L'universitaire anglais Paul Cartledge, spécialiste des Spartiates, parle de l'ambiguïté de notre rapport avec les Grecs : ils sont à la fois très proches de nous, et très éloignés. J'ajoute cette précision : ils sont éloignés de nous en raison de notre mode de vie capitaliste, pour ainsi dire "apolitique".
Tiintin, héros démocrate-chrétien emblématique, est une sorte d'adolescent en fugue perpétuelle, qui cherche dans l'aventure à rompre la monotonie de son existence. Il y a du Rimbaud dans Tintin, du Rimbaud qui largue la Muse pour aller fourguer des d'armes en Abyssinie. Mon analogie s'appuie sur le fait qu'il y a du Verlaine dans le capitaine Haddock, qui pourrait bien avoir été largué par sa femme lui aussi dans une vie antérieure. Certes le lien entre Tintin et Haddock est platonique, et beaucoup moins tumultueux.
Tandis que Tintin ne songe qu'à partir, le héros grec, lui, ne songe qu'à retourner à Ithaque. Shakespeare a traduit la ruse d'Ulysse comme un machiavélisme ("Troïlus & Cressida"), modernisant ainsi Homère, sans peut-être le trahir, un machiavélisme qui, selon Shakespeare, est une qualité. L'astuce de Tintin n'est pas la ruse d'Ulysse.
Les Grecs nous paraissent familiers car leurs héros sont encore capables de nous émouvoir à travers les millénaires, leurs historiens de nous intéresser par leurs récits. L'empereur de Chine Xi-Jinping, lors d'une rencontre avec son homologue états-unien Donald Trump en juin 2026, a fait référence à Thucydide.
Les Grecs sont d'autant plus proches de Paul Cartledge qu'il a dédié une partie de son existence à l'étude des Spartiates, et donc des Athéniens, car comprendre les Athéniens, c'est comprendre les Spartiates, et vice-versa. Non pas que les Béotiens, les Thébains ou les Corinthiens comptent pour du beurre, mais les Spartiates et les Athéniens sont à la fois complémentaires et opposés. Complémentaires dans la mesure où les Spartiates ont contribué à repousser les Perses, comme les lansquenets repoussèrent les Turcs de Soliman au début du XVIe siècle - opposés dans la mesure où les Athéniens seuls ont développé une philosophie politique "inspirante".
Pour défendre les Spartiates, P. Cartledge se fend d'une petite diatribe contre Aristote, leur plus célèbre détracteur. Aristote exprime son mépris des institutions spartiates, et précise que le régime spartiate est une "gynocratie". Cet argument teinté de misogynie reflète selon P. Cartledge une "anxiété masculine" caractéristique ; en réalité les discriminations d'Aristote reposent sur la physique. Aristote s'est efforcé d'établir une hiérarchie des espèces, et à l'intérieur de l'espèce humaine il établit une hiérarchie.