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  • Croque-mitaine ou Croque-minou ?

    Par moments, ça ressemble aux mémoires d’un bobo tartinant sur ses états d’âme :

    « Ma fille venait d’atteindre ses quatre ans et allait maintenant à l’école maternelle de la rue d’Orsel. Elle m’avait fait passer, le jour de la rentrée, pour un abominable père indigne, ne cessant de hurler à mort tout le long du chemin et ameutant les passants avec ses gueulantes inhumaines.
    Anik, qui se levait très tôt pour aller au boulot, dans l’impossibilité de se farcir la corvée, m’avait refilé le bébé. Un vrai chemin de croix, nom de Dieu ! J’aurais de loin préféré le rôle du martyr à celui du bourreau. Je m’étais senti ulcéré d’avoir dû, à mon tour, me conduire comme un enculé d’officier. »


    Pourtant, c’est les souvenirs de Siné, tome troisième, réédités par Casterman, enluminés de petits mickeys de l’auteur : Ma vie, mon œuvre, mon cul.
    Siné, le dernier des anarchistes ! Le seul à oser encore se réjouir publiquement lorsqu’un gendarme se fait buter dans l’exercice de son sacerdoce. Sauf que lorsque sa villa en Corse fut cambriolée, notre croque-minou appela nonobstant les forces de l’ordre à la rescousse, faut pas pousser pépé dans le ravin, quand même…

    L’épisode où il va taper Céline d’une préface à l’adresse que Nimier lui a refilée est assez édifiant. C’est ce qui me décide à chouraver cet album à 15 euros la pièce, excusez du peu. Chuis pas un anar embourgeoisé, moi.

    Le flic de service en costard et lunettes noires près du portail antivol électronique n’y voit que du feu.
    Dans mes chiottes où il fait bon lire, je termine peinard.

    Rendu devant chez Céline – anar aussi, mais pas le genre à agiter un drapeau -, Siné recule, son culot énorme se dégonfle un tantinet. Mais il lui en reste assez pour demander à Marcel Aymé… Qui s’exécute ! Brave Marcel, ami des bêtes au point de caresser un chien enragé…
    Édifiante aussi, l’ascension sociale à la force du crayon, grâce au Banania, au Viandox, au chewing-gum Hollywood, aux laboratoires Sandoz, etc., qui payent grassement les dessins publicitaires de Siné.

    Pépé Siné aujourd'hui, sauf son manque de respect, est certes perclus de contradictions, mais pas de complexes, et continue à signer de son écriture rondouillarde des billets d’humeur peu vagabonde dans un canard à la demi-solde du parti socialiste : Charlie Hebdo. J’allais oublier de tirer la chasse d’eau.

  • Qu'ils aillent se faire pendre !

    Ce sont les risques du métier, Messieurs Chesnot et Malbrunot… Lorsque meurt un maçon sous son faix, on n’en fait pas un drame. Certains n’applaudissent-ils pas, même, lorsque le toréador se fait embrocher ?
    Les risques d’un métier de vautour, c’est de se faire tordre le cou par une charogne pas encore complètement refroidie. Vous pensiez être de bons citoyens au service de l’information, pas des charognards ? Cette blague ! Vous croyez que les Irakiens ne savent pas que les Français relèvent les troupes américaines en Afghanistan pour leur permettre de mieux se déployer en Irak ?

    Mais vous pouvez compter sur Chirac pour faire pleurer les amateurs de western sur votre sort en imitant les trémolos de John Wayne. Les otages, c’est sa spécialité, il sait les accommoder, depuis le temps ! D’ici qu’on sorte Marchiani de prison pour vous le parachuter…

  • Lapinos se dévoile…

    Jardin du Luxembourg, quinze heures trente. Un vent à faire chavirer les petits voiliers. Chloé arrive dans mon dos alors que je m’apprêtais à repartir. Surpris, je fais choir le Journal de la Culture dans le bassin en me retournant brusquement. Flûte, je ne l’avais même pas encore lu (fidèle à ma promesse) ! Je le regarde couler maintenant, impuissant. Un col-vert femelle donne un ou deux coups de bec, intrigué, agacé ?

    Avec mon admiratrice qui s’excuse, j’échange un baiser comme l’exige la coutume dans ce pays de Judas.

    Chloé n’a même pas Le Voyage dans les mains, comme je le lui avais commandé. Bon sang, ce n’est tout de même pas les Lettres à Roger Nimier ! Ça commence mal… Tandis que nous nous dirigeons vers la buvette, je ne peux m’empêcher d’allumer un clope pour dissimuler ma nervosité. Chloé n’est pas vraiment belle, non, elle a ce qu’on appelle du “charme”. Elle, Marie-Claire ou Cosmo peuvent toujours essayer de faire gober à leurs lectrices que c’est encore mieux, le charme, rien ne remplace vraiment la Beauté avec un grand B.
    Je suis pas nerveux parce que c’est ma première interviou, non, mais parce que ça risque d’être la dernière. Je commande deux cafés et un ballon de blanc. Chloé réclame un grand verre d’eau en plus…

    Chloé : Quel âge as-tu exactement, Lapinos ?
    Lapinos : Non, je préfère que tu m’appelles par mon vrai nom : mon prénom c’est Xavier. Et toi, tu t’appelles vraiment Chloé ?
    Chloé : Oui, pourquoi, y’a un problème ?
    Lapinos : Mmmh, oui, je croyais, mais t’as pas l’air d’en vouloir à tes parents, alors…
    Chloé : Mon père est mort !
    Lapinos : Je l’ignorais… C’est le…
    Chloé : Stop ! Stop ! C’est moi qui te pose des questions, oké ?
    Lapinos : Je…
    Chloé : Oké ?
    Lapinos : Tout ce que tu voudras, à condition que t’arrêtes de dire oké, d’accord ?
    Chloé : Pffff… Je te trouve agressif comme mec, je pensais pas que…
    Lapinos : C’est que ça fait plusieurs jours que je n’ai pas… tu comprends ?

    Le serveur rapplique avec les cafés et mon jaja. Pas trop tôt, je commençais à avoir la gorge sèche.

    Chloé : Que tu n’as pas… ?
    Lapinos : Tu m’intimides.
    Chloé : Normal, c’est ta première interviou, non ?
    Lapinos : Oui, tu veux un clope ?
    Chloé : Non merci, je fume pas.
    Lapinos : T’as tort. Vraiment, j’insiste…
    Chloé : O… D’accord, file-moi-z’en une…
    Critch… critch… critch… (ma pierre est presque morte)
    Chloé : Kof ! Kof ! Kof ! Putain, c’est fort !
    Lapinos : Tu crois quand même pas que j’vais fumer des BHL !
    Chloé : Des quoi ?
    Lapinos : Des BHL : ça veut dire Benson et Hedl… et Hedi… ah, merde ! Benson et Hedges lights, voilà ! Mais ça veut dire aussi…
    Chloé : Ah oui, oui, ça y est, je me rappelle, j’ai lu ça dans un de tes posts…
    Lapinos : Hem…

    Un blanc. Chloé consulte une petite fiche.

    Chloé : Ah, oui… Quelle est ton ambition en écrivant ce blogue, Xavier… ?

    Je fais la grimace.

    Lapinos : Le café est dégueulasse !! Tu trouves pas ?
    Chloé : S’il-te-plaît, réponds à mes questions sinon ça va ressembler à rien cette interviou !
    Lapinos : Ouais, ouais, attends… Ambition, ambition, est-ce que j’ai une gueule d’ambition !?
    Chloé : Oui, pourquoi pas ?
    Lapinos : Hein !? Ça alors, on ne me l’avait jamais faite celle-là, ça… C’est peut-être ma nouvelle coiffure ?
    Chloé : Ça te va bien, je trouve, mais je sais pas à quoi tu ressemblais avant. Tu sais à qui tu me fais penser, au type qui joue…
    Lapinos : Chloé, Chloé, chhht ! Je préfère ne pas le savoir, ça ne me ferait pas forcément plaisir tu sais…
    Chloé : Pfff !! Bon, et sinon, ce que tu racontes sur ton blogue c’est vrai à 20, 30, 80 ou 100 % ?
    Lapinos : Tu sais, Chloé, il n’existe pas de grand caractère qui ne tende à quelque exagération… Je préfère qu’on arrête maintenant, parce que ça va être vachement trop long à retranscrire, sinon. D’accord ?

  • Haro sur la baudruche !

    Hier soir, tandis que Paris était une fête à neu-neu, je dégustais un pigeon en sarcophage chez ma cousine Sophie, en compagnie de quelques convives, cinq en comptant Jean qui est arrivé très tard, ayant tenté imprudemment la traversée de Paris.

    Cinq hommes célibataires, parce que Sophie vient d’avoir trente ans et veut désormais se marier. Elle m’a laissé un sursis assez bref d’un an. Passé ce délai, je devrai l’épouser. Car j’ai beau me réfugier derrière l’interdit de l’inceste, Sophie n’est pas dupe ; elle n’a pas oublié que, quand j’avais quinze ans, j’ai tenté de la violer dans une soupente. Elle s’est abstenue alors de me dénoncer à mes grands-parents, mais elle croit depuis me “tenir” avec ça.

    Je me souviens que mon confesseur, un jeune prêtre en vacances dans ce petit village proche de la côte normande, me navra profondément en m'enjoignant en guise de pénitence d’offrir un bouquet de fleurs à Sophie (!!!). Je n’avais pas osé lui avouer que c’était ma cousine, mais tout de même, ça m'a dégoûté ensuite d’aller à confesse pendant plusieurs années (!!!).

    Quant à Sophie, j’ai cessé de la désirer depuis cet instant où elle s’est refusée à moi en poussant des cris stridents, avec une constance qui n’est pas dans ma nature, pendant près de quinze ans. En revanche, elle, s'est entichée de moi dès le lendemain de cette aventure, et je lui cache depuis pour préserver sa pudeur le refroidissement aussi bizarre que subit de mes sentiments. Elle pourrait deviner la vérité, mais les femmes qui ne sont pas mariées à trente ans restent généralement éloignées de la vérité le restant de leur vie.

    Ne fallait-il pas qu’elle soit un peu bargeot pour accepter ma proposition d’organiser un salon littéraire dans son loft de la Place des Ternes ?

    « - C’est complètement démodé, plus personne ne lit aujourd’hui… surtout pas les mecs ! », a-t-elle fait mine de se défendre. J’ai convenu que c’était un peu démodé comme idée, c’est la télé qui est désormais au centre des conversations, mais « Il faut être ferme sur les principes, Sophie : quand bien même on ne parlerait que des derniers exploits télévisés de Beigbeder ou de Koh Lanta, je t’assure que c'est un salon li-té-raire que tu dois tenir… Tu peux compter sur mon vernis de culture pour citer un ou deux noms d’écrivains au cours de la soirée.»

    Je me suis engagé aussi, un peu à la légère, à fournir les célibataires. Or, nous n’en sommes qu’au troisième dîner et je commence déjà à être à court…

    La difficulté à déguster proprement les pigeons de Sophie nous a bien tenus en haleine jusqu’à dix heures, beaucoup plus longtemps que le dernier bouquin de la fille du hussard bleu, Marie Nimier, sur lequel j’ai cru bon d’aiguiller la conversation ensuite. Je crois que personne ne l’avait vraiment lu et qu’en plus on commençait à en avoir ras-le-bol de ronger des os. Flop…
    « Et Virginie Despentes, quelqu’un peut me dire ?… » On a vraiment dû faire tous une sale gueule, parce que Sophie n’a même pas terminé sa phrase. Là, un blanc.
    Très vaine soirée, puisque tous les célibataires ont été éliminés par Sophie.

    Tiens, puisque je suis au rayon des vieilles baudruches dans le vent, disons un mot d’Alexandre Adler. N’écoutant que le conseil d’un blogueur voisin, j’ai parcouru son édito du 25 août à la Une du Figaro. Manifestement, cette outre passe le concours pour devenir nègre de Sarkozy. Je vous laisse juger sur pièce :

    « Soixante ans plus tard, la libération de Paris, tel le Napoléon de Mallarmé, commence à être changée par l'éternité qui s'approche », ou :
    « De Gaulle, tel Christophe Colomb, avait cru découvrir ses Indes à lui au soir de la libération de la capitale, c'est-à-dire la grandeur restaurée de la France républicaine. » Difficile de faire plus stupide et je pense qu’il sera recalé.

  • A force de mâcher du chewing-gum

    Léger malaise en me réveillant ce matin. Y’a de la commémoration dans l’air, je le sens dans mes articulations…
    Aujourd’hui, nous célébrons la gloire des jeunes héros français qui, après des années d’une Résistance sublime, pour ne pas dire subliminale, prirent leur courage à deux mains pour aller botter le cul des nazis, devançant ainsi des soldats américains, certes forts sympathiques, mais un peu longs à la détente à force de mâcher du chewing-gum.
    Je me rappelle cette leçon de mon institutrice du cours moyen, assenée plusieurs fois, et son parfum d’ennui mortel, avec un vif déplaisir. À côté de cette Histoire cousue de fil tricolore, les contes de Perrault me paraissaient beaucoup moins manichéens. Et le chemin des écoliers un vrai chemin de croix.

    Il vaut mieux que j’évite d’allumer la télé aujourd’hui, me dis-je, et, abruti, j’allume la radio. L’invité de Pierre Thivolet ce matin sur Europe 1 s’appelle Philippe Castetbon. Il a écrit un bouquin sur les plaques commémoratives dont les murs de Paris sont parsemés. “Ici est tombé Untel, poussé par une botte nazie…” Une sorte d’enquête, si je comprends bien, pour tâcher de savoir qui étaient vraiment ces martyrs inconnus qui donnèrent leur vie pour que cesse de résonner le bruit des bottes allemandes sur le pavé parisien mouillé… Et c’est au moment où je m’y attends le moins, donc, que je recouvre ma bonne humeur, grâce à la franchise de ce type, Castetbon, manifestement peu préparé à parler au micro d’Europe 1 à une heure de grande écoute. Car ne voila-t-il pas qu’il se met à raconter benoîtement sa surprise d’avoir découvert que la plupart de ces martyrs n’étaient en fait que des “résistants de la dernière heure”, des gars qui s’étaient juste trouvés là au mauvais moment, écopant d’une balle perdue…

    Mais Pierre Thivolet, qui commence à trouver qu’il fait chaud dans le studio, interrompt avec professionnalisme ce bel élan de sincérité pour nous rappeler que Philippe Castetbon est encore très jeune et que la préface de son bouquin est signée Bertrand Delanoë.

    Après j’éteins la radio et j’allume l’ordinateur pour lire mes messages. Faut que je change de boîte aux lettres, celle-ci marche mal. Une admiratrice m’écrit : « Lapinos, pourrais-tu te dévoiler davantage, on ne sait presque rien sur toi ? », dans un courriel proprement dithyrambique. Mais j’ai lu la plupart des fables de La Fontaine et il en faut plus pour m’attraper. Cette admiratrice se propose ensuite de m’interviouver, puis de jeter ça en pâture sur internet. Bof… Finalement, comme elle n’a pas joint sa photo, la curiosité l’emporte et je me ravise vite. D’accord, mais à une condition : je ferai les questions et les réponses. “On n’est jamais si bien servi que par soi-même”. Ça ne devrait pas trop la gêner, vu que cette interviou n’est qu’un prétexte pour me rencontrer.
    Mon ami Jacques P., après la parution tant attendue de son bouquin, s’est vu proposer par un journaliste une auto-interviou. Celui-ci mourrait d’envie de dire tout le bien qu’il pensait de son livre, d’une rare érudition, dans son canard, mais le temps pour le lire lui faisait défaut, hélas, et, ce qui est plus gênant, pour rédiger la critique. Bien sûr, le subterfuge ne fut pas divulgué au lecteur qui crut lire une “vraie” interviou. Résultat : des questions pertinentes et entrant d’emblée dans le vif du sujet, et point de ces quiproquos qui surviennent inévitablement entre un écrivain et un journaliste qui n’a pas lu le livre, ni même de livres du tout, souvent.

    Rendez-vous est donc pris avec Chloé vendredi prochain à quinze heures près du bassin du Luxembourg. Va-t-elle se dégonfler ? Je lui demande de tenir ostensiblement Le Voyage de Céline dans la main pour que je puisse la reconnaître. J’ose espérer que ce prénom, Chloé, c’est un pseudo !

  • Ça grouille de magots, de putti, de trumeaux

    J’aime pas trop le quartier de la Sorbonne. En outre, pas d’étudiantes pour le rendre plus attrayant en ce moment. Sauf quelques-unes, en quête d’un logement, escortées de leurs cautions. C’est pas l’idéal pour draguer, bien qu’aujourd’hui, avec un élégant costard sur le dos, je puisse passer pour le gendre idéal. Cette dame m’a paru presque flattée par le regard admiratif que j’ai posé sur sa fille…

    Le Panthéon me toise du haut de son architecture guindée. Excès de géométrie ? La coupole du Sacré-Cœur, avec ses airs de grosse meringue, est moins intimidante.

    Dans ces parages je viens admirer les gravures de Dürer, exposées à la mairie du Ve arrondissement. Oui, celle de Tibéri : je m’apprête à le brocarder, tant la petite introduction qu’il signe sur l’expo Dürer est ridicule, mais ça ne vaut pas le coup, je ravale mon venin. Après tout, il n’a pas inventé Paris-plage, ce type.

    Le “métier” du maître de Nuremberg est très impressionnant. J’évite de parler d’“art”, car il n’y a pas de mot plus galvaudé ; on en use aussi bien pour désigner les vains glacis noirs de Soulages, peintre officiel de la Chiraquie, que les tourbillons de chair de Rubens.
    Moi qui aime faire de temps en temps le portrait d’une jolie femme qui me le demande, et qui manie donc un peu le fusain, je prends une leçon de dessin. Le moins qu’on puisse dire, c’est que Dürer, avec son burin, ne se moque pas de la nature. Certaines de ces illustrations sont minuscules, mais si minutieuses qu’elles me flanquent le vertige. Et cette familiarité avec les Évangiles ! Autour des personnages centraux de la Passion, ça grouille de détails bouffons, charmants ou terrifiants, de magots, de putti, de trumeaux… On est très loin des schémas sulpiciens (ou hollywoodiens). Ma vue se trouble, si j’allais faire un tour au Luxembourg ?

  • J’utilise des nègres

    Ça doit pas être facile de diriger tous ces candidats recalés au Capes qui poussent des petits chariots chargés de bouquins à la Fnac. Ils doivent ensuite empiler ou aligner ces bouquins le plus régulièrement possible. Tout ça pour un salaire de misère. Et il faut par-dessus le marché renseigner des clients qui, la plupart du temps, n’ont jamais envisagé de faire un DEA ni même eu un sujet de mémoire à traiter de leur vie, et qui vous interrompent sans vergogne dans votre travail pour vous poser des questions idiotes, du genre : « C’est bien en littérature française que je trouverai les livres de Julien Green ? » (« Vas-y, pauvre pomme, et tu verras bien s’ils y sont ou pas ! »), ou : « Vous savez si la Métaphysique des cubes est parue en poche ? ». Normal qu’ils soient frustrés.

    Les “Coups de cœur”, c’est sans doute une meilleure idée pour servir de soupape à toute cette frustration. Vous savez, les “Coups de cœur”, ce sont les petites critiques de livres imprimées sur des étiquettes et fixées au-dessus des rayons. À part moi, les clients ne les lisent pas, mais ça permet de se faire la main, d’entretenir un talent d’écrivain en attendant des jours meilleurs, de penser un peu moins à la prochaine augmentation de salaire.

    Voici les derniers spécimens entrés dans ma collection :

    Le “Coup de cœur” de Damien pour Les saisons de la nuit (Colum MacCann) :
    «Attention ! Dans ce livre est contenu la mémoire de la construction d’un tunnel à l’occupation par des sans-abris d’un édifice similaire. Colum MacCann signe un livre somme, épique avec de petit rien. La vie tout “simplement”, la ville évidemment ! Plus prompte à avaler qu’à remercier ces existences qui, pour elle ont courbé l’échine. New York est sans cœur, digne mais aveugle. Comment cette grande dame, à l’aura majestueuse, a-t-elle pu en arriver là ? L’adversité a au moins ceci de positif que face à son implacable couperet seul des trésors d’humanité peuvent résister. “Les saisons de la nuit” est fait de cette essence, de cette vitalité pure qui tient tête aux coups du sort.»
    Si, si, je vous assure que tout ça tient sur une étiquette.

    “Coup de cœur” encore de Jean-Marc pour Water-Music (T.C. Boyle) :

    «Attention, ce livre est un piège ! Lire la première page, c’est tomber dedans. Et comme il est épais vous ne pourrez pas le lire sur place.»
    Si ce Jean-Marc ne se voit pas bientôt confier de plus grandes responsabilités au sein du groupe PPR, j’arrête de tenir ce blogue…

    “Coup de cœur” enfin d’Hubert pour La Pissotière (Warwick Collins) :

    «“La Pissotière” permet un détour inhabituel dans l’apprentissage de la tolérance. La théorie du “donnant-donnant” sans le savoir. Joli thème abordé sans excès de mots.»
    Après une telle critique, on ne peut qu’incontinent acheter ce bouquin, n’est-ce pas ?

  • Feu d'artifice de nombrils brillants

    Feu d’artifice d’épaules dénudées, de minijupes transparentes, de décolletés pigeonnants, de nombrils brillants. Les filles tirent leurs dernières cartouches, on sent que l’hiver approche. Et les orages qui éclatent les uns après les autres réduisent la fenêtre de tir. Du coup, l’air est irrespirable, saturé de phéromones.

    J’ai la tête qui tourne dans tous les sens et je me réfugie à la Fnac où il fait meilleur. Mais, là encore, c’est plein de créatures inoubliables. Pour pas disjoncter, je choisis un bouquin, pas tout-à-fait au hasard (il n’y a pas de hasard, je sais) : Trio sublime, de Thomas Peacock (1785-1866). Cette jolie brune frisée ferait bien de passer son chemin si elle ne veut pas que je lui saute dessus et que je l’entraîne dans mon antre pour la dévorer. Elle porte une robe-blouse courte et kaki, assez pratique, et pas grand chose en-dessous je présume. Aux pieds, des mules ajourées, et, entre la robe et les mules, deux jolies jambes très bien dessinées, par un peintre italien on dirait, avec des genous un peu pointus comme je les aime.

    Je lis la page treize d’une traite :
    « (…) Ces améliorations, comme vous les appelez, me semblent comme autant de maillons dans la longue chaîne de la corruption qui réduira bientôt en esclavage la race humaine tout entière et la plongera dans une misère incurable ; vos améliorations se déroulent suivant une croissance simple, tandis que les besoins factices et les appétits artificiels qu’ils engendrent procèdent, eux, suivant une croissance exponentielle. C’est ainsi qu’une génération acquiert cinquante besoins et qu’on invente cinquante manières de les satisfaire, qui chacune à son tour en engendrera de nouvelles, si bien que la génération suivante en a cent, celle d’après deux cents, celle d’après quatre cents, jusqu’à ce que chaque être humain devienne un tel composé d’inclinations perverses qu’il se trouve entièrement à la merci des circonstances extérieures, perd toute indépendance et toute originalité et dégénère si rapidement de la dignité primitive de son origine sylvestre qu’on ne voit guère d’autre perspective pour l’espèce humaine que celle de périr exterminée par sa propre imbécilité et sa propre ignominie (…) »

    Je relève la tête. Ouf, ma brune s’est enfuie. Qu’est-ce qui a bien pu préserver la littérature britannique de l’épaisseur de la pensée germanique qui a contaminé tout le continent ? Bien que les grandes questions éternelles soient caduques depuis la Révélation, l’homme est ainsi fait qu’il ne peut s’empêcher de spéculer – Aristoteles dixit ; mais, si Thomas Peacock ne se prive pas de ce petit jeu, cette maxime en lettres d’or brille au frontispice de son œuvre : “Ne jamais parler avec sérieux des choses graves”. Ça suffit à me décider d’achever son Trio sublime (trois nouvelles, en fait).

    Les Anglais avaient déjà le golf, aussi ont-ils pu se passer de l’existentialisme.

  • Dopé, le pape ?

    Un vieillard cacochyme ânone une prière dans la grotte de Massabielle. Il ploie lamentablement sous la charge. Dieu sait s’il demande grâce, la fin de ce pèlerinage grotesque, ou s’il endosse encore un supplément de souffrance ? Quelques fous l’ovationnent, l’adorent presque, même.

    Mais derrière eux on entend une clameur : « Ce type est gâteux… qu’il parte au lieu de s’accrocher comme ça au pouvoir !… D’ailleurs, c’est un vieux macho… Et puis, le sida, en Afrique, c’est sa faute !… Même la shoah, si ce n’est lui, c’est donc son frère !!… De toutes façons, il n’a rien a faire chez nous, la France est un pays laïc ! »

    Parlons-en de la laïcité. “Sur la référence aux origines chrétiennes que je respecte et que naturellement je n’ignore pas, je rappelle qu’en France (…) l’affirmation de la laïcité exclut toute référence religieuse dans les textes officiels.” Dans son jargon, Chirac ne peut le celer, la laïcité, c’est un voile, un voile sur l’Histoire.

  • Douze ans d'âge

    Quelconque, c’est pas vraiment le mot pour qualifier le rade où Erwan m’a remorqué hier soir. Quelque part perdu au beau milieu du Quartier Latin, je serais bien incapable d’y retourner. Faut dire qu’à l’aller, j’ai été distrait par une diatribe d’Erwan contre “Juan Asensio” - qu’il s’obstine à appeler “le Snacker” - et dont il m’accuse presque d’être le complice. Et, en sortant, j’ai juste fait attention à ne pas tomber dans le gouffre noir qui s’est creusé soudain dans la chaussée autour de mes pieds. Dans le même état d’ébriété que moi, Erwan s’est appuyé sur mon épaule et j’ai fait pareil sur la sienne, un peu plus haute. C’est dans cette posture, pas si scabreuse, que nous avons pu uriner dans la rue sans souiller nos braies, puis grimper dans un taxi. Pour payer Madame le chauffeur Place Saint-Georges, il nous a fallu additionner nos faibles forces encore.

    Ni enseigne, ni devanture, ni licence, rien qu’un zingue. Une clientèle de partouzards après la partouze, peu loquace. Dans le fond, je crois que ce qui irrite Erwan, c’est pas tant le panégyrique de De Gaulle sur le site de Juan Asensio, mais plutôt que je consacre un peu de temps à ce blogue, au lieu d’écrire le polar qu’il m’a demandé. Et de me faire miroiter encore l’argent facile que je pourrais en tirer. Il paraît sincère. Je doute qu’il garde ce boulot dans l’édition très longtemps, mon pote. C’est un peu bête dans le fond d’avoir un éditeur mais pas de roman, alors autant changer de sujet.

    S’installer au bar pour pouvoir deviser au-dessus de la mêlée, tranquillement, c’était sans compter sur le taulier. Qu’avons-nous fait pour nous attirer sa sympathie ? Pour mériter cette dégustation des meilleurs whiskies de sa cave ? C’est bien ma veine, moi qui n’aime que le pinard. Très vite, le type me déplaît. Il a tout vu, tout entendu. Tutoyé Alain Madelin et Charles Millon, etc., du temps de leurs exploits au Quartier Latin. Blablabla… Et après ? Y’a même pas un futur président dans le lot. Il nous rince à l’œil pour qu’on l’écoute, ou quoi ? Pas moyen de s’en défaire. Et Erwan qui s’accroche. Il se marre ma parole, ces salades ont l’air de l’intéresser ! Le whisky lui fait perdre tout esprit critique. Les petits verres en cristal s’amoncellent maintenant sur le bar. Faut faire gaffe à pas en faire valdinguer un… Une rixe partie d’un coin sombre dans mon dos met fin aux libations, vers trois heures. Un maigrichon, boxé en pleine figure, vient s’écrouler entre les pattes de mon tabouret. Il se relève assez vivement et se rue vers la lourde, terrorisé. Brouhaha, appel d’air frais. Allez, on décarre !

    Notre erreur, une fois rentrés, c’est de nous coucher tout de suite. D’un bond, je me relève et me rue vers les chiottes. Pour gerber le douze ans d’âge. Soulagement. Je dois plus rien à ce barman naze. Comme je me recouche, rasséréné, Erwan bondit et se rue à son tour. Son imitation est parfaite.

    Le conseil de Jean-Pierre Coffe, c’est de remettre ça dès le lendemain, avec un verre de vin blanc sec, de Montlouis par exemple, sur un morceau de comté. Nous en sommes là.

  • Le haschisch de Baudelaire

    Coup de fil d’Erwan qui prétend m’arracher à la bio de Bloy par Joseph Bollery, en plein milieu du premier tome Origine, Jeunesse et Formation, 1846-1882. Il veut qu’on aille s’en jeter un ou deux derrière la cravate. J’étais déjà en train de m’abreuver. À grands traits. Le dernier tome de Bollery, chiné et lu d’abord, m’avait transporté. Là, je suis en extase :
    « Léon Bloy appartient à une génération d’hommes de lettres qui allaient au café. Il en conserva l’habitude jusqu’à la fin de sa vie. Il en est même qui ne savent pas autre chose de lui et à qui ça suffit pour le juger. Ça, les costumes de Barbey d’Aurevilly, le haschisch de Baudelaire, les poux de saint Benoît-Joseph Labre et les cages de fer de Louis XI, ça marche toujours. »

    Bollery est un biographe à l’ancienne, humble, amoureux, naturellement, mais s’efforçant de garder la tête froide tout de même. Il chemine dans la vie de son héraut tranquillement, sans se dérober devant les obstacles, en s’appuyant sur son érudition comme sur un bâton de pèlerin. Faisant halte tantôt dans la correspondance de Bloy, tantôt dans l’un ou l’autre de ses travaux, se défiant de toute spéculation psychologique inutile. Pas étonnant que par moment j’aie envie de pleurer.

    De guerre lasse, je cède et consent à accompagner Erwan dans un rade quelconque. « Mais pas avant dix heures, j’ai un truc sur le feu ». Je veux au moins terminer le chapitre où Bloy tente de convertir Richepin et Bourget. Je me demande si le professeur Arveiller serait de taille à tenter la même chose avec Nabe, le kidnapper pour l’emmener à confesse au curé de Saint-Nic. On aurait cette fois le point de vue du renégat, dans le Journal de Nabe - s’il paraît un jour…

    De quoi allons-nous parler avec Erwan ? Les sujets de conversation sont tellement variés avec lui que c’est pratiquement impossible de le deviner. Tellement variés aussi que ça me flanque le tournis. Pas de Bloy en tout cas. Erwan est journaliste, il travaille aussi un peu pour l’édition, mais il ne lit pas. Du moins que des commentaires, des critiques, la presse quoi. Ah, je sais, il va peut-être me relancer. Il voudrait que j’écrive un polar pour une de ses collections. Beaucoup trop technique pour moi, le polar.

  • Lapinos à la plage

    Je suis rentré de vacances, enfin. Plus séduisant. « T’as vachement changé, me dit Sophie, j’ai l’impression d’avoir un autre mec en face de moi ! » Sur la barque en plastique qu’elle a louée au Bois de Boulogne pour que je la promène sur le lac, et que je dirige en faisant des efforts désordonnés, elle me regarde comme une secrétaire affamée qui viendrait sur le coup de quatre heure de retrouver un pain au chocolat dans un tiroir.

    C’est vrai que je n’ai pas seulement changé de peau, grâce aux embruns salés, mais aussi de coiffure. Plus ou moins volontairement, je me suis fait une nouvelle tête.

    Je sens en effet que le regard des passants dans la rue a changé. Les femmes baissent les paupières plus vivement qu’auparavant lorsque je les dévisage. On m’aborde moins pour me demander où se trouve l’Opéra ou me taxer d’une pièce. Un mendiant, dans le métro, hier, ne m’a même pas tendu sa sébile, et mon aumône l’a surpris, alors qu’avec mon ancienne tête, j’aurais été sollicité en premier.

    Hélas, à Saint-Lunaire, à plus de mille lieues de la Grande-Motte et du Cap-d’Agde, je n’ai pas pu profiter de ce pouvoir accru de séduction. Escorté d’Isabelle et de ses deux neveux pressés de fouler le sable chaud, qui tiraient donc sur mes bras de toutes leurs petites forces, je n’étais guère crédible, et mes clins d’œil ne m’ont valu que des sourires teintés de compassion de la part des jeunes naïades à peine pubères qui fréquentent la station. Compassion pour un mari frustré (Petites sottes, elles n’ont pas lu Chardonne, sinon elles sauraient de toutes façons que «Dans le mariage, si la femme se dévoue, l’homme, lui, se sacrifie.»)

    Les plages bretonnes n’offrent pas le spectacle de “charniers à ciel ouvert”, comme dit Blondin des plages méditerranéennes. La chaleur n’y est pas aussi accablante. Et les bonds des volleyeuses à la peau dorée pour attraper le ballon, et les claques sonores et affectueuses qu’elles lui mettent, comme les frissons des nageuses qui pénètrent dans l’eau et leurs petits cris dans les vaguelettes froides qui viennent leur lècher les cuisses, ne peuvent laisser insensible qu’une brute.
    Pour évacuer cette tension sexuelle, je ne trouve rien de mieux que de construire des châteaux de sable énormes pour mes neveux d’adoption, à en choper des ampoules sur les paumes des mains avec la pelle. Puis de me précipiter ensuite dans l’eau froide pour un crawl effréné, au risque de croiser un bikini.

    Sur le lac du Bois, à présent, c’est Sophie qui rame, et cela me vaut les quolibets de quelques bobos qui se promènent sur la rive : ils ont bien remarqué que nous étions le seul couple inverti de la sorte, mais leur humour peine à exploiter cette situation.
    Je ne vous recommande pas ces excursions en barque. Le soleil fait scintiller le lac, le ballet des canots blancs sous des frondaisons dignes de Harpignies vous incite à faire la queue devant un petit chalet kitsch pour louer une de ces embarcations. Mais ce tableau impressionniste est aussi faux qu’une nouvelle de Maupassant. Vite fait, vous vous rendez compte, surtout si vous maniez les deux lourdes rames, que le cagnard est encore plus pénible sur l’eau, et vous transpirez à grosses gouttes. Sous quelques litres d’eau verte se cache la plus immonde fange, épaisse et malodorante, qu’un coup de rame maladroit peut faire gicler sur votre vis-à-vis.

    Dans quelques jours, les gaz d’échappement m’auront repeint en gris et je ne serai plus aussi faraud.