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  • L'impasse Jancovici

    Jean-Marc Jancovici est un ingénieur français qui s'est fait connaître du grand public grâce à une bande dessinée à fort tirage (près d'un demi-million d'ex.), plaidant pour la décarbonation de la production industrielle grâce à la relance du programme nucléaire français. Son principal argument : le pétrole va bientôt venir à manquer, sa production décroît déjà depuis quelques années - le mode de vie capitaliste-occidental se trouve donc menacé à brève échéance - une bonne moitié des Français éprouve déjà des difficultés à joindre les deux bouts... Je ne décris pas plus en détails un argumentaire biaisé de tous les côtés.

    Le raisonnement presque entièrement mathématique de cet ingénieur est très éloigné de la réalité politique, économique et sociale. Il véhicule une illusion très répandue en France, celle du pragmatisme de la technocratie. Il peut être tentant pour certains Gilets jaunes d'y voir un remède au naufrage du "Titanic".

    Le krach de 2008 marque le début, en ce qui me concerne, d'une prise de conscience politique. Le caractère antisocial de l'économie capitaliste est apparu soudainement à ceux de ma génération qui, en 2008, possédaient deux sous de jugeotte ; certains ont pris un peu plus de temps que d'autres pour creuser la question ; il n'est pas certain que ceux qui pensent que "le capitalisme retombe toujours sur ses pattes" ont pris le temps de creuser la question. La veille de l'éruption du Vésuve, les habitants de Pompéi étaient de bonne humeur et se préoccupaient fort peu de vulcanologie.

    Selon J.-M. Jancovici, l'extraction d'énergie fossile commence à décliner partout dans le monde depuis 2008, compte tenu de l'épuisement des gisements. Ce serait la cause d'un marasme économique persistant, masqué par les fluctuations boursières. On dirait que notre ingénieur prend l'économie capitaliste pour une machine à vapeur qui fonctionne quand elle a du carburant et dysfonctionne quand elle n'en a pas. La proposition économique de Jancovici revient à brider le moteur de l'économie capitaliste, car comme chacun sait un moteur qui tourne au ralenti consomme moins d'énergie.

    Sans doute la machine à vapeur est-elle une invention capitaliste, mais son usage déraisonnable l'est tout autant. Du point de vue capitaliste, il n'y a pas de savant fou, il n'y a que des ingénieurs. La plupart des grandes crises économiques capitalistes, crises de surproduction ou crises financières, suivies de guerres meurtrières, ne sont pas liées à un manque d'énergie pour faire tourner les machines et rouler les camions.

    La crise dite "sanitaire" de 2020 concerne plus directement J.-M. Jancovici car c'est une crise de  type "technocratique". En effet, plusieurs ingénieurs spécialistes des épidémies, de leur prévention et des moyens de parer leurs conséquences, avaient anticipé la pandémie de coronavirus. Le système hospitalier n'a pas tenu compte de leurs observations parfois judicieuses - il n'a pas été réformé à temps et, à la première vague de patients grippés, il a bu la tasse, entraînant le pays dans une crise économique. Il est regrettable que le cinéaste Jacques Tati n'ait pas pu tirer un film comique du confinement ubuesque (je me revois encore dans la campagne poursuivi par un hélicoptère de la gendarmerie afin de vérifier que je n'avais pas dépassé la limite fixée par le ministère de la Santé pour les promenades).

    Moralité : l'économie capitaliste se métamorphose, mais elle n'est pas réformable suivant des principes comptables rationnels. Le technocrate rationnel ou qui se veut tel (J.-M. Jancovici), dans un système globalement irrationnel, est condamné à être un mouton noir, un mouton qui bêle contre les autres moutons. L'ingénieur adulé par le système est celui, par exemple, qui a conçu le réseau de TGV, l'un des plus grands gouffres financiers de la fin du XXe siècle, dont l'utilité économique n'a jamais vraiment été démontrée.

    Par conséquent on peut dire que J.-M. Jancovici est un technocrate qui veut refaire marcher la technocratie dans le bons sens... dans lequel elle n'a jamais marché. Le véritable sens de la technocratie, les Gilets jaunes sont bien placés pour le savoir, est giratoire.

    Incidemment, on apprend que J.-M. Jancovici est "gaulliste" : c'est le même préjugé sous un autre nom.

    Biaisé, le jugement de J.-M. Jancovici l'est encore dans la mesure où il envisage le nucléaire civil séparément du nucléaire militaire. La guerre en Ukraine nous rappelle que l'on ne peut dissocier l'économie capitaliste de l'économie de guerre capitaliste. Les technocrates européens nous ont menti ou se sont menti : l'Europe n'était pas un projet de paix ; plusieurs centaines de milliers d'Ukrainiens et de Russes sont morts au cours des dernières années en grande partie à cause de ce mensonge.

    Un système technocratique comme la Ve République entretient logiquement par tous les canaux de propagande dont il dispose le préjugé selon lequel la technocratie est "efficace". Il faut espérer que le confinement sanitaire a eu pour effet de faire voler en éclats ce préjugé dans la cervelle de ceux qui ont eu vingt ans en 2020. L'économie capitaliste ne vise pas l'efficacité, elle vise le plaisir, la satisfaction immédiate, et elle plie l'Etat à cette règle.

    Je lisais récemment un bouquin sur l'histoire de la construction du périphérique parisien. On ne fait pas d'entreprise plus technocratique que la construction de cette "autoroute intérieure". Or c'est une entreprise qui ne fut pas maîtrisée de bout en bout, si je puis dire. Cette autoroute périphérique remplit une fonction qui n'avait pas été envisagée par ceux qui décidèrent de la construire ; ses nuisances importantes ont été tantôt niées, tantôt réparées très tardivement, pour un coût exorbitant. Le périph' a ruiné le projet de la grande bourgeoisie parisienne de construire des immeubles de luxe dans un écrin de verdure encerclant Paris, comme on peut le voir dans le quart Sud-Ouest.

    En termes d'urbanisme, le périphérique est une aberration - technocratiquement, il se tient.

    J.-M. Jancovici a une activité de lobbying auprès des entrepreneurs français, qu'il tente de convaincre que la décarbonation est une nécessité économique et écologique, en particulier pour un pays pauvre en énergies fossiles comme la France. Il admet n'avoir pratiquement aucune influence sur la classe politique, qui reste obstinément sourde à ses conseils. Pourquoi ça ? Précisément parce que la classe politique est la moins bien placée pour tenir un discours pragmatique ou rationnel à la masse des Français qui vote encore (50%). La classe politique française raisonne comme si le pragmatisme n'était pas son affaire, mais celle de la technocratie. La masse des Français, plutôt âgés, qui persiste à voter (et qui sont conditionnés par les médias de masse à le faire) est une force d'inertie qui entraîne la France vers le fond. Autrement dit le corps électoral est un corps sénile, sur lequel prolifèrent les démagogues comme des mouches.

    Un technocrate partisan de la sobriété comme J.-M. Jancovici admettra que les lois sociétales de droite comme de gauche sont de la poudre aux yeux, compte tenu de leur décalage avec les données brutes énergétiques et la menace de stagflation qui plane. La comédie électorale préserve l'apparence démocratique au stade du capitalisme improductif ou peu productif.

    Le revirement soudain sur le nucléaire d'Emmanuel Macron et sa supérieure hiérarchique U. von der Leyen ne doit rien aux bons conseils de J.-M. Jancovici. Il marque un retour officiel à l'économie de guerre capitaliste, après plusieurs décennies de simulacre écologiste. Pour produire des armes en grosse quantité, le lobby militaro-industriel européen n'a pas d'autre choix que de se tourner vers le nucléaire.