Admirateur d'Homère, je n'ai pas vu "L'Odyssée" de Christopher Nolan au cinoche, dont les médias se sont fait largement l'écho. Je me suis contenté de lire une interview de ce metteur en scène, qui déclare s'être appliqué à faire ressortir le caractère épique du poème. Mais l'épopée est un genre grandiloquent assez creux. Si le diptyque d'Homère a fait couler autant d'encre au cours des millénaires, ce n'est pas en raison de son caractère épique mais ALLEGORIQUE, qui est une provocation à l'interprétation.
Si je devais démontrer dans une conférence que l'art états-unien (démocrate-chrétien) n'existe pas sous une autre forme que la propagande (genre qui prolonge l'épopée), je m'efforcerais d'apporter la preuve qu'il n'est pas allégorique - par exemple qu'il n'y a pas de romancier états-unien qui, comme Balzac, soit fondé sur l'allégorie (la "peau de chagrin" est la plus fameuse des métaphores balzaciennes).
Je n'ignore pas qu'il existe un cinéma hollywoodien "symboliste", mais ce symbolisme est onirique, comme la peinture de S. Dali, qui peint une montre molle pour signifier la plasticité du temps. Or, il n'y a pas moins onirique que l'Iliade et l'Odyssée - il suffit de voir sur quelle déception s'achève le rêve de gloire infinie d'Achille. Quelle invitation au rêve la mer ne représente-t-elle pas ! Or, précisément, la mer s'interpose entre Ulysse et Ithaque.
- Le moraliste & philologue italien Léopardi impute curieusement au hasard la longévité d'Homère, pratiquement inoxydable. Mais l'Odyssée n'est pas seulement, comme une de ces momies égyptiennes miraculeusement conservées ou le Parthénon, un morceau d'Antiquité : la résistance des aventures d'Ulysse à l'usure du temps est probablement due à sa cohérence, qui en fait la force. Au demeurant il importe peu que la logique des poèmes d'Homère soit le fait d'un auteur unique, comme cela est discuté, ou qu'elle soit due à la critique littéraire.
Esprit pragmatique, le savant anglais Francis Bacon (1561-1626) réduit dans "La Sagesse des Anciens", la question de la paternité du diptyque à une question oiseuse. N'importe qui ou presque peut écrire un poème épique, beaucoup plus rares sont les oeuvres qui reposent sur la logique. En échafaudant la "Comédie humaine", Balzac s'est efforcé de donner à son oeuvre une cohérence que les ouvrages de style n'ont pas forcément.
J'ai fait mon premier pas en avant dans la compréhension des métaphores d'Homère le jour où j'ai compris que l'hostilité de Platon était très profonde. L'accusation d'impiété visant Homère n'est pas une simple accusation visant une oeuvre populaire pour la discréditer. La vision "impie" du monde selon Homère s'oppose diamétralement à celle de Platon.
L'orientalisme de Nietzsche, érigé en symbole par le IIIe Reich (la croix gammée), est par conséquent complètement à côté de la plaque. Il n'y a rien de plus oriental et de moins occidental que le pouvoir technocratique moderne. Le cyclope Polyphème peut presque passer pour une allégorie de l'Etat totalitaire : son oeil unique évoque la science luciférienne des élites technocratiques, largement fondée sur l'optique. Qui sait s'il n'y a pas, dans la méthode d'Ulysse pour échapper à ce monstre, une leçon pour les Gilets jaunes ?
pas animé par un esprit moderne ; en effet l'homme moderne est seul, tel Rimbaud, face à son destin. Parfois, au dernier moment, sous pression, il appelle Dieu au secours, quand il n'a plus sa mère.