Le culte de la personnalité trahit un mode d'organisation politique primitif déguisé en "république" ou en "démocratie" aux yeux des citoyens les moins endormis.
Les critiques contemporains de la Ve république vacillante s'accordent à dire que le chef de l'Etat n'a presque plus aucun pouvoir. Il lui reste tout de même le pouvoir de détourner l'attention d'une fraction de l'opinion publique - un pouvoir de diversion par conséquent.
Derrière le culte de la personnalité, quel qu'il soit, on retrouve un culte solaire, qui s'agisse du culte de la personnalité du monarque, de l'empereur, du pape ou du président de la république. Les touristes Japonais ne se précipitent pas pour rien au château de Versailles, qui brille de mille feux, et qui est un peu notre temple solaire national.
Cet éblouissement est familier, car il est caractéristique de la société du spectacle, qui s'insinue à peu près par tous les orifices : la politique, la religion, mais aussi la science - le show scientifique, dont le prétexte le plus fréquent est la "vulgarisation".
Comme la lune a rendez-vous avec le soleil, la foule humide et passive a rendez-vous avec la "star" politico-religieuse. Il y a toujours quelque chose de religieux dans le culte d'une personnalité politique.
Quel rapport avec la science, dira-t-on ?
Notre chef de l'Etat, justement, dont le lustre est surtout médiatique, se réjouissait récemment que la médaille Fields de mathématiques ait été décernée à une Chinoise, Hong Wang, liée à un institut de recherche français. Après avoir dit toute son admiration pour la jeune mathématicienne, il a avoué benoîtement ne rien comprendre à son travail de résolution de la conjecture sur les ensembles tridimensionnels de Kakeya.
Or, quand on admire ce que l'on ne comprend pas, ce n'est plus de la science mais de l'idolâtrie. Le chef de l'Etat n'a pas sous la main un conseiller scientifique, un spécialiste de la quadrature du cercle pour l'éclairer et lui éviter de paraître ignare ?
Cette petite anecdote illustre un phénomène de superstition scientifique plus large, caractéristique des régimes dit "technocratiques". Schématiquement on peut le décrire de la façon suivante : dans ce type de régime, stimulé par la guerre, la science physique tend à se réduire à sa contribution à la puissance publique étatique. L'économie est ainsi devenue une "science" dans ce cadre, l'ingénieur un "scientifique".
On a pu voir au cours de la crise sanitaire des statisticiens se substituer entièrement à des médecins pour tenter de prédire l'évolution de la pandémie, des statisticiens dont les connaissances anatomiques étaient à peu près celles de monsieur Tout-le-Monde, et l'expérience des épidémies nulles. On a atteint au cours de cette crise le paroxysme de l'éclipse de la science par la raison d'Etat.