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mallarme

  • Brocante (3)

    Escales parmi les livres* : t’Serstevens a réussi trente ans plus tôt là où Charles Dantzig a échoué trente ans plus tard : un recueil de critique littéraire libre, truculente et impertinente. En effet Dantzig n’est ni truculent ni “recueilli”. Parfois impertinent seulement. Courbe descendante du progrès. Du cabotage littéraire de t’Serstevens au cabotinage de Dantzig.

    *

    Lege sed elige (Lis mais choisis), c’est la devise de t’Serstevens, qu’il n’a aucun scrupule à recopier sur un autre - éloge de la discipline et du style en littérature comme partout. Le même credo que Chardonne, mais une personnalité bien disctincte.
    On ne peut pas pousser les murs de sa bibliothèque, il faut donc toujours y faire de la place. T’Serstevens nous aide à nous débarrasser de quelques littérateurs inutiles, sans prendre de pincettes.
    C’est Buffon qui écope de la plus sévère raclée. Il en fait l’ancêtre de la science emphatique et inexacte - des évolutionnistes en quelque sorte. Éloge de Réaumur en revanche, modèle pour les créationnistes d’une science simple et désintéressée, qui ne vise pas d'applications prétendûment "pratiques".
    Voltaire en prend pour son grade aussi, et Béroalde de Verville, Casanova, l’orthographe, l’alexandrin, Romain Rolland, le romantisme, les frères Goncourt, Chateaubriand, Flaubert, même Pascal et Rousseau.

    Rousseau était-il si bête que t’Serstevens le dit ? Et était-il si sensible ? Personnellement je doute de la bêtise de Rousseau, malgré la naïveté de ses recettes politiques, et encore plus de la "sensibilité" du Genèvois, mais les arguments de t’Serstevens sont formulés de telle façon qu’ils touchent. Conclusion sur Rousseau :
    « Mais quelle langue ! déliée, souple, naturelle ! Rien de la redondance d’un Chateaubriand. Nul effort : un bonheur cursif, une musicalité tout intérieure. Tant de sincérité, d’abandon apparent, que c’est à peine si l’on peut parler de style.
    Mais le style, c’est cela. »


    *

    Comme j’ai avalé une cuillerée de Claudel pour me requinquer, et que je passai devant la maison de Mallarmé récemment, coincée entre une forteresse et un fleuve, voyons ce que dit t’Serstevens de ce genre de poète :

    MALLARMÉ

    … Aussi les plaintes et les larmes
    D’une enclume en travail d’enfant
    Fourniront d’attraits et de charmes
    Pour rendre un balai triomphant


    Ce n’est pas du Mallarmé, c’est du Berthelot, un facécieux poète du XVIIe siècle, qui intitule ce poème
    Gausserie.

    La chambre ancienne de l’hoir
    De maint riche mais chu trophée
    Ne serait pas même chauffée
    S’il survenait par le couloir.


    Cette fois c’est du sérieux, et c’est du Mallarmé.
    La bouffonnerie de l’un a le même ton que le lyrisme de l’autre.

    *

    Je l’ai baucoup admiré dans mes vingt ans, à pouvoir encore, aujourd’hui, me réciter par cœur la plupart de ses poèmes ; mais j’étais un peu sot, un peu snob, soumis à toutes les influences, et sans discernement, comme on l’est à cet âge. Je conçois bien que certains de ses vers ont la pureté et la sonorité limpide du cristal, que d’autres brassent la mordorure des nuages au couchant, ou révèlent une joaillerie inconnue des lapidaires ; mais que de préciosité dans la pensée et dans le verbe ! Que de fioritures et de rococo dans une syntaxe équivoque !
    Marque d’un temps, la Belle Époque, qui nous a donné les vases gélatineux de Gallé, les affiches en spaghetti de Mucha, les entrées du Métro, style place Saint-Michel, les majoliques flambées au parfum Pivert, et ces déformations du corps féminin qui faisaient dire à ma grand-mère, en voyant entrer une amie : « Bonjour ma tête ! mon cul viendra demain ! »


    *Aux Nouvelles Éditions Latines, rue Palatine, peut-être reste-t-il quelques exemplaires à la cave ?