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L'Histoire comme conscience politique

La conception de l'Histoire comme "conscience politique" n'est pas exclusivement marxiste ou léniniste. Le projet d'un historien comme Thucydide était bien d'éclairer l'action politique en rapportant le plus fidèlement possible les évènements historiques, en s'écartant ainsi du culte des grands hommes et du récit de leurs exploits, c'est-à-dire du genre archaïque de l'épopée lyrique ("L'Enéide").

Beaucoup plus près de nous se situent Machiavel et Shakespeare, dans le sillage desquels Karl Marx et Frédéric Engels s'inscrivent. K. Marx voyait dans la "Comédie humaine" de Balzac la formulation romanesque du propos du "Capital", mais le contexte politico-religieux d'où émerge le capitalisme est encore plus nettement cerné dans "Le Marchand de Venise", au début du XVIIe siècle. La postulat wébérien de la rationalité du capitalisme est démoli par Shakespeare plus de deux siècles avant qu'il soit formulé par Weber.

Machiavel permet pratiquement de dater la fin du Moyen-âge et la naissance de la pensée occidentale. L'Europe baignait jusque-là dans le droit romain, mâtiné de références chrétiennes. Il n'y a pas moins occidentale que la philosophie politique de Platon, dans la mesure où elle est hermétique à l'Histoire (comme conscience).

Machiavel oppose au système théocratique de Platon l'expérience concrète de l'action politique. Le rôle du conseiller du prince consiste à l'initier à la réalité sociale et politique, dont il est pratiquement, pour des raisons sociales, déconnecté.

Shakespeare perfectionne l'enseignement de Machiavel avec ses tétralogies historiques, tout en faisant la satire de la science politique platonicienne, qui conserve jusqu'à la fin du XVIe siècle une certaine aura au sein des élites européennes. Les imbéciles, dans le théâtre de Shakespeare, se passionnent pour les ouvrages de "science politique".

L'innovation de K. Marx et F. Engels consiste à prêter au prolétaire la capacité d'acquérir une conscience politique, faculté accordée exclusivement à l'homme d'élite oisif autrefois. La domination de la classe bourgeoise passe par la culture : la "valeur travail" est ainsi consacrée par la bourgeoisie moderne et elle seule à travers les âges, au stade séculier où l'Etat-providence occupe la place de Dieu et les policiers sont baptisés "gardiens de la paix".

Du point de vue marxiste, la culture bourgeoise (1800-2026) consiste donc, avant tout, à étouffer l'Histoire comme conscience politique, à la noyer dans l'épopée ou le récit national enseigné par des fonctionnaires d'Etat. C'est donc plus ou moins par défaut que Marx et Hegel accordent au prolétaire la capacité de s'émanciper. Eux-mêmes étaient des bourgeois disposés au sacrifice de leurs intérêts personnels.

La théorie économique libérale est aussi, selon Marx et Engels, un moyen de liquider l'Histoire au profit de modèles économiques abstraits, qui fournissent a posteriori des explications biologiques darwinistes aux crises à répétition. On présente à tort K. Marx comme un "économiste" : le propos de Marx est plutôt de dire que l'économie capitaliste étouffe l'action politique (en faisant par exemple passer les profits des cartels pour "l'intérêt général").

La légende dorée veut que le premier auditoire de Marx fut composé d'artisans ; une histoire plausible, car un artisan est prédisposé à comprendre l'inversion du rapport de forces entre l'ouvrier et l'outil dans le processus industriel (inversion illustrée de façon comique par Charlie Chaplin) : l'artisan domine l'outil, tandis que l'ouvrier est dominé par l'outil. On a pu voir dans le monde agricole au XXe siècle, sous la férule de technocrates, s'accomplir le pronostic de Marx de l'industrialisation de l'agriculture et de la production de biens de consommation alimentaires à forte plus-value.

La pensée réactionnaire (Nietzsche, Maurras...) est essentiellement orientale : elle se contente de nier le progrès de façon plus ou moins subtile. Beaucoup plus habilement, la bourgeoisie hégélienne prétend elle-même représenter le Progrès.

- Faisons un détour par la pensée libérale, marquée par l'idéalisme platonicien ; Aldous Huxley, libéral-critique et non totalitaire, qui condamne le libéralisme dès 1958 comme un principe de gouvernement pire que le nazisme (plus manipulateur), a cette formule ironique : "La seule leçon de l'Histoire que l'on peut tirer, est que personne ne tire de leçons de l'Histoire."

Or c'est précisément ce qui fait la faiblesse de son "Brave New World" : le roman d'anticipation d'Huxley évacue purement et simplement la lutte des classes. Huxley est incapable de penser l'économie capitaliste, cause de violence politique permanente : il prend au pied de la lettre la promesse de paix mondiale faite par les élites libérales ou social-démocrates ; près de trente ans après la publication de "Brave New World", Huxley s'accroche à sa science-fiction, contre l'évidence de la nullité du transhumanisme darwinien (tant libéral que nazi), qu'il concède à moitié tout de même.

A contrario G. Orwell fait dans "1984" de l'Etat totalitaire moderne (hégélien) le principal acteur de la lutte des classes, désormais à l'échelle mondiale. Avec "1984", on est de plain-pied dans l'Histoire comme conscience politique (conscience que l'Etat moderne ne repose pas tant sur le droit que sur la propagande).

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