L'action politique est souvent réduite à la "prise du pouvoir" légale ou révolutionnaire. Précisons ici que la légalité bourgeoise constitutionnelle est opposable au peuple et non à la bourgeoisie française elle-même ; pour ainsi dire la "révolution" est la propriété intellectuelle de la bourgeoisie, comme le "droit divin" justifiait la monarchie d'Ancien régime.
La réaction des têtes pensantes de la bourgeoisie en 2018, est édifiante : alors même que le mouvement des Gilets jaunes n'avait pas d'objectif révolutionnaire déclaré (quoi qu'il ait mis "de facto" en péril l'Etat profond), les représentants de la bourgeoisie ont privé les Gilets jaunes du droit de se dire "révolutionnaire" ou de se réclamer de l'une ou l'autre des révolutions françaises ! L'effort des médias a été pour ramener le mouvement des Gilets à une jacquerie d'employés mécontents.
En réalité, les révolutionnaires ne prennent pas le pouvoir, celui-ci trébuche et tombe du fait de sa corruption et de son incapacité.
La révolution bolchévique ne s'inscrit pas dans la logique révolutionnaire marxiste, car l'empire Romanov à l'agonie n'est pas un régime bourgeois capitaliste, mais une organisation quasi-médiévale. Lénine n'a rien fait pour faire tomber les Romanov ; il est le premier surpris car il ne pensait pas l'empire russe aussi profondément miné.
L'action politique de Lénine est le journalisme et, pour résumer son but, l'enseignement de l'Histoire en lieu et place du catéchisme et de la métaphysique bourgeoise. Lénine ne le savait peut-être pas lui-même, mais c'est exactement ce que fait Shakespeare avec ses tétralogies historiques, avec une habileté pour ainsi dire diabolique, à travers le prisme du divertissement ; cela revient pratiquement à utiliser le goût de l'être humain pour le mensonge (la fiction) afin de l'attirer vers la vérité. Dès la fin du XVIe siècle, Shakespeare définit le brouillard idéologique comme un obstacle à l'action politique.
Puis l'action politique de Lénine est la direction du parti bolchévique, c'est-à-dire la tête du nouvel Etat russe pendant une poignée d'années, dans des conditions très éloignées du préalable posé par Lénine au démantèlement de l'Etat : le refus du prolétariat européen de se laisser entraîner dans une guerre industrielle et coloniale.
On peut reprocher à Lénine (certains l'ont fait) d'avoir compromis le marxisme dans une révolution opportuniste, quand bien même la plupart des conditions permettant l'émancipation du peuple n'étaient pas réunies. Néanmoins Lénine conçoit bien l'action politique, selon Marx, comme une action prométhéenne, dirigée par conséquent contre les forces du destin ou de la providence, auxquelles sont soumis les êtres "sociaux", incapables de se révolter contre la condition humaine.
A l'opposé, le philosophe réactionnaire Nietzsche accuse Jésus-Christ et les prophètes juifs d'avoir inculqué à l'humanité le goût de se révolter contre la condition humaine, à l'opposé du bouddhisme, conçu "a contrario" pour la faire accepter "jusqu'à la lie". Ce philosophe ennemi de l'Histoire n'est pas loin de toucher du doigt la contradiction de sa doctrine, puisque l'effort du clergé au Moyen-âge consiste largement à faire passer le christianisme pour un bouddhisme et à idéaliser la condition humaine à travers la figure de Jésus-Christ.
Au stade totalitaire où nous sommes entrés dès 1914, ce qui a permis à certains essayistes de proposer des descriptions assez précises entre les années 1930 et 1950, on peut dire que l'action politique, au sens grec, shakespearien ou marxiste-léniniste du terme, a été anéantie par le "process technocratique". On peut se demander en quoi Hitler est un homme d'action ? Il n'est pas responsable de la chute de la république de Weimar, qui crée les conditions de son ascension politique. Tout le talent d'Hitler consiste à jouer le rôle d'interface crédible entre les cartels capitalistes et le prolétariat allemand, afin d'éviter une révolution prolétarienne. L'homme providentiel est donc l'homme d'un système, sa figure de proue. Le talent d'Hitler, souligné par A. Huxley, est principalement un talent de mise en scène. C'est sans doute une constante dans l'histoire du totalitarisme : les aspects ridicules, souvent grandiloquents, de tel ou tel démagogue, sont imperceptibles par ceux qui lui vouent un culte.
L'anéantissement de l'action politique est décrit aussi par Orwell sur le plan de l'éthique, ce qui a le don de rendre cet anéantissement effrayant, tout en élucidant le dispositif des "élites Epstein" mis à jour par les MAGA. De façon simple à comprendre, quand l'homme n'est pas un animal politique, il redevient un animal tout court, et cela est effrayant selon Orwell car la bête humaine tient les rênes du pouvoir. "Le libéralisme est pire que le nazisme", ajoute Huxley, car le nazisme n'a pas eu le temps de s'installer dans le temps. Diverses formules du darwinisme social (spencérisme) se sont substituées à l'éthique, au stade totalitaire technocratique.
Les théoriciens réactionnaires ont vu dans la démocratie elle-même le principe de l'anéantissement de l'action politique. Ce faisant, ils n'ont fait que conforter le point de vue technocratique et le gouvernement arbitraire d'une petite caste ; c'est à peu près à quoi se résume le gaullisme entre 1958 et 1981.
Bien plus qu'elle ne représente une révolution industrielle, l'intelligence artificielle représente le triomphe de l'automatisation sur l'action politique. Immédiatement après avoir affiché sa volonté de combattre le capitalisme financier des fonds de pension et de restaurer l'industrie, Donald Trump a annoncé 600 milliards d'investissements dans l'iA, ce qui trahit son inconséquence économique (et plus encore, sans doute, celle de ses électeurs).
L'aptitude des robots au bonheur est plus grande que celle des êtres humains, dirait Huxley, et c'est ce qui en fait des êtres supérieurs dans le contexte totalitaire, où le bonheur joue le rôle de la métaphysique.
Il n'y a donc rien de moins évident que la notion d'action politique au stade totalitaire ; elle est le plus souvent assimilée à la conquête du pouvoir, ou à l'exercice du pouvoir suivant un process technocratique, dont l'histoire enseigne qu'il ressemble beaucoup à la croisière du "Titanic" : quand l'étrave vient heurter l'iceberg, tout le monde est responsable de ce qui vient de se passer, mais personne ne sent coupable en particulier.