Dans son sermon "sur la chute de Rome", le célèbre évêque africain d'Hippone, Augustin (354-430), tenait à rassurer ses ouailles en leur rappelant que la Foi chrétienne était éternelle et non liée à un empire qui venait soudainement de s'effondrer. Même la civilisation grecque, remarquait Karl Marx, qui l'admirait plus que d'autres en raison de son caractère prométhéen, même la civilisation athénienne a fini par sombrer.
Le Juif Zemmour, obscur publiciste à qui ses talents d'animateur télé ont procuré une large audience, et il faut bien dire un certain culot, est tombé amoureux de la France éternelle, car on ne tombe jamais amoureux que des choses éternelles. Et cette France, il ne la conçoit que "catholique", précisément quand - et c'est là que ça devient comique - elle ne l'est plus du tout. On comprend que cela contrarie son désir !
On a beaucoup glosé sur le désir pervers d'Emmanuel Macron de ne pas quitter la France en dépit du rejet des "forces vives" de la nation (par "forces vives" j'entends tout ce qui n'est pas cuit d'une façon où d'une autre, ni acheté par une puissance étrangère)... le désir d'E. Zemmour ne paraît pas moins pervers ; compte tenu de son inspiration gaullienne, on peut parler de syndrome de "l'homme providentiel". De Gaulle en était frappé, presque autant que Jeanne d'Arc. Est-ce que ce n'est pas l'erreur de Judas Iscariote, d'avoir pris Jésus-Christ pour un homme providentiel, capable de bouter les Romains hors de Palestine et de restaurer la souveraineté d'Israël ?
La Foi chrétienne n'interdit pas d'exercer une fonction politique, mais elle interdit en revanche de mélanger les questions temporelles avec les questions spirituelles.
La seule Providence qui tienne, en 2026, c'est l'Etat capitaliste. De Gaulle lui-même ne fut qu'un personnage secondaire, assez impuissant à diriger l'Etat comme il l'entendait. Il ne faut pas confondre les démonstrations de souveraineté avec la souveraineté véritable, que la France a perdu en 1940.
La question qui se pose aujourd'hui, pour un patriote pragmatique, est de savoir s'il vaut mieux saborder cet Etat capitaliste à la remorque de l'Allemagne et redescendre sur terre, ou bien faire confiance à l'Etat capitaliste à la remorque de l'Allemagne ; c'est ce dernier choix qui guide le personnel politique français (largement infantilisé par la constitution gaulliste), de Mélenchon à Le Pen en passant par les partis ouvertement europhiles en dépit du bilan catastrophique du projet d'Union européenne, broyé par le conflit entre le bloc impérialiste russe (Eurasia) et le bloc impérialiste anglo-saxon (Océania).
E. Zemmour a l'air de croire que les guerres civiles, baptisées "révolutions" par la bourgeoisie libérale, sont un affrontement d'idées énoncées par les intellectuels de deux camps opposés. Les révolutionnaires ne font que s'engouffrer dans la brèche créée par la gabegie du pouvoir en place. La défaite de l'empire catholique napoléonien face à la Prusse a définitivement relégué l'idéologie catholique française au rang de vieille lune : il a fallu un siècle pour réduire le catholicisme français à une petite secte.
L'idéologie catholique fut bel et bien constitutive de l'Etat français jusqu'à une certaine date, avant que l'idéologie républicaine ne le devienne à son tour, et ne cède le pas à la fin du XXe siècle à l'idéologie européenne libérale, encensée par le pape moderniste Benoît XVI en personne. A quelle date de l'histoire de France le Juif Zemmour veut-il revenir exactement ? N'est-il pas bon à enfermer avec ses partisans au Puy-du-Fou ?
Il est préférable que les dernières forces vives d'un corps malade s'entendent plutôt qu'elles se divisent sur des questions idéologiques.
Sur l'idéologie catholique on peut consulter Charles Maurras, moins loufoque que Zemmour : Maurras concevait l'idéologie catholique, qu'il voulait préserver, séparément de la Foi et des apôtres, dont il se serait bien passé. Impossible pour le maurrassien Charles de Gaulle de faire avaler à ses alliés communistes de circonstance le retour à une monarchie catholique comme en Espagne.
Le "judéo-christianisme" n'est pas possible, explique l'évêque Augustin, car sans cela notre Sauveur Jésus-Christ ne serait pas venu parmi les hommes rétablir la vraie Foi.