Voilà encore que je me fais traiter de “fan de Houellebecq” dans un courriel. Non, franchement, Houellebecq et ses romans paraphilosophiques n’ont pas grand-chose pour me botter. C’est Houellebecq-l’acteur que j’admire, sa façon de ridiculiser l’intelligentsia, avec assez de sang-froid. Je suis admiratif d’un type qui est capable de garder son calme une demi-heure face à Laure Adler, par exemple, et je parle pas des jambes de la gonzesse, largement exagérées par les mitterrandolâtres. Dans ce domaine-là je ne trouve pas que Mitterrand ait eu le goût très sûr, d’ailleurs. Que pouvait-il bien trouver à Catherine Langeais, Anne Pingeot ??
Houellebecq réussit à faire passer un peu d’air frais dans ce cul serré qu’est devenue la France. Il montre sa bite sur la Place des Droits de l’Homme en plein jour et les flics n’arrivent pas à le choper. Un peu comme Le Pen. À cette différence que Le Pen ne ridiculise pas l’intelligentsia, il la terrorise plutôt. Le journaliste qui va interviouver Le Pen, il a les foies en montant sur le plateau, la trouille de se prendre une vanne qui va le griller définitivement. Je parle pas d’Elkkabach ou de Duhamel, Elkkabach et Duhamel, ces vieux briscards, sont ridicules à chacune de leurs apparitions et ça les empêche pas de continuer d’engranger des points-retraite en toute sérénité. J’étais assis l’autre jour à côté de Duhamel dans le bus, j’avais l’impression d’être assis à côté d’une caricature de Daumier - ou de Dubout. Il a quand même réussi à passer la porte, mais de justesse.
Il n’y a que Tapie qui soit monté à l’assaut de Le Pen la fleur au fusil. Ah, Tapie, je le regrette celui-là, la terreur des jospinistes, des strauss-kahniens et des fabiusiens, tous ces gens gris qui nous empoisonnent la vie.
Mais j’ai peur qu’il ne revienne pas, Tapie, qu’il préfère troquer sa candicature contre un arrangement fiscal. Ce type a l’air d’avoir le sens de la famille avant tout. Encore une fois, c’est dommage, je l’aurais bien vu en bouffon de la reine, la reine Ségolène, ralliement au second tour, il n’est écrit nulle part que les reines n’ont pas besoin d’un bouffon, elles aussi, pour faire rire le peuple.
Dans le succès de Le Pen et de Tapie, évidemment, il y a beaucoup de ça, ils rentrent dans le lard des privilégiés de la télé et de la radio, qui couvrent les émeutes dans les banlieues bien au chaud dans leurs petites limousines de fonction les poches pleines de biffetons pour acheter leur tranquillité, et ça fait plaisir à voir.
Pendant longtemps, on a brandi l’argument majeur que Le Pen et Tapie étaient bien incapables de gouverner la France, mais l’accumulation des bourdes commises par Mitterrand et Chirac font que cet argument a un peu perdu de son impact…
Mais je m’égare, je voulais parler de Houellebecq et je parle de Le Pen et de Tapie. Tant pis, on verra demain.
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Cauchemar au chocolat ?
« Pendant longtemps, la décadence de l’Occident resta masquée aux yeux de l’opinion publique par le rideau de fumée du discours politique optimiste répandu par la télévision dans 99,9 % des foyers.
Les exploits technologiques accomplis par les États-Unis donnaient l’illusion d’un gain de temps et d’espace, d’un progrès. De fragiles gadgets suffisaient à combler les rêves du plus grand nombre.
« Au début du XXIe siècle, néanmoins, le voile ultra-résistant de la propagande commença à se déchirer. Il n’est jusqu’au plus abruti des cinéphiles, prostré dans l’obscurité et le vacarme d’une salle de cinéma, qui ne pouvait sentir l’odeur de la gangrène. C’était comme si les premiers attentats perpétrés par Ben Laden à New York avaient entamé l’inoxydable arrogance du monde occidental. On mentait encore, certes, mais c’était plus par habitude qu’autre chose, désormais.
« Le cœur n’y était plus, la retraite approchait pour les collaborateurs du régime. Ils semblaient fatigués de leurs propres contorsions intellectuelles pour démontrer la mort de Dieu, l’innocuité de la démocratie, pour essayer de justifier l’art contemporain, bref, tout le cinoche. Ils aspiraient sans doute désormais à se consacrer entièrement à leurs collections de timbres-poste.
« En prenant un peu de recul sur le territoire des beaux-arts sinistré, aux mains des iconoclastes, on ne pouvait s’empêcher de penser à la formule de Spengler selon laquelle la décadence intervient lorsque l’âme d’une civilisation est arrivée au bout de ses possibilités. Dans le domaine précis de la littérature, on était allé jusqu’à intenter des procès d’intention à des cadavres. L’emprisonnement d’un écrivain, méthode maladroite, avait été remplacé par l’autocensure, qui ne risquait pas d’émouvoir des consciences atrophiées.
À la vie intellectuelle libre des siècles passés, les éditeurs avaient substitué ce qu’on appelait la “rentrée littéraire”, une fois par an d’abord, puis tous les trimestres.
« Ces rentrées littéraires sont quelque chose d’assez difficile à imaginer… Il faut se représenter les écrivains en écoliers soucieux avant tout de plaire à leurs maîtres, débordant d’enthousiasme servile.
Seule la mémoire astronomique des ordinateurs a conservé en mémoire cette litanie de pseudos interminable : Adrien Zeller, Lola Pile, Yannick Moix, Zoé Delaume, Patrice Poivre-d’Armor, Marie Nothombe, Eric Beigebédé, etc., etc., ces promos entières d’écrivains qui rendaient poliment leurs copies à l’heure en s’efforçant de ne pas être hors sujet avaient déjà sombré dans l’oubli moins de dix ans après.
Qui voudrait aujourd’hui enquêter sur ce phénomène ne retrouverait que des premiers prix de fayotage, une génération de faiseurs s’improvisant écrivains à la sortie de "Sciences-po". ou de "Sup de co.-Lyon". Tout ça pour le confort de voir leurs noms écrits noir sur blanc dans la case “bénéficiaire” d’un premier chèque d’avance… puis d’un deuxième, jusqu’à faire de ces devoirs de vacances une vraie profession ouvrant droit à une retraite républicaine. Si on a retenu le seul nom de Michel Houellebecq, c’est juste parce qu’il était cet élève qui, du fond de la classe, jetait des boulettes sur le prof. Et les filles applaudissaient devant tant de mâle audace. Après il fut viré de l’école.
« On aurait sûrement stupéfait Yannick Moix, pour prendre un nom dans cette liste au hasard, si on avait voulu lui retirer le droit d’étaler complaisamment ses petites blessures narcissiques, de jeter ses parents en pâture au public ou je ne sais quelle autre obscénité, si on lui avait dit que n’ayant pas le tiers du quart du talent de Céline ni même de Rousseau, il était préférable qu’il s’épanche en privé… Mais la photo dudit Moix, que je viens de retrouver grâce à un moteur de recherche, m’incite tout à coup à être indulgent avec ce pauvre type au physique simiesque. Le moins qu’on puisse dire c’est qu’il n’a pas été gâté par la nature. Il arrive qu’un enfant ne pardonne jamais à ses parents de l’avoir fait aussi laid et qu’il n’ait de cesse de se venger de cette infortune en… »
Là-dessus je me réveille en sursaut, soudain, en plein milieu de la nuit dernière, complètement hirsute. Qu’est-ce qui m’arrive, moi qui dors si bien d’habitude !?
En cherchant à s’enrouler autour de mon cou, mon bras heurte le Siècle de 1914. J’ai dû m’endormir dessus. Ça doit être Venner qui m’a réveillé. C’est toujours mieux que de dormir seul. Ah, cette bouteille dorée retrouvée dans une des poubelles de mon immeuble n’est peut-être pas non plus complètement étrangère à ce cauchemar. Intrigué par cette flasque encore vierge, je l’avais remontée dans ma cuisine. J’avais dû casser le goulot pour pouvoir l’ouvrir, probable que c’est pour ça qu’on l’avait jetée. C’est une sorte de liqueur brune au chocolat. C’est suisse, un peu bizarre. Est-ce que c’est ça qu’on appelle “kaluah” ? -
Marcel Aymé est mort
Dos à dos, un vieux militant de la CGT et un jeune CRS. Le premier sirote sans gêne un Coca-Cola frais et se marre bruyamment en direction de ses camarades. Il jouit sans retenue de tout ce boucan insolent, la grosse sono qui débite de la musique pop, les canettes vides qui roulent dans le caniveau d’une rue de Paname.
Il est midi. Pigalle et le repos du militant syndicaliste ne sont pas loin, à deux pas d’ici. Si seulement cette brave Gisèle était pas au chômedu et avait pas insisté pour l’accompagner à la manif, il se serait bien tapé une petite Russe, quitte à entamer son pouvoir d’achat ! « ‘Chier, à quoi ça tient le paradis, quand même… »
Le flic, lui, sourit à l’idée de toucher une prime pour une matinée passée à mater les culs bien roulés des petites bourgeoises qui défilent dans ce quartier privilégié. Il bombe le torse, on sait jamais, des fois qu’une des poupées s’intéresse à lui…
Car le cégétiste, c’est tout ce qu’il y a de plus prévisible et confortable pour un CRS, ils savent manœuvrer ; il transpirera même pas aujourd’hui. Il pense pas encore aux putes. Il n’a que vingt-trois ans, il préfère l'amour.
L’été jette ses derniers feux. Un bobo parisien se faufile prudemment entre les deux costauds. Il ne songe qu’à en profiter au maximum, tant que ça durera. Son mot d’ordre à lui, c'est : « Ne surtout pas faire de politique. »
