressemble de plus en plus à une guerre entre l'Occident riche privilégié et le tiers-monde pauvre. Le pape Prévost pourra-t-il continuer de tenir un discours ambigu comme son prédécesseur, ou bien les images des bombardements "occidentaux" qui scandalisent le tiers-monde vont-elles l'obliger à choisir un camp et à renoncer lui aussi au discours onusien de la mondialisation heureuse ?
Un dernier point : c'est un athée, George Orwell, qui dénonce au XXe siècle l'incompatibilité de la propagande et de la vérité. Orwell pense bien sûr d'abord à l'étouffement de la vérité scientifique (historique) par l'Etat totalitaire ; mais la société du spectacle religieux représente le même obstacle à la Foi chrétienne.