Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

1848

  • Choses vues

    ...lors de la journée du 17 octobre 2026, sur la rive droite de Paris ; quelques jours auparavant les porte-parole des Gilets jaunes ont lancé un appel à renverser le monarque Emmanuel Macron, huit ans après la grève historique nationale des Gilets, qui avait poussé l'appareil d'Etat dans ses derniers retranchements.

    En fin de matinée je cherche à gagner la place de la République, point de jonction entre des mouvements poursuivant des buts différents, certains "jusqu'au-boutistes" comme les Gilets, d'autres pas. La surveillance policière est déjà en place pratiquement sur la largeur de Paris, plus dense à mesure que je me rapproche. Il fait un temps magnifique. J'enfile mon gilet jaune réfléchissant. Je comprends vite que je ne pourrai pas atteindre la place de la République, où la bagarre a déjà commencé entre les "robocops", comme j'appelle cette police dédiée à la répression, et des grappes de jeunes types masqués pour n'être pas identifiés grâce aux caméras de surveillance. Les grenades pleuvent, inondant la place de gaz irritant. Les détonations font vibrer l'air et certaines femmes ne peuvent s'empêcher de pousser de petits cris à chaque fois. On se croirait sur le tournage d'un film de guerre.

    Je suis coincé entre un groupe de jeunes internes des hôpitaux qui réclame en criant des conditions de travail et un salaire décents, et un cordon double de robocops. Après avoir essuyé quelques tirs de grenade, qui nous font reculer de quelques dizaines de mètres, on commence à scander : "TOUT LE MONDE, DE-TESTE LA POLICE... TOUT LE MONDE, DE-TESTE...". Par derrière de nouveaux groupes de protestataires nous poussent de nouveau vers les robocops.

    Difficile de deviner la tactique des robocops... créer un point de fixation autour de la Place de la République ? Ils n'y arriveront pas, car la foule est de plus en plus dense. Les robocops sont cernés, contraints à des manoeuvres compliquées au ras des manifestants. Au bout d'une heure, au sein des groupes les moins agressifs, lassés de recevoir des grenades, on commence à répliquer, à balancer divers objets sur le barrage policier.

    On distingue mal ce qui se passe sur la Place de la République, nappée de gaz lacrymogène ; des petits feux ont été allumés par les jeunes rebelles, qui répandent une fumée plus noire. On peut voir un grand drapeau breton flotter au-dessus de la mêlée. Je distingue aussi des drapeaux français, moins incongrus. A un moment les rebelles entonnent une "Marseillaise".

    On se plaque contre les murs pour laisser passer un camion des pompiers qui se fraye un chemin vers la place ; les secours sont acclamés : intention vexatoire des manifestants vis-à-vis de la police qui vient d'être huée.

    Je me déplace dans d'autres rues adjacentes pour constater que la situation est à peu près la même. Les colonnes de manifestants sont coincées, elles commencent à s'impatienter. Une jeune femme enthousiaste en bonnet phrygien et toge blanche galope, joyeuse, vers le barrage ; mon regard la perd dans la foule.

    La marée humaine ne cesse de croître, composée en majorité de très jeunes gens, dont certains portent parfois un gilet jaune, symbole de la première révolte. Une jeune femme me croise, portant des vêtements noirs, des sortes de bottes militaires ; sur son dos entièrement dénudé, tatoué en capitales : L'ENFER EST VIDE, TOUS LES DEMONS SONT ICI. J'échange quelques paroles avec une mère qui a accompagné son fils métis, dont elle ne lâche pas le bras ; elle dit craindre la brutalité de la police s'il se faisait arrêter. Un jeune journaliste à l'air sympathique voudrait me poser quelques questions sur mes motivations ; en apprenant le nom de son employeur, je l'éconduis en lui expliquant que c'est un oligarque pour lequel j'éprouve peu de respect.

    La logique révolutionnaire serait de forcer le barrage policier et de se diriger vers l'Elysée, au lieu de cette valse-hésitation avec la police. Le préfet de police a probablement anticipé ce mouvement en confinant la manifestation à bonne distance de la Place de la Concorde. Ce désir de printemps politique en plein automne est sans doute celui des plus jeunes. Cependant un type d'un certain âge me lance, enthousiaste : - Cela fait quarante ans que j'attendais ça ! La soixantaine, une femme d'apparence plutôt bourgeoise défie le cordon de robocops, statique, à quelques mètres seulement, l'injurie comme si elle avait dix-sept ans, en proie à une rage folle.

    Je dérive vers le boulevard Richard Lenoir, retrouve un climat d'affrontement plus intense entre des groupes composés majoritairement de jeunes garçons, presque tous Maghrébins, auxquels se mêlent quelques jeunes filles. On joue manifestement ; on joue à faire la révolution. On reflue face aux charges des robocops, puis on repart à l'assaut quand la police bat en retraite. Je suis leur mouvement, légèrement en retrait pour mieux observer et éviter d'être bousculé ; un feu part d'une poubelle, puis d'une autre, déclenchés par qui ? par quoi ? Les bannes des restaurants s'embrasent ensuite, produisant des flammes d'un bel orange vif, et une épaisse fumée noire ; deux jeunes filles près de moi s'approchent avec leurs smartphones pour filmer le spectacle ; on entend les sirènes des pompiers au loin. Les réservoirs des véhicules enflammés explosent en produisant un bruit sourd. - "Gaffe me dit un type d'âge mûr, il peut y avoir des explosions de conduites de gaz, et là "boum !", c'est le gros cratère...". On s'éloigne ensemble prudemment du feu d'artifice.

    Scène dramatique en franchissant une passerelle-écluse du canal Saint-Martin ; un jeune type gravement blessé - le sang jaillit de sa cuisse malgré un garrot - porté sur un brancard de fortune par ses camarades ; ils poursuivent une fourgonnette de pompiers qu'ils ont vue passer et qui progresse lentement le long du canal ; la fourgonnette s'arrête, on embarque le blessé, dont le bras et la main tordue sont théâtralement dressés vers le ciel ; les pompiers repoussent difficilement les sauveteurs qui voudraient tous grimper dans le véhicule, claquent les portières. Je suis arrivé trop tard pour voir comment le révolutionnaire en herbe s'est fait cette blessure... peut-être une grenade ?

    Je me dirige vers la gare de l'Est et traverse une zone plus calme. A l'angle d'une rue on pille un Franprix : un jeune type ressort, hilare, avec un sac plastique rempli de barres chocolatées. Les gens se déplacent en tous sens. Quelques touristes étrangers sont piégés, effarés, ne comprennent pas ce qui se passe, préfèrent ne pas demander.

    Boulevard Magenta, je tombe sur le long cortège qui s'est formé, se dirige lentement, presque nonchalamment, vers la place de Clichy, et paraît interminable. Je m'agrège. Il y a là beaucoup d'étudiants et de lycéens, quelques-uns portant des étendards anarchistes. Beaucoup ont rédigé des slogans sur de petits panneaux de cartons. Je note : "EDUQUE-MOI SI TU PEUX !". On grimpe sur les arrêts de bus, on fait tourner les colonnes Morris à toute vitesse pour les rendre folles ; la toiture élevée du Lycée Jacques Decour est jonchée de jeunes gens qui s'amusent à se faire peur, saluent le cortège sous leurs pieds ; pas d'échauffourées ni de gavroches banlieusards avides d'en découdre par ici ; même les policiers se font rares et discrets, déclenchant des "ACAB ! ACAB !" railleurs dans les rangs des lycéens - le "Mort aux vaches !" à la mode (All Cops are Bastards).

    En bordure du quartier de Montmartre, certains de ses habitants d'âge avancé regardent passer le cortège, le jaugent avec des regards circulaires, impressionnés. Le jour faiblit déjà, le rideau s'apprête à tomber sur ce que les Gilets jaunes appelleront sans doute l'Acte I.