Je tombe sur la version de "l'insoutenable légèreté de l'être" de Jean Jaurès, que voici : "Et on se demande un moment s'il vaut la peine de vivre, et si l'homme n'est pas un être prédestiné à la souffrance, étant aussi incapable de se résigner à sa nature animale que de s'en affranchir."
La légèreté est ici définie comme la pusillanimité. Jaurès est alors hanté, pour ne pas dire accablé, par la perspective de la guerre bourgeoise proche ; pour un homme de progrès, la guerre en sonne nécessairement le glas, et le retour de l'animalité au premier plan.
Ce constat de la pusillanimité de l'homme fait penser aux apôtres ayant accompagné Jésus-Christ au jardin des Oliviers : ils ont suivi le contempteur du monde en proie à la bestialité, mais ils ont été incapables de veiller et se sont endormis comme des chiens trop bien nourris.
Nul autre que le chancelier Francis Bacon n'a mieux mis en exergue l'esprit prométhéen de la religion juive, renouvelée par Jésus-Christ au moment même où la religion juive avait perdu ce caractère prométhéen pour devenir un truc identitaire, un figuier stérile méritant d'être arraché - racines comprises.
F. Bacon résout le dilemme de Jaurès en énonçant que "l'on ne peut triompher de la nature qu'en s'y soumettant". Bacon pense certainement aux puritains en disant cela, car la démarche puritaine consiste à vouloir s'affranchir de la bestialité d'un seul coup. L'Etat moderne totalitaire est un produit dérivé du "Léviathan" de Hobbes, qui imagine de déléguer à l'Etat l'organisation et la gestion de cette nature animale invincible ; ce dispositif artificiel a conduit à l'Etat bestial dont Orwell fait la critique drastique dans "1984", chaque nouvelle guerre accroissant la bestialité de l'Etat.
Le socialisme authentique, c'est-à-dire prométhéen, de Marx, Lénine, Jaurès ou Orwell, n'a jamais consisté dans le culte de l'Etat bourgeois "providentiel". Marx est le plus dissuasif de croire que cette providence-là est moins cruelle que la providence catholique.
Il ne manque pas à Jaurès la foi dans le progrès, ni la charité qui consiste à essayer de le répandre dans le peuple au grand dam des pharisiens, mais il lui manque peut-être l'espérance des béatitudes.