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  • Misère de la sociologie

    Le but de ce billet est de faire voler en éclats une idée largement répandue par la sociologie et les sociologues, une idée centrale de cette discipline, l'idée que "le protestantisme est l'esprit du capitalisme".

    Le sociologue français Emmanuel Todd a remis cette thèse à la mode dans un ouvrage à succès récent où il constate et déplore la mort de l'Occident capitaliste, "que n'anime plus le souffle du protestantisme". En effet E. Todd prédit l'effondrement prochain de l'empire nord-américain, comme il avait prédit l'effondrement de l'Union soviétique dès 1976 sur la base d'une analyse démographique. Comme on est en temps de guerre, cette thèse défaitiste a valu à son auteur d'être ostracisé par l'oligarchie française.

    Comme l'Union soviétique a changé de nom et de drapeau, mais non fondamentalement de structure politique et économique, on doit dire ici que le pronostiqueur n'a eu qu'à moitié raison ; l'empire américain remporta contre l'URSS une bataille il y a un peu plus de trente ans, mais non la guerre, puisque la Russie n'a pas tardé à se relever. On peut expliquer cette défaite économique par une croissance trop rapide de l'empire soviétique ; l'outil d'évaluation du sociologue peut mesurer un symptôme tout en laissant sa cause dans l'ombre. Ici E. Todd se présente surtout comme un pronostiqueur plus fiable que les économistes.

    Quid de la multitude des sectes protestantes nord-américaines en activité, c'est-à-dire d'une bonne partie des actionnaires de la première puissance mondiale capitaliste ? Pourquoi leur esprit protestant ne ferait-il pas vivre un capitalisme nouveau, suivant la promesse de ses promoteurs fraîchement élus ? La manière dont E. Todd tranche ce paradoxe est sans doute emblématique de la méthode sociologique. Réponse de l'anthropologue : - Les protestants américains ne sont pas de vrais protestants.

    La démonstration prête d'autant plus à sourire qu'E. Todd avoue une préférence pour le modèle politique et social russe contemporain. Les bolcheviques auraient-ils introduit dans un Etat orthodoxe quasi-médiéval, peu prédisposé au libéralisme, l'esprit protestant du capitalisme ?

    La réalité qu'Emmanuel Todd exprime indirectement ou inconsciemment, c'est la dimension principalement religieuse du capitalisme ; on peut l'énoncer ainsi : en ce début de XXIe siècle, un chrétien est un capitaliste, et un capitaliste est un chrétien, y compris lorsqu'il s'agit d'un Chinois athée.

    Il convient de préciser ici pourquoi la critique marxiste est radicalement antimoderne et, pour cette raison, peu compatible avec les développements ultérieurs de la sociologie qui se réclament parfois du marxisme (ce n'est pas le cas d'E. Todd). Contrairement aux idéologues modernes libéraux, sociaux-démocrates, nationalistes, soviétiques... K. Marx ne met pas le travail humain sur un piédestal ; la ruse esclavagiste conduit à le faire, selon Marx.

    La révolution marxiste, imaginée par Marx plutôt que théorisée, consiste à confier l'organisation du travail aux esclaves, c'est-à-dire à la classe la moins susceptible de réduire en esclavage le reste de la population. Marx a-t-il sous-estimé le désir des esclaves d'être esclaves ? Ou bien l'efficacité de la classe bourgeoise à faire accepter l'esclavage ? Le problème ne se pose pas ici : à aucun moment Marx ou Engels n'ont fait passer le travail pour le Messie, position qu'il occupe à peu près dans le christianisme/capitalisme. Quand un représentant de la classe bourgeoise parle de la "valeur travail", il parle d'une valeur rédemptrice.

    On pourrait parler de la "modernité", toutes idéologies confondues, comme d'une "civilisation laborieuse" ; quiconque a travaillé au sein d'une fourmilière humaine, qu'il s'agisse d'une multinationale ou d'un quartier d'affaires animé soudain à l'aube par l'agitation de milliers d'êtres humains déshumanisés, a déjà respiré le parfum de la modernité, que les idéologies les plus modernes comme le fascisme, la démocratie-chrétienne ou le communisme ont exalté à travers leur art.

    La modernité a même conçu, pour ses élites esclavagistes, des loisirs et des divertissements laborieux, eux aussi déshumanisés, que les derniers moralistes, pas forcément marxistes mais nécessairement antimodernes, ont observés avec consternation, cherchant parfois à fuir cette fête sans joie par le suicide, pour les plus sensibles d'entre eux.

    Nichée au coeur du capitalisme, on trouve cette idée, que l'argent fait des petits, c'est-à-dire qu'il travaille. La dignité du travail rejaillit sur celle de l'argent, et celle de l'argent sur le travail. Palper l'or, c'est palper Dieu en personne, et les coffres-forts sont comme des tabernacles.

    La fable de Perrette et son pot de lait nous dit que c'est une idée déjà très ancienne, mais c'est Marx qui a, dernièrement, signalé le danger d'une économie axée sur l'investissement spéculatif, d'une économie à qui perd gagne.

    La théorie sociologique revient donc à poser l'équation du protestantisme et de la modernité, que les intellectuels modernes assument,  qu'ils soient papes, anthropologues ou conseillers fiscaux.

    Le protestantisme serait à l'origine de la sanctification du travail, tandis que les catholiques en seraient restés à prier le Dieu des eaux du ciel pour faire tomber la pluie sur leurs semences. L'idée que le protestantisme est progressiste et le catholicisme archaïsant est une idée qui repose sur une méconnaissance de l'histoire des différents courants chrétiens.

    *

    Le protestantisme n'est pas tant une doctrine religieuse chrétienne, qu'un phénomène culturel, dont il n'y a pas de raison valable d'exclure les différentes sectes américaines, et qui s'est produit à l'intérieur même de l'Eglise romaine, bien avant les grands schismes politico-religieux du début du XVIe siècle.

    On peut parler de ce phénomène comme d'un effritement progressif du dogme catholique romain, lié à l'alphabétisation croissante de la population et de la formation d'une élite civile cultivée ; celle-ci s'est emparée de la Bible et a fait sauter les scellés latins qui étaient posés dessus. Le délitement du dogme a commencé bien avant le XVIe siècle à l'intérieur même de l'Eglise romaine, qui n'y a pas réagi bêtement, sans quoi elle serait morte il y a longtemps. Les protestantismes luthérien ou calviniste ne sont que des protestantismes parvenus à maturité politique.

    Les philosophes des Lumières sont-ils protestants sous prétexte qu'ils opposent aux jésuites les écritures saintes afin de les placer face à certaines de leurs contradictions ? Oui, dans la mesure où le protestantisme est un tel phénomène, non dans la mesure où la démarche des philosophes des Lumières est surtout politique (Rousseau mis à part) : il s'agit de discréditer les jésuites en les plaçant en contradiction avec leur propre Foi. L'Etat français et son gouvernement ont préservé les apparences catholiques bien au-delà de Révolution de 1789. Quel souverain fut à la fois plus capitaliste et plus catholique que Napoléon III ?

    La thèse sociologique a de nombreux inconvénients, dont le premier est de fournir une cause ésotérique au développement du capitalisme : l'esprit protestant. On ferait bien de se demander si la sociologie n'est pas entièrement ésotérique : c'est généralement ce qui se produit dans les sciences ou les arts qui accordent une part trop belle aux mathématiques.

    Le raisonnement d'E. Todd se dirige tout droit vers cette conclusion aberrante que les protestants, qu'il décrit comme des lecteurs plus sérieux de la Bible que leurs rivaux catholiques, seraient les derniers à se rendre compte que celle-ci n'accorde aucune valeur rédemptrice au travail, auquel la condition humaine astreint l'homme. L'esprit protestant consisterait par conséquent à lire la Bible la tête à l'envers.

    La démarche plus intuitive que scientifique d'E. Todd véhicule un certain nombre de préjugés (favorables) à propos de l'économie capitaliste, qu'il n'est pas inutile de relever ici, puisque le capitalisme équivaut pour certains aux décrets de la Providence.

    - L'instruction (spécialité "protestante" selon E. Todd), serait favorable au développement du capitalisme en formant des ouvriers qualifiés. Le lien entre la qualification professionnelle et le capitalisme est un cliché qui a de quoi faire sourire un artisan. Moins ignare que Todd en matière économique, J. Schumpeter a décrit les intellectuels comme des ennemis potentiels du capitalisme, incapable de leur procurer un emploi ; si le journalisme et la propagande capitaliste ont absorbé un bon nombre de ces intellectuels, ainsi que d'autres tâches dont il ne vaut mieux pas trop sonder l'utilité sociale, il n'en reste pas moins vrai que le capitalisme embauche surtout des esclaves et du personnel peu qualifié. Cette affirmation gagnerait à être nuancée suivant les pays, mais le cours du capitalisme et celui de l'instruction divergent.

    On peut même soupçonner un lien entre le déclin culturel et éducatif des Etats-Unis et leur fonctionnement économique, qui n'exige qu'un faible niveau d'instruction ; il est probable que les Américains autochtones les plus qualifiés (non des mercenaires recrutés à l'étranger), travaillant dans des secteurs en lien direct avec le capitalisme (et non dans l'artisanat ou le commerce de détail), sont ceux qui exercent les jobs les plus parasitaires. On peut citer un contre-exemple de job indispensable au fonctionnement de l'économie capitaliste et qui réclame un niveau d'études relativement élevé : le job de publicitaire. C'est sans doute une exception à la règle, qui n'est pas très éloignée de celle du journaliste payé à chanter les louanges du capitalisme dans la presse capitaliste.

    - Le préjugé sociologique d'E. Todd réduit aussi l'économie capitaliste au développement industriel. Or, l'expansion du capitalisme n'est pas seulement industrielle, elle est aussi coloniale. Sur ce terrain on ne peut pas affirmer la prévalence d'un "esprit protestant" sur un "esprit catholique". Et de quel côté situer les Britanniques ? Du côté de l'esprit protestant ou de l'esprit catholique ? L'anglicanisme est un esprit hybride.

    L'Allemagne (en partie) protestante et industrielle accusait un retard sur le Royaume-Uni et la France, voire le capitalisme belge qui s'empara du prolifique Congo. Le colonialisme a joué notamment un rôle dans le développement du capitalisme bancaire, d'abord au Royaume-Uni, puis en France au XVIIe siècle.

    Si le capitalisme est animé par un esprit protestant, alors on aurait dû voir les Eglises adverses s'insurger contre le capitalisme. Cela n'a pas été spécialement le cas. Il y a bien eu un socialisme chrétien, qui a tenté de contenir les abus du capitalisme, ignorant la démonstration de Marx que le Capital est essentiellement inique et esclavagiste, mais ce socialisme chrétien n'est pas plus protestant que catholique ; quant au nationalisme, que l'on peut considérer comme la partie éminemment criminelle du capitalisme, il a mobilisé de très nombreux catholiques et protestants.

  • La religion de Donald Trump

    Suivant le dispositif laïc des Etats-Unis, plus voltairien que le nôtre, Donald Trump est affilié à une petite Eglise épiscopalienne que l'on qualifierait volontiers de "secte" en France, où tout ce qui n'est pas supervisé par l'Etat est suspect de déviance.

    Je dis plus voltairienne la laïcité aux Etats-Unis, car les Quakers puritains sont le modèle religieux prôné par Voltaire ; en effet ceux-ci refusaient de se mêler des affaires de l'Etat, aux antipodes par conséquent des jésuites honnis qui n'avaient de cesse de s'en mêler. Les jésuites constituèrent une sorte de franc-maçonnerie avant la franc-maçonnerie, très semblable sur le plan de l'organisation et du but (d'influence politique discrète).

    Evidemment la frontière entre la sphère privée et la sphère publique est très incertaine, sauf pour les casuistes. Les chrétiens puritains ont très tôt réclamé au représentant légal du pouvoir politique des droits, milité pour la fermeture des théâtres publics en Angleterre, et suscité la première révolution d'une longue série en Europe occidentale, la révolution des "têtes rondes" en 1649.

    S'il n'y a pas de religion d'Etat à proprement parler aux Etats-Unis comme en France, où la culture laïque s'est substituée à la religion catholique à la fin du XXe siècle, il y a une sorte de projet apocalyptique commun à de très nombreuses sectes, par-delà la variété des pratiques rituelles. Pour beaucoup d'Américains, le président des Etats-Unis n'est qu'une sorte d'assesseur ou de vicaire du Christ. La différence n'est pas si grande avec l'Ancien régime monarchique, qui exposait le monarque au régicide à motif religieux. On peut imaginer que le jeune criminel qui a tenté d'assassiner D. Trump était un chrétien fondamentaliste soupçonnant D. Trump d'être un imposteur, pour ne pas dire un suppôt de Satan déguisé en prêtre chrétien.

    D'autant plus que -ce n'est pas une blague-, l'Eglise épiscopalienne de D. Trump est connue pour prêcher "l'évangile de la prospérité". Le terme de "prospérité" est assez vague : si on l'entend comme synonyme d'accumulation de biens, la prospérité trouve peu de justifications dans la Bible. Il est probable que cet évangile de la prospérité et son éthique propice au business soient une réaction à un puritanisme plus austère (que Shakespeare a comparé au pharisaïsme).

    Cette religion du ticket de loto gagnant peut prêter à sourire, sous cette forme américaine un peu stéréotypée. En réalité elle est très proche de l'esprit du capitalisme, et donc très répandue dans le monde occidentalisé où le capitalisme a fait de la Fortune sous diverses formes, religieuses ou séculières, le grand Guide suprême qui plie les existences en deux ou en quatre, suivant le cercle de l'enfer où on évolue.

  • La société de consommation égalitaire

    L'égalisation juridique entre les sexes a la société de consommation capitaliste pour contexte. Si la Femme est reine en Occident, tout comme l'Enfant est roi par ailleurs, c'est en vertu du principe de consommation. Les prostituées sacrées sont dans le vrai : j'entends par là les féministes qui prônent la prostitution libre, célébrant ainsi le sexe pour le sexe et apportant leur contribution au consumérisme. Les jeunes femmes qui s'enlaidissent volontairement ne résistent pas ainsi à un patriarcat fantasmé, mais à la pression consumériste.

    Les féministes qui se plaignent de l'avantage salarial accordé aux hommes, en revanche, sont aveugles ; car rien ne dit qu'un cadre commercial surpayé ne claque pas son pognon en cadeaux somptueux destiné à sa ou ses maîtresses. La galanterie est une forme de féminisme français.

    Un certain nombre d'hommes sont convaincus que, dans un monde où tout s'achète, n'importe quelle femme à un prix ; et il se trouve peu de femmes pour les contredire.

    Ayn Rand, la grande prêtresse américaine du Dollar = Dieu, n'était pas féministe. Elle avait parfaitement compris que le règne du dollar n'est pas celui du patriarcat mais du libre-échangisme : de riches femmes peuvent ainsi s'offrir les gosses sortis d'une femme dans la misère.

    Si Don Juan ressuscitait, il tenterait probablement de séduire une Femen lesbienne, car le truc de Don Juan ce n'est pas les filles faciles. Don Juan est le diable, c'est-à-dire le principe même de la séduction ou du charisme. Don Juan comprend mieux les femmes qu'elles ne se comprennent elles-mêmes.

    Selon Marx et Engels, le droit de la famille ou de la tribu primitive reflète son organisation économique. Suivant cet exemple rebattu des vikings, leur société tribale accorde aux femmes et non aux géniteurs la propriété des enfants (matriarcat), car les vikings sont des pillards qui honorent peu leur foyer de leur présence.

    Marx et Engels prennent cet exemple pour expliquer qu'il n'y a pas de droit de la famille idéal, mais un droit de la famille qui reflète la répartition des tâches. La propriété agricole sédentaire confère un statut juridique plus élevé aux hommes en général, non pas tant à cause de la dureté physique des labours que de la nécessité d'une organisation militaire pour protéger le produit des récoltes des pillards et des voisins affamés. Il régnait en revanche, dit-on, au sein des tribus amérindiennes, une relative égalité homme-femme, car ces Indiens étaient des chasseurs-cueilleurs nomades.

    La société de consommation accorde un statut supérieur à la femme, dans la mesure où elle incite à la dépense, quand elle ne dépense pas elle-même. On imagine mal le leader mondial du luxe LVMH -qui ne serait presque rien sans les femmes et leur désir compulsif d'achats inutiles-, faire la promotion d'un magazine misogyne prônant la sobriété.

    Que l'on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas : je ne dis pas que la société de consommation bénéficie surtout aux femmes ou aux enfants : la traite des blanches et des enfants organisée par de grandes banques nationales occidentales prouve le contraire. Mais la société de consommation idéalise la femme et se présente comme une utopie féministe, suivant l'adage : "La femme est l'avenir de l'homme."

    Certaines femmes peuvent être moins capitalistes que certains hommes, c'est-à-dire moins cupides - le pire est probablement de justifier la cupidité par la théorie du "ruissellement", ce que tous les partis capitalistes font.

    Le patriarcat juif, lui, n'était pas d'ordre économique (un modèle juridique), mais d'ordre spirituel, le judaïsme étant une religion contre-nature (1). J'en parle au passé, car ce  judaïsme a pratiquement disparu au profit d'un judaïsme talmudique matrilinéaire, c'est-à-dire biologique. Ce faisant les pharisiens avaient fait du judaïsme la religion d'un peuple, ce qu'elle n'est pas selon les prophètes.

    Si le capitalisme rétrograde de Donald Trump peut se permettre quelques déclarations misogynes superficielles, c'est précisément parce qu'il est rétrograde et prétend revenir (le truc du voyage dans le temps est presque une religion aux Etats-Unis) à un stade antérieur du capitalisme, plus productif. La surconsommation capitaliste (en phase avec le féminisme), bien qu'elle soit extrêmement délétère sur le plan économique, est avant tout une réponse au problème de la surproduction capitaliste. Le parti du pénis et celui du vagin sont complémentaires.

    (1) Contre-nature au sens prométhéen.

  • Karl Marx contre David Graeber

    On ne présente plus l'auteur du "Capital", dont je prétends que le travail critique est soigneusement ignoré en France, à quelques exceptions près, bien entendu.

    David Graeber, quant à lui, est le principal penseur du mouvement "Occupy Wall-Street" de protestation contre les cartels capitalistes aux Etats-Unis, à la suite du krach mondial de 2008. Si le "krach" a marqué plus durablement les esprits américains, c'est sans doute parce qu'on pratique aux Etats-Unis un capitalisme sans filtre. L'élection de Donald Trump à la surprise générale en 2016 est en partie une conséquence du "krach". Elle peut sembler paradoxale, mais la faillite bancaire a eu pour effet d'accroître considérablement l'exaspération des citoyens américains vis-à-vis des "élites de Washington", dont D. Trump a eu l'habileté de se démarquer nettement sur le plan idéologique.

    Sans se présenter comme positivement "marxiste", D. Graeber a eu le temps avant de mourir (en 2020) de publier un essai à succès, "Bullshit jobs", qui illustre l'effet dévastateur du capitalisme sur le monde du travail. "Dévastateur" n'est pas trop fort pour parler du phénomène que D. Graeber décrit, et dont la particularité est, selon lui, d'être ignoré par les médias de masse et l'ensemble de la classe politique. Pour résumer, D. Graeber décrit un phénomène proche du phénomène stigmatisé dans l'Union soviétique par les idéologues capitalistes. Il emploie le terme de "retour à la féodalité", qui n'est pas moins approprié pour décrire le régime soviétique à l'agonie dès le milieu des années 70 selon les rares économistes qui avaient pronostiqué sa chute.

    A n'en pas douter, le mouvement des Gilets jaunes s'inscrit dans la continuité du mouvement "Occupy Wall-Street" ; c'est en partie un mouvement de désarroi face à l'absence d'Etat. Soyons précis : l'Etat existe bien encore, mais il constitue un problème bien plus qu'une solution. On perçoit ici la force des slogans de Donald Trump et Elon Musk auprès de la jeune génération, qui proposent ni plus ni moins de liquider l'Etat.

    David Graeber n'était pas plus favorable à la planification étatique qu'Elon Musk, mais il n'était pas assez bête pour ignorer que la planification étatique centralisée découle directement de l'économie capitaliste : seule une économie capitaliste pouvait se permettre d'empêcher les petits entrepreneurs de travailler pendant deux mois ; la dictature sanitaire chinoise, conçue pour préserver l'appareil de production industriel, est une dictature capitaliste.

    La raison pour laquelle D. Graeber tient à prendre ses distances avec la critique marxiste est assez mystérieuse. Peut-être est-ce à cause de la connotation révolutionnaire du marxisme ? Marx ne prône pas tant la révolution qu'il montre que l'économie capitaliste la rend inéluctable. Ou bien D. Graeber croit faire oeuvre originale ? Il écrit :

    "Le capitalisme n'est pas un système unique et totalisant qui modèlerait notre existence dans tous ses aspects. Sans doute cela ne rime-t-il à rien de parler de "capitalisme" comme d'un ensemble d'idées abstraites qui se seraient concrétisées, on ne sait trop comment, au sein des usines ou des bureaux (...). Le monde est beaucoup plus complexe et désordonné que cela."

    L'argument de la complexité du monde est un argument d'intellectuel. Il sert à creuser le fossé entre des élites académiques qui se donnent l'air de se colleter avec la complexité insondable du monde et le populo. Le prestige des intellectuels est, en lui-même, un phénomène capitaliste. La théorie et les théoriciens n'avaient pas tant de prestige au début du XVIIe siècle, avant le début de l'emballement du capitalisme. Le discours sur l'art, par exemple, n'avait pas encore éclipsé la production artistique.

    Quand Marx énonce que "le capitalisme est le règne de la putain universelle", tout le monde comprend ce que ça veut dire. Le capitalisme modèle bien l'existence dans tous ses aspects... si l'on n'y prend garde. L'éthique barbare de la compétition sexuelle, professionnelle ou ludique, est une éthique capitaliste. Le capitalisme modèle bien sûr l'existence de l'esclave, mais aussi celle de l'esclavagiste direct ou indirect. L'Allemagne s'est ruée vers l'enfer comme un seul homme, dupée par l'illusion de sa puissance industrielle retrouvée.

    Qui refuse de se soumettre au mode de vie capitaliste éprouvera nécessairement deux choses : qu'il est plus facile de s'y opposer à trente ans qu'à cinquante, car le mode de vie capitaliste entame la force vitale ; qu'il nage à contre-courant.

  • La Femme réactionnaire

    On trouve chez Baudelaire une théorie de la "femme réactionnaire", que l'on peut résumer ainsi : - plus proche de la Nature que son compagnon (naturel), la femme est plus réactionnaire que lui. Bien sûr Baudelaire n'emploie pas ce mot, qui sera utilisé par la suite au XXe siècle par les partisans de la modernité comme une insulte visant les partisans d'une "tradition" plus ou moins définie, dont F. Nietzsche me paraît le représentant le plus intéressant ; la notoriété de Nietzsche tient largement à ce qu'il associe le christianisme à la modernité qu'il vomit.

    Il y a nécessairement une connotation apocalyptique et chrétienne derrière la notion de "modernité", quoi que cette connotation soit souvent dissimulée. Il est difficile de concevoir le progrès en dehors du christianisme ; à moins de le ramener au seul progrès technique : or celui-ci est passif, principalement dû au hasard ; le darwinisme social sous toutes ses formes (nazie, capitaliste ou communiste) n'est qu'une sorte d'idéologie du progrès automatique.

    On pourrait dire que la femme fait corps avec la Nature, et que cela inspire à Baudelaire un dégoût du sexe féminin. Le patriarcat juif est certainement lié  à cette notion* : la femme a plus de mal que l'homme à penser contre la Nature.

    On pourrait dire que le paganisme est plus égalitaire, fondé sur la complémentarité naturelle des sexes, sur laquelle la répartition du travail repose dans certaines cultures.

    La notion de Salut n'a guère de sens du point de vue païen, tandis que le judaïsme est entièrement organisé autour d'elle*, et le message de Jésus-Christ plus nettement encore. Jésus condamne le clergé juif qui s'était approprié la Loi. On peut traduire la fuite symbolique du peuple Hébreu hors d'Egypte comme le rejet de la religion païenne.

    Le judaïsme auquel Jésus-Christ se heurta était presque entièrement dépourvu de spiritualité, une sorte de judaïsme-réflexe, ramené à une collection de rituels qui déclenchent la colère du Christ.

    - Et le féminisme contemporain, n'est-il pas tout sauf "réactionnaire" ?

    En apparence le féminisme contemporain est tourné vers l'avenir et non vers le passé. Mais il faut dire d'abord que le féminisme ne représente pas un point de vue féminin, mais celui de l'Etat moderne et de tous ceux, hommes ou femmes, qui adhèrent à cette formule que l'on peut qualifier "d'égalitariste". L'Etat moderne est un Etat religieux. Or, ne voit-on pas que l'égalitarisme, loin de contribuer à l'amélioration de la condition des femmes, incite à une compétition naturelle féroce entre les nations et entre les individus ? La religion égalitariste abolit quelque peu la différence biologique, mais non la compétition et la violence.

    Pour les chrétiens, l'Occident moderne reste soumis à la Nature à travers l'illusion du progrès technologique ; en dépit des slogans étatiques vaniteux, l'Occident ne maîtrise pas les technologies d'où il tire sa puissance. Le capitalisme est pratiquement hors de contrôle depuis la fin du XIXe siècle (et non depuis 2008 !). Même un philosophe néo-païen tel que Nietzsche paraît moins soumis à la Nature que bien des fanatiques partisans des valeurs égalitaristes de l'Occident moderne.

    *La transmission matrilinéaire de la "judéité" est une théorie juive talmudique, dont on peut dire qu'elle s'assoit sur l'esprit du patriarcat juif. Il existe d'ailleurs des sectes juives qui s'y sont opposé au nom de la Torah, c'est-à-dire de la Loi juive écrite.

    Le judaïsme identitaire est donc talmudique : c'est celui qui est décrit par Shakespeare à travers Shylock dans "Le Marchand de Venise", parallèlement à un catholicisme qui n'est pas moins identitaire (c'est pourquoi la pièce de Shakespeare n'est pas antisémite : elle renvoie dos-à-dos le judaïsme talmudique et le catholicisme identitaire des bourgeois vénitiens qui méprisent Shylock).