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  • Illustration

    Pour illustrer le propos de Baudelaire, il y avait l'autre jour réunis au musée Pompidou pour la télévision, sous la houlette de Guillaume Durand, érigé par le "service public" en parangon de culture démocratique, quelques-uns des représentants de l'art contemporain officiel. Administrateurs de musée, politiciens, industriels-mécènes, designer, etc.

    Le petit-fils de Picasso était même de la partie, Olivier, au cas où la caution de ces beaux messieurs en costard-cravate paraîtrait insuffisante à quelque téléspectateur rétif. Le petit-fils du grand homme a manifestement hérité du talent le plus indiscutable de son grand-père, je veux parler de sa ruse.

    Heureusement, Arlette Laguiller aussi était présente sur le plateau, instillant une fois de plus une note de franchise dans un débat cauteleux. Elle a fait part de son enthousiasme pour tous les peintres, pourvu qu'ils soient peu ou prou soviétiques. Ouverture d'esprit vis-à-vis des staliniens.

    La seule remarque un peu sensée fut à mettre au crédit du Professeur Claude Allègre. Il tenait à souligner l'influence du progrès technique et scientifique dans l'évolution des beaux-arts. J'ai pensé : c'est toujours mieux que les beuglements d'admiration de Guillaume Durand devant des peintures sophistiquées - ah, ces peintres se démènent pour tâcher de recouvrer la spontanéité de l'enfance... On est en droit de se demander s'ils ont jamais été enfants.

    Indubitablement il y a de la culture scientifique chez Claude Allègre, et il m'évoque un de ces esprits systématiques du XIXe siècle que Baudelaire se fait un devoir d'insulter quand ils s'échappent de leurs laboratoires pour donner des leçons en extrapolant leur savoir microscopique. Bien sûr, un tel esprit positiviste ne peut imaginer que l'influence de la technique ne soit forcément bénéfique. Pourtant, dès le XIXe siècle, Géricault et Prud'hon se sont fait piéger par le bitume. Ils se sont jetés sur ce nouveau matériau d'apprêt un peu sombre mais bon marché. Mal leur en a pris, leurs oeuvres sur bitume n'ont jamais séché. Sans le soin maniaque des conservateurs affectés à la surveillance de la Méduse, il y a longtemps qu'elle aurait complètement coulé.

     

  • Nul n'est parfait

    Baudelaire vitupère donc les "modernes professeurs-jurés d'esthétique". Il veut mettre, lui, dans sa contemplation des nouvelles oeuvres proposées à la curiosité du public parisien, le moins de doctrine et d'esprit systématique, bien au contraire, autant de "modestie" qu'il est possible. Et il lâche incidemment cette phrase modeste : "Il m'arrivera souvent d'apprécier un tableau uniquement par la somme d'idées ou de rêveries qu'il apportera dans mon esprit."

    Nul n'est parfait, et tout le monde peut se tromper, surtout lorsqu'il veut exprimer des choses positives, bien au-delà des lieux communs circulaires, c'est le sens principal de cette déclaration de principe.

    Baudelaire prend des risques à parler clair et il le sait. Il ne pouvait prévoir EXACTEMENT l'avènement d'un race d'ânes bâtés de philosophie, dépourvus d'idées, et surtout de rêveries, qui, singeant le dandysme baudelairien, tireraient de cette manière de contempler la peinture une doctrine systématique permettant de disserter en charabia sur N'IMPORTE QUEL support ou sujet, en vue de toucher un salaire à la fin du mois : "ANYTHING CAN BE A WORK OF ART. WHAT MAKES IT A WORK OF ART IS THAT SOMEONE THINKS OF IT AS A WORK OF ART."

    Nul n'est parfait, ça n'empêche qu'on peut être parfaitement nul.

     

     

  • L'indulgence de Baudelaire

    En préambule à ses "contemplations" de morceaux de Delacroix, Ingres, Chassériau, Guys, Daumier, Decamps, Catlin, Vernet, Chenavard... pour s'en tenir à des "illuminations" de Baudelaire, celui-ci tient à dire tout le mal qu'il pense de "la science barbouillée d'encre" des philosophes et des professeurs, tout le mal que le verbiage critique fait à la peinture.

    Baudelaire ne manque pas non plus d'égratigner au passage Diderot, son fameux prédécesseur, inaugurant le genre délicat, un siècle plus tôt, de la description des nouvelles peintures exposées au Salon de Paris pour L'Année littéraire, la revue de son "ami" Grimm : "Gribouillage" est le terme dont se servait un peu légèrement ce brave Diderot pour caractériser les eaux-fortes de Rembrandt".

    Baudelaire aurait pu être plus cruel avec le philosophe, tant l'aveuglement de celui-ci est grand. Diderot n'hésite pas à transformer par ses conseils son ami Greuze en illustrateur, en graveur de mode républicaine, alors que les dessins de Greuze donnent la mesure d'un talent plus rare. L'"universalisme" de Diderot consiste souvent à porter des jugements péremptoires dans tous les domaines, y compris ceux qu'il a à peine explorés et dont il ignore tout. En celà il préfigure le journaliste moderne ou le citoyen du monde casanier. 

    Je touve donc somme toute Baudelaire assez indulgent avec Diderot. Sa réserve s'explique peut-être par le fait qu'il entrevoit l'avènement d'une race de critiques incommensurablement plus mesquins que Diderot. En effet que lorsque Diderot laisse enfin parler son coeur, il est capable d'appréciations sensibles. Y compris dans le domaine artistique, lorsqu'il fait part de son enthousiasme pour les marines de Joseph Vernet, en dehors des schémas de pensée moraux du philosophe.

    Moi-même, j'ai un peu de sympathie pour ce brave Diderot, parce qu'il n'est pas entièrement philosophe. Il a parfois des élans de sincérité qui sont touchants.