Comme je l'ai déjà indiqué ici, le démantèlement de l'Etat profond devrait être un objectif commun aux Gilets jaunes libéraux et socialistes. La technocratie au pouvoir veut occulter la voie d'eau, écoper et repartir de plus belle. Il semble plus raisonnable d'abandonner le projet européen avant qu'il ne soit trop tard.
Le clivage droite/gauche, dont le dynamisme est une pure pétition de principe, est avant tout un moyen de diviser la classe moyenne. Le parlement français n'est, depuis 1958, qu'une chambre d'enregistrement des lois conçues par le pouvoir exécutif centralisé - mais il a une fonction sournoise qui consiste à entretenir les divisions au sein de la classe moyenne.
Certains l'ont déjà oublié, mais E. Macron s'est fait élire en 2017 sur des slogans analogues à ceux de D. Trump, à peine moins "antisystème". Ses adversaires lui ont reproché d'abolir le clivage droite-gauche, dont ils savent parfaitement qu'il est un instrument de division et de contrôle social. La grève générale des Gilets jaunes a transformé le chef de l'Etat en factotum de l'Etat profond, soutenu à bout de bras par un système qu'il avait promis de réformer.
Le mouvement des Gilets jaunes a eu pour effet de faire sortir du bois l'Etat profond, dissimulé en temps ordinaire par l'habillage constitutionnel aux yeux des citoyens français les moins éveillés. Par "les moins éveillés" il faut entendre, par exemple, le très fort contingent de Français qui se satisfait de ce que le football soit devenu la première religion d'Etat, phénomène que ma génération a pu voir monter en puissance.
Il manque à la dénonciation de la "société du spectacle" antirépublicaine deux précisions : tout d'abord la précision que la violence est la rançon inhérente à ce mode de manipulation des masses. Comme l'indique Orwell, l'antifachisme n'a qu'une seule fonction : faire oublier que le libéralisme renouvelle le fachisme. La seconde précision est que la société du spectacle opère un retour au Moyen-Âge : c'est particulièrement remarquable aux Etats-Unis où l'analphabétisme ne cesse de progresser depuis plusieurs décennies, la lecture et l'écriture étant devenues l'apanage d'une petite élite restreinte. La culture médiévale peut être qualifiée de "culture du spectacle". Bien qu'il ait rebaptisé son parti politique "Renaissance", la méthode de gouvernement d'E. Macron, où la manipulation des masses joue un rôle important, n'a pas grand-chose avec le progrès culturel de la Renaissance.
Les Gilets jaunes sont logiquement sur-représentés dans la catégorie considérée comme quantité politique négligeable par l'Etat profond et ses représentants, c'est-à-dire comme masse inerte, dépourvue d'initiative. L'économiste libéral E. Todd a au contraire distingué dans la grève des Gilets jaunes un signe que la France n'était pas encore complètement dissoute dans la mondialisation. Ce dispositif totalitaire implique en effet la "massification" du peuple et la destruction de la culture populaire. C'est ici une caractéristique de l'Etat totalitaire indiquée par Orwell.
Le RN et LFi sont subventionnés pour que l'esprit de révolte contre Big Brother ne contamine pas la classe moyenne tout entière. Certains Gilets jaunes (téléguidés par le RN) accusent l'extrême-gauche d'avoir récupéré ce mouvement historique ; ils oublient un détail : les Gilets jaunes ne sont pas dirigés contre la police d'Etat, mais la police d'Etat est dirigée contre eux. Derrière cette prétendue "récupération", peut-être un phénomène plus intéressant : la prise de conscience de la population étudiante qu'elle représente aussi une quantité négligeable aux yeux de l'Etat profond, en dehors de quelques écoles chargées de la formation des technocrates de rang supérieur. Le divorce de la gauche sioniste et de la gauche antisioniste est sans doute un phénomène plus significatif, dans la mesure où le sionisme est, pour l'heure, un marqueur d'adhésion au système (le seul principe fixe régissant le système totalitaire selon Orwell est l'exercice du pouvoir pour le pouvoir).
Les électeurs MAGA antisystème n'hésitent pas à incriminer l'Etat profond antidémocratique, et s'écharpent actuellement à propos de l'affaire Epstein pour une raison simple : la démocratie états-unienne est nativement conçue contre la formule de l'Etat-nation européenne.
La démocratie en Europe, en particulier en France, opère exactement comme le mantra du "droit divin" - autrement dit elle est théorique, et les citoyens français n'y adhèrent qu'en raison de sa promesse d'ascension sociale, directement liée à l'indice de croissance. L'économiste J. Schumpeter démontre que la démocratie libérale et le capitalisme sont liés, mais il oublie de dire à quel point la cupidité joue un rôle décisif dans ce modèle démocratique, ce qui n'est pas sans conséquence et le distingue radicalement du modèle démocratique athénien.
Si les écologistes partisans de la décroissance prenaient la peine de s'intéresser aux questions économiques, ils constateraient que la décroissance qu'ils prônent aurait pour effet de dynamiter le système politico-juridico-économique. Les projets de réforme des Gilets jaunes "constituants" ou de la France Insoumise sont tout aussi théoriques. La croissance capitaliste ne procède pas du droit ; elle ne saurait être encadrée par une constitution.
La métaphore du "Titanic" me paraît assez éclairante pour mieux cerner l'Etat profond. En effet, au-delà du pouvoir exécutif centralisé (largement délocalisé à Bruxelles), le mode de gouvernement technocratique participe pleinement de l'Etat profond, auquel de nombreux Français sont soumis. Un parti politique ne peut pas se prévaloir de l'insoumission tout en adhérant à un mode de gouvernement technocratique impliquant la soumission, telle que G. Orwell l'a parfaitement illustrée, jusque dans sa formulation égalitaire hypocrite.
Or les passagers d'un navire transatlantique se soumettent, bon gré mal gré, à la volonté du commandant relayée par l'équipage. Le commandant du "Titanic" communique aux passagers depuis 2017 qu'il est le mieux placé, lui et son équipage, pour sauver le navire du naufrage et reprendre la navigation. Si le ministre F. Bayrou avait été un minimum honnête, il aurait dû remarquer que la manoeuvre d'E. Macron pour éviter un second iceberg (après celui de 2008), s'était soldée par un nouvel accident.
Les Français se situent en dehors de l'Etat profond, seulement dès lors qu'ils considèrent la croisière du Titanic - c'est-à-dire les modalités d'organisation politique technocratique comme : 1. absurdes ; 2. ayant conduit au naufrage lui-même.
Ici il n'y a sans doute qu'une minorité de Français, mathématiquement condamnés par le régime du plébiscite bonapartiste baptisé "démocratie" à l'inexistence politique. Cette minorité est cependant comparable à la minorité MAGA, car c'est une minorité plus agissante que les citoyens qui accomplissent leur "devoir électoral"... de ne surtout rien changer en dehors de la casquette du capitaine.
Au sein de la jeune génération, on peut penser que le rapport de la minorité et de la majorité s'inverse, car la jeune génération qui a eu vingt ans en 2008 n'a pratiquement recueilli que des fruits amers du "système d'exploitation capitaliste". Elle n'a pas connu le confort intellectuel des "Trente glorieuses", lorsque la croisière s'amusait à bon compte, en profitant de la rente pétrolière, qui a eu sur l'économie capitaliste l'effet d'un produit dopant sur l'organisme d'un sportif ; les pétromonarchies illustrent parfaitement l'ineptie des investissements capitalistes dopés par la manne pétrolière.
On peut soupçonner D. Trump, à défaut d'une révolution effective, de vouloir proroger le capitalisme de la rente pétrolière - une solution de facilité peu reluisante, au regard de l'ambition républicaine des MAGA.
"1984" fournit toutes les indications utiles sur la structure de l'Etat profond, soulignant en particulier son caractère impérialiste, observable encore une fois dans le bras de fer entre la Russie de Poutine et l'Ukraine soutenue par la CiA et le Pentagone.
Les partis politiques qui s'efforcent d'enrôler les Français dans le conflit qui oppose Océania à Eurasia jouent ce rôle d'exosquelette politique décrit pas Orwell.