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Marx contre Freud

L'essayiste slovène Slavoj Zizek combine la critique marxiste et la psychanalyse freudienne. C'est le signe qu'il méconnaît l'une et l'autre, car la critique marxiste sape le fondement scientifique de la psychanalyse. Combiner deux sciences n'est pas condamnable en soi, encore faut-il qu'elles ne se contredisent pas sur des points cruciaux.

Il y a bien au coeur de l'économie capitaliste une détermination "inconsciente" selon K. Marx, un processus "aliénant", mais ce processus relègue le schéma "oedipien". A propos de l'Etat bourgeois, K. Marx parle de "superstructure familiale" ; l'Etat bourgeois, sécularisé, s'est emparé de la psychanalyse et de la psychiatrie, plus largement, comme d'un outil de conditionnement.

Du point de vue marxiste, S. Freud n'est pas un penseur "prométhéen" - et il ne prétend d'ailleurs pas l'être.

La psychanalyse freudienne contribue-t-elle comme Karl Marx à mettre en évidence la violence capitaliste industrielle, qui s'est manifestée au XXe siècle par les camps de travail nazis, que les négationnistes démocrates-chrétiens et soviétiques se sont efforcé de faire passer pour des "camps d'extermination" ?... contre l'évidence de l'intégration des Juifs, des Polonais et des prisonniers de guerre à la machine de guerre industrielle du IIIe Reich ?

Le tort de Marx est d'avoir cru que le darwinisme était une explication matérialiste de l'Histoire. La critique marxiste a ultérieurement rectifié ce préjugé en constatant que le darwinisme fournissait une justification au modèle totalitaire technocratique. Le fait est que le succès public du transformisme darwinien est d'abord dû à la caution qu'il fournit à différents modèles de développement technocratiques. La rupture est nette ici avec l'humanisme occidental, que le pamphlet d'Aldous Huxley permet de dater précisément : 1932. En comparaison, Hannah Arendt est assez peu consciente des dégâts du darwinisme social sur la pensée politique occidentale (qu'elle entendait pourtant restaurer) : la technocratie est le cadre de la "banalité du mal", et le déterminisme darwinien est le principal pilier idéologique de la doctrine du surhomme.

Or Huxley concevait que la psychanalyse freudienne, comme le darwinisme, puissent être mis au service de l'abus de pouvoir des élites modernes barbares. La psychanalyse freudienne et le darwinisme ne sont pas nécessairement des instruments du totalitarisme occidental, selon Huxley, mais des outils disponibles. Il est vrai que Huxley estime aussi que le marxisme-léninisme peut être un outil totalitaire : c'est toute la différence entre Huxley et Orwell. Huxley décrit un complot des élites mondialisées, qui agissent consciemment pour annihiler la volonté individuelle et transformer les êtres humains en animaux. Tandis que Big Brother fait pratiquement office d'inconscient collectif, canalisant le désir des citoyens d'Océania (le masochisme du citoyen lambda comme le sadisme des hauts fonctionnaires).

Par conséquent, si elle ne débouche pas sur une théorie politique à proprement parler, la psychanalyse freudienne n'entame pas la morale du surhomme nazi, soviétique ou libéral.

Quant à la culture mondialiste propice à la partouze et à sexualité ludique, suivant la description de "Brave New World", elle ressemble beaucoup à la psychanalyse mystique de Carl Jung. Elle s'écarte de la psychanalyse freudienne par un caractère ésotérique plus marqué. La caractérisation par Freud de l'homosexualité comme une déviance sexuelle est certainement peu propice au libre-échangisme et au consumérisme capitalistes ; la psychanalyse jungienne est, en quelque sorte, la version populiste de la psychanalyse freudienne.

La lecture approfondie de Shakespeare est peut-être le seul point commun entre K. Marx et S. Freud. On ne peut pas, selon Shakespeare, isoler le problème de la folie du problème de la condition humaine. Or c'est précisément la démarche de la psychanalyse freudienne. Freud est un lecteur de Shakespeare qui, comme Nietzsche, ne tient pas compte de la dimension politique de l'oeuvre de Shakespeare, représentée par ses tétralogies historiques.

La théorie de l'aliénation de l'individu par l'argent, proposée par K. Marx et, partant, de l'aliénation de la société bourgeoise capitaliste (qui ne se connaît pas elle-même), est directement puisée par Marx dans Shakespeare. L'Etat capitaliste, impensé par la philosophie des Lumières, n'est pas un Etat "régalien" car il est conçu pour capter le profit avant tout : l'histoire de la conquête coloniale reflète cette démarche cupide et non économique.

S. Freud pour sa part s'appuie sur une théorie de l'instinct sexuel et son encadrement (le complexe d'Oedipe), déduite de la fable grecque antique ; il élude l'organisation étatique moderne, qui n'a rien de traditionnelle ou de patriarcale. Pourquoi l'homosexualité fait-elle figure de sexualité idéale à la fin du XXe siècle ? Marx, Orwell, Huxley, répondent à cette question -et non la psychanalyse freudienne.

Le combat du clergé moderne contre le "patriarcat" a pour fonction de détourner l'attention de la violence de l'Etat capitaliste : la plupart des cas de violence conjugale masculine, et plus rarement féminine, sont liés à l'alcoolisme et n'ont rien à voir avec "le patriarcat". Le droit capitaliste est beaucoup plus indulgent avec la criminalité féminine qu'avec la criminalité masculine : mais surtout le droit capitaliste libère la violence de l'appareil d'Etat, que l'on pourrait qualifier de "mécanique".

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