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  • Homère ou Shakespeare ?

    Heureux qui comme Hamlet ne s'est pas trompé de combat... On pourrait aussi bien se demander : Ulysse ou Hamlet ? 

    Shakespeare a repris la figure du héros prométhéen d'Homère dans "Troïlus et Cressida" (1609) : on dira qu'il s'est approprié Ulysse, si l'on ignore que Shakespeare est un critique littéraire hors du commun qui, dès les premières pièces, manie la parodie, le pastiche, les réemplois, les citations, les allusions plus subtiles, en somme tous les instruments d'une critique littéraire savante, mais non pesante.

    Sh. a réemployé Ulysse, mais il a réemployé aussi Don Quichotte, d'où il tire une paire de personnages comiques, Sire André Aguecheek et Sire Toby Belch, dans une pièce à clefs ("La Nuit des Rois").

    On prête parfois aux romantiques français et allemands d'avoir bouleversé les conventions classiques du théâtre, défendues notamment par l'Académie française, en s'appuyant sur Shakespeare. Ce n'est pas tout à fait exact.

    Un tiers de siècle avant la création de l'Académie française, Hamlet se moque des conventions théâtrales défendues par Polonius, qui ne fait que réciter Platon et Aristote, mais n'y entend rien au théâtre. Hamlet ne dit pas que le théâtre antique est nul ou dépassé, mais que Platon n'a pas compris son esprit, et que Polonius ne fait que radoter. Par conséquent Hamlet évite aux Anglais ce que les Français ont subi : une Académie française défendant un théâtre artificiel au nom du "classicisme". - Va te faire voir avec ton Racine et ton Corneille, Polonius !

    Shakespeare fait mieux que s'approprier Ulysse, il révèle au lecteur le caractère prométhéen d'Ulysse et des deux grands poèmes d'Homère. La rébellion d'Ulysse contre les dieux apparaît plus nettement dans "L'Odyssée" que dans "L'Iliade", où les fils de la Nature animant les héros Achéens comme les héros Troyens sont encore visibles. En délivrant les Achéens de la guerre, Ulysse tranche le fil de la providence, qui relie les hommes aux dieux. 

    Ulysse est un homme libre, car il peut faire des choix. Il est guidé par sa conscience : un mélange de ruse, de prudence et d'expérience, sans oublier la volonté sans qui l'être humain n'est qu'une feuille morte au gré du vent. Quand on dit que les Athéniens sont misogynes, on pourrait aussi bien dire qu'ils sont prométhéens ; ils prêtent au sexe féminin une soumission plus grande aux lois de la nature.

    Il faut ajouter un point important à propos des Athéniens : ce ne sont pas des techniciens. Le terme "prométhéen" a pris au cours du XXe siècle le sens erroné de "technicien". Les Grecs disposaient déjà d'armes de destruction massives relativement efficaces, comme des miroirs géants permettant d'enflammer à distance des navires. Les Grecs utilisent des outils, comme tout le monde, mais ils n'en sont pas prisonniers comme d'autres civilisations.

    Un outil, simple ou sophistiqué, n'est jamais que l'objectivation de lois ou de principes naturels. Parce qu'ils sont prométhéens, les Athéniens ne sont pas soumis à la technique.

    Shakespeare n'aurait pas sacrifié au culte d'Homère, qui s'est développé au fil des siècles, particulièrement à partir du XIXe siècle où l'archéologie s'est développée d'une manière insensée, comme une sorte de quête des origines de l'humanité, qui n'a pas grand-chose de pragmatique. Ulysse a mis fin à la guerre de Troie, il a réparé jusqu'à la sédition que la guerre avait causée dans son royaume d'Ithaque. A quoi servent les archéologues et l'archéologie, les philologues qui dissèquent les vers d'Homère ?

    Sh. a su tirer la substantifique moëlle d'Homère, créant à son tour plusieurs personnages prométhéens comme Hamlet ou Périclès, Olivia (dont la connotation grecque n'échappe à personne). Avec Shakespeare l'Histoire reprend son cours, et l'on sait que ceux qui veulent l'interrompre sont des cyclopes, des lotophages, des sorcières ou des prétendants prétentieux.

  • Principes de la Révolution des Gilets jaunes

    Le premier principe de la révolution est qu'elle ne doit pas viser à instaurer un régime politique parfait, mais simplement à restaurer l'action politique à laquelle le gouvernement technocratique s'est substitué au cours du XXe siècle. Les révolutionnaires doivent démanteler l'Etat profond, en commençant par la haute fonction publique, qui est mathématiquement la plus attachée à la perpétuation de cet Etat. En France il n'existe pas de cloisonnement entre la haute fonction publique et la haute fonction bancaire.

    La technocratie gaulliste, puis mitterrandienne, a opéré une concentration du pouvoir exécutif au-delà même de ce que ses actionnaires avaient souhaité. Les gaullistes ont été incapables de mettre en place la décentralisation, et les mitterrandiens ont été incapables de restaurer la fonction législative du Parlement. C'est à cet endroit précisément que l'effet concentrationnaire de l'économie capitaliste, effet décrit par K. Marx dès la fin du XIXe siècle, doit être saisi par les Gilets jaunes, afin de ne pas répéter les erreurs des sociaux-démocrates. L'utopie MAGA de l'inversion de la marche du capitalisme n'est qu'une utopie, c'est-à-dire une impasse.

    Le dispositif oligarchique mis en place par F. Mitterrand au début des années 1980, sur les ruines d'un gaullisme dépassé, s'oppose aux projets de mise au pas de l'Etat profond par le moyen juridique, constitutionnel ou autre. En effet les modalités du pouvoir oligarchique sont, par définition, inconstitutionnelles. A quoi bon corriger les règles du jeu quand la tricherie s'impose comme la seule règle véritable ? Le Frexit prôné par les Gilets jaunes souverainistes semble particulièrement inepte puisque le Brexit, voté par les Britanniques il y a dix ans, ne leur a pas permis de s'émanciper de la politique bruxelloise. L'oligarchie est un régime qui, du point de vue démocratique libéral de Tocqueville, est pire que la monarchie elle-même. Puisque l'Union européenne entend se perpétuer dans le soutien militaire et financier à l'Ukraine, qui s'est peu à peu transformée en Etat mercenaire, s'opposer par tous les moyens à la guerre revient à s'opposer à Bruxelles ; les technocrates bruxellois sont sur la corde raide et ils le savent.

    Les Gilets jaunes, au contraire des sociaux-démocrates contre-révolutionnaires, doivent comprendre que l'économie capitaliste est la première cause de l'embolie de l'Etat, comme la consommation excessive de graisse et de sucre est cause de l'embolie cardiaque. On ne peut sérieusement vouloir réduire l'emprise de l'Etat sans s'attaquer à celle du Capital.

    Le deuxième principe révolutionnaire est donc que la révolution s'impose du fait de la formule oligarchique impudique, à laquelle la constitution ne fait que servir de paravent. Les médias citoyens qui combattent les médias oligarchiques avec les moyens du bord, ceux qui les soutiennent, ont déjà commencé la révolution, car les médias de masse sont la principale courroie de transmission de ce pouvoir sournois.

    Le troisième principe de la révolution des Gilets jaunes est qu'elle doit être purgée au maximum de l'utopie sous toutes ses formes. L'utopie est l'opium du peuple ; la bourgeoisie la répand dans le peuple pour le suborner comme l'empire britannique a répandu l'opium en Chine. La liberté de l'utopiste n'est autre que la mort, le cimetière la concrétisation des rêves anarchistes. La révolution de 1789 a échoué à libérer les Français de l'oppression car c'était une révolution nationaliste utopique.

    L'utopie est le stade infantile de la politique selon Marx et Lénine. L'Etat profond se nourrit essentiellement des fantasmes du peuple. La conscience politique, dont Lénine souligne qu'elle est une condition indispensable à une révolution consciente, se forge contre l'utopie.

    Plus les Gilets jaunes seront conscients du rôle historique qu'ils peuvent jouer, moins la révolution sera violente. Il ne s'agit pas tant d'éliminer la bourgeoisie que de mettre fin aux malversations de l'aristocratie de l'argent.