Dans la queue devant un musée qui expose quelques oeuvres de Giovanni Bellini (1430-1516), un grand-père répond à la question de son petit-fils :
- A quoi ça sert la culture ?
...presque du tac-au-tac :
- La culture ça sert à élargir l'esprit !
Pour un adepte de la culture physique depuis de nombreuses années comme moi, elle sert plutôt à empêcher l'esprit de divaguer, suivant sa tendance naturelle. L'esprit humain peut se dilater jusqu'à contenir plusieurs univers, tant qu'il n'est pas concentré dans l'effort : certains appellent ça l'imagination, d'autre la fantaisie.
Les voyages édifient la jeunesse et l'aident à mûrir ; j'en ai fait l'expérience en traversant l'Atlantique et en mesurant le fossé culturel qui sépare l'Europe des Etats-Unis. La culture des Etats-Unis exclut plus ou moins le "savoir-vivre" et comporte une proportion de divertissement importante extraordinaire. Le type qui a du savoir-vivre aux Etats-Unis sort du lot, on le distingue des autres par une sobriété inhabituelle, une nervosité moins grande... tandis qu'en Italie, en Angleterre ou en France, le savoir-vivre est plus ou moins héréditaire.
Cette différence entre la culture européenne et la culture des Etats-Unis persiste-t-elle en 2026, compte tenu de la domination culturelle des Etats-Unis depuis les années 1960 ?
La culture ne sert peut-être pas tant à "élargir l'esprit" qu'à rendre l'existence moins pesante, et à réduire ainsi le nombre des suicides, par des moyens expéditifs ou par l'empoisonnement alcoolique progressif. La culture est une cuirasse contre les attentats de la vie.
La culture est forcément lacunaire et elle n'est pas hiérarchisée. Ma connaissance des systèmes religieux est au-dessus de la moyenne, depuis la religion astrologique égyptienne en passant par le judaïsme antagoniste, certain culte solaire déguisé en christianisme, la religion matérialiste des Grecs, le monothéisme de Platon, jusqu'à une bonne vingtaine de cultes chrétiens contemporains, concurrents les uns des autres... Mes connaissances en histoire de l'art européen sont aussi supérieures à la moyenne, ainsi qu'en histoire de l'Angleterre... en revanche j'ai de grosses lacunes dans d'autres domaines comme la botanique, la musique baroque ou la géographie mondiale.
On devrait parler d'un "puits de culture" et non d'un "puits de science", car il n'y a pas de savant véritable sans ordonnancement et hiérarchisation du savoir. Les connaissances d'un homme très cultivé ressemblent à une boutique d'antiquaire, où s'amassent parfois des objets hétéroclites.
La contre-culture est une notion importante pour comprendre que la culture est aussi un instrument de pouvoir. La culture de masse, le roman populiste, ne naissent pas spontanément dans le peuple : au stade de la sécularisation de l'Occident, largement entamée dès la fin du XVIIIe siècle, la culture de masse est un substitut à la religion pour diriger les peuples.
Il n'y a pas de culture occidentale à proprement parler : quelle oeuvre plus orientale que la "Divine Comédie" de Dante, ou que la "Recherche" de Proust ? La nostalgie napoléonienne ou mussolinienne de l'empire romain n'est pas un élan que l'on peut dire "occidental" : c'est plutôt une utopie réactionnaire.
La culture aristocratique a été combattue par la culture bourgeoise, et la culture bourgeoise, à son tour, par la culture socialiste-révolutionnaire...
La critique marxiste de la culture bourgeoise pointe en particulier son relativisme, qui entraîne un développement anarchique de la culture. En matière de culture comme de musique, chacun finit par voir midi à sa porte.