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  • Le Principe de Précaution

    Avant d’ouvrir le gros volume, le ministre de la Culture et des Cultes caressa la couverture illustrée d’un air satisfait. Isis l’observait. Son Assistante attendait de lui qu’il se comporte en oracle 24/24h. C’était même un peu agaçant parfois ; vu qu'ils étaient quand même amenés à se tenir ensemble dans le même bureau 14/24h, le ministre aurait souhaité un peu moins de révérence de temps en temps…
    Comment s'en plaindre, les nouveaux QCM conçus pour recruter le personnel ne laissaient plus de place à l’erreur. Tous les fonctionnaires du ministère étaient irréprochables désormais. D'ailleurs aucun écart de conduite n’avait été signalé depuis septembre 2012. Ensuite tout le monde au ministère s'était empressé d'oublier cette histoire de main aux fesses d’un autre âge.

    C’était le treizième tome de la série, le risque d’être déçu par la suite était faible, les douze précédents avaient fait la preuve de leur conformité.
    À voix haute pour sa collaboratrice, le ministre lut en détachant bien les syllabes : Harry Potter et la Poussée d'Archimède. Ça ressemblait presque à un oracle, justement.

    Le ministre se souvenait qu’Isis ne savait pas lire. Du moins, comme tout le monde, elle avait obtenu son baccalauréat, mais avait ensuite perdu peu à peu l’usage de la lecture. Le ministre devait bien admettre que son Assistante parvenait cependant à accomplir les tâches administratives qui lui étaient confiées sans trop de gêne. Elle disposait évidemment de logiciels très performants.

    « - Mais, dans tes loisirs, tu n’as jamais l’occasion de lire des livres ? s’était tout de même enquis le ministre, légèrement ému par l’aveu de sa plus proche collaboratrice.
    - Tu te doutes bien que j’ai d’autres distractions ! », avait-elle rétorqué sans le moindre clin d’œil. Cette réponse, pleine de bon sens, avait suffi à calmer le ministre.

    Par vanité néanmoins, l'homme d'État ne put s'empêcher de déclamer quelques lignes de plus, prises au hasard dans cette nouvelle mouture soumise à l'appréciation de ses services :

    « À l'extérieur, le ciel restait incertain, comme depuis le début de l'été. Ils traversaient les habituelles nappes de brume froide puis arrivaient sous un soleil timide mais dégagé. Ce fut durant une de ces éclaircies, alors que le soleil brillait à la verticale, que Ron et Hermione entrèrent enfin dans le compartiment… »

    Au moins, se dit le ministre, pour ce qui était du quota de vocabulaire, les normes étaient respectées. Et puis la beauté du texte ! Ce climat que l'auteur savait si bien installer !
    Mais le ministre préféra interrompre sa lecture car Isis était visiblement à bout de nerfs et venait de se fourrer son Ipod-supermini dans les oreilles.

    Par acquis de conscience, le ministre ferait quand même contrôler intégralement ce Harry Potter par l'Afnor ; en pure perte, sûrement, mais « Trois précautions valent mieux que deux » était la nouvelle devise du ministre depuis qu'un collaborateur un peu franc-maçon mais imprudent avait autorisé la remise sur le marché du Livre de la Jungle.
    Le ministre était en vacances à la Réunion. Et ce qui était prévisible arriva… Dès le lendemain Libération s’emparait de l’affaire et dénonçait le sexisme superlatent de Kipling, sans compter un soupçon de fascisme, par conséquent le danger pour les 8-20 ans de lire le Livre de la Jungle en dehors du système scolaire. Le pataquès ! Il avait dû rentrer précipitamment. Et failli perdre son fauteuil de sénateur à cause de cette bavure.

    Lorsque La poussée d'Archimède aurait subi tous les tests avec succès, le ministre pourrait apposer un large IMPRIMATUR sur la page de garde, avec son tampon rouge (le ministre y tenait beaucoup, ça n'avait pas de valeur légale mais lui rappelait son grand-père préféré, qui avait étudié le latin au collège et qui disait toujours, en débouchant les bouteilles de Bordeaux : « Carpe Diem ! Carpe diem ! »)
    L'Imprimerie nationale qui avait maintenant l'exclusivité d'Harry Potter pour la France - grâce au coup de génie du ministre -, mettrait en branle ses rotatives et, d'ici deux ou trois semaines, après une bonne campagne de pub, les Fnac pourraient en distribuer environ douze millions d'exemplaires dans tout l'hexagone - sans oublier les DOM et les TOM, bien sûr…
    Douze millions d'exemplaires ! « Et dire qu'il y a encore des lepénistes aigris dans ce pays pour se plaindre que les enfants ne lisent plus ! »

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  • Sous hypnose

    Dans le rayon "Farces et attrape-bobos" – puisque j'y suis, autant m'enfoncer –, pour un coût inférieur à une séance chez le psy, j'ai essayé le "Love-calculator", dont les résultats m'ont d'abord laissé sceptique :

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    Mais comme je sais bien qu'on ne peut espérer gagner le beau petit lot du premier coup, je consulte de nouveau le Dr Love :
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    C'est nettement plus convaincant cette fois ; un peu euphorique, je vais chercher au fin fond de mon inconscient et des mes fantasmes les plus secrets, et je ne suis pas déçu :
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    Bon, cela dit, le Dr Love n'est pas infaillible non plus, voyez plutôt :

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    À demi satisfait seulement, je décide donc d'aller me soulager du côté de Lahaie, Brigitte - quel joli patronyme !
    Elle n'a pas prêté le serment d'Hippocrate, certes, mais qu'importe le serment pourvu qu'on ait le diagnostic, et Brigitte sonde les reins à son tour, et les étoiles en prime, comme pas une :

    « Taureau : l’être est compliqué et à des tendances perverses marquées, sa sensualité est grande et ses besoins insatiables. Il est d’abord plutôt agréable mais son égoïsme inconscient peut devenir insupportable. Sa jalousie maladive le pousse à vouloir diriger la vie des autres dont il est très dépendant.

    « Bélier : cultive une fascination pour la mort et ses appétits sexuels sont intenses. Le sexe l’aide d’ailleurs à canaliser ses angoisses mortifères. Caractère passionné, absolutiste, il peut devenir sadique. Il a du mal à accéder au bonheur, sauf s’il trouve un métier ou une cause qui lui permet d’assouvir cette soif de pouvoir.

    « Cancer : une vie fantasmatique habite le sujet, son univers ténébreux est fait de rêves morbides qui ont tendance à le rendre pessimiste et l’isolent du reste du monde. Sa capacité à percevoir l’autre n’est pas toujours utilisée à bon escient car son anxiété permanente brûle les pistes. Il aura tendance à s’entourer de personnes qui ne lui conviennent pas.

    « Balance : aime comme on regarde un tableau de maître et elle caresse comme on touche une belle sculpture, le raffinement se cultive jusque dans l’alcôve, pas de fausse note ni de mot cru, ni de geste vulgaire. Le décor a une importance énorme, le rapport sexuel ne se fait pas dans un endroit en désordre.

    « Vierge : elle a du mal à aborder le domaine amoureux puisque celui-ci échappe au rationnel. C’est le signe où figure le plus grand nombre de célibataires. Sa peur d’être déçue la pousse souvent à rester seule. Pourtant l’affect est puissant, mais elle le ressent comme dangereux car il peut faire perdre tout contrôle. Autant dire que la vierge fuit la passion qu’elle trouve ridicule. »


    Assez ! assez ! Je me suis reconnu… c'est fort gênant d'être ainsi déballé, même par une professionnelle.

  • Martingale

    Un gros livre noir sous la direction du professeur Mikkel Borch-Jacobsen pour nous dire que la psychanalyse repose sur l'imagination de Freud et d'un aréopage de patientes et de confrères plus coincés du cul les uns que les autres, bref, que la psychanalyse n'est que littérature. Ce que Borch-Jacobsen oublie de démontrer, c'est qu'en plus c'est de la mauvaise littérature. Lisez plutôt A. Huxley :

    « La pseudoscience qu'est la psychanalyse est l'un des plus beaux spécimens du genre jamais conçu par l'esprit humain. Sa prodigieuse popularité, touchant toutes les classes, sauf celle des scientifiques, en atteste suffisamment. Et quand on vient à l'approfondir, on découvre qu'en effet elle possède toutes les qualités qu'une pseudoscience se doit idéalement d'avoir.

    (…) Quiconque est capable d'accepter des déclarations infondées comme des faits, quiconque se sent une affinité particulière avec la symbolique et une attirance pour le coup de force logique que représente la déduction analogique peut étudier la psychanalyse.

    Mais cette science a bien d'autres attraits et de plus positifs encore. Aux dépressifs elle propose des cures. À ceux qui veulent connaître les affriolants mystères du sexe - et qui, après tout, ne le veut pas : elle offre tout un lot d'anecdotes et de théories fascinantes. Si elle pouvait seulement s'incorporer une méthode pour prédire l'avenir ou encore une recette miraculeuse pour gagner des millions sans travailler, la psychanalyse deviendrait une pseudoscience aussi complète que le furent l'astrologie, la magie ou l'alchimie.

    Mais peut-être qu'en temps voulu ces améliorations de la théorie de base pourront être faites ; les psychanalystes étant des types débrouillards et très inventifs. Pour l'instant, même en la prenant telle quelle, elle reste incomparablement supérieure au magnétisme, à la phrénologie et aux rayons N (…). »

  • Unhappy few

    Les quatre ou cinq personnes qui s'intéressent encore à la grande peinture dans ce pays peuvent difficilement se dispenser de la lecture de L'Art face à sa destruction de M. Mazo. Celui-ci ne cherche pas à se faire valoir par des métaphores de langage brillantes ou en jonglant avec des concepts comme la majorité des "discoureurs sur l'art" (dans le meilleur des cas, car la plupart sont des branques incapables d'assembler un sujet, un verbe et un complément pour en faire un truc intelligible, cf. Soulages). Mazo parle simplement, en "homme du bâtiment", et c'est parce que ces attentats ignobles l'atteignent intimement qu'il délaisse ses pinceaux. Il n'a rien à fourguer.

    « Vous savez, Les Demoiselles d'Avignon, la toile est en Amérique mais si on l'exposait à Paris, au Louvre, dans la Grande Galerie, à la Tribune, on enlèverait certainement Watteau et on mettrait Les Demoiselles d'Avignon à sa place. On en est là ! Or, qu'est-ce que c'est que ce tableau ? C'est une horreur et un truquage. Picasso a pris des moyens qui sont, en partie, sortis de l'art nègre et, pour le reste, c'est avec son culot, sa façon de rabattre, de mutiler la représentation. Aussi, pour moi, ce tableau c'est - au contraire de l'opinion des bien-pensants - un témoignage exemplaire d'impuissance.

    Guernica c'est la même chose. Ce sont des hurlements et, en même temps, des hurlements d'impuissance devant la grande tradition. (…) Les Demoiselles d'Avignon, voilà ce qu'il faisait en 1907, bon. Mais Guernica, quand vous en parlez aux gens, même aux bourgeois en critiquant, « ah, mais non, protestent-ils, Guernica c'est merveilleux ! Non, non, je vous en prie, dites ce que vous voudrez de Picasso mais tout de même, Guernica c'est vraiment l'horreur du massacre ».

    Si on arrivait à les faire avouer, il y a des moyens pour dépister la vraie pensée, on verrait bien qu'au fond de leurs cœurs, ils trouvent que c'est horrible, mais enfin ils font semblant de trouver cela génial, parce que c'est l'horreur, la hideur du fascisme, les nazis.

    Maintenant, parlons un peu du fameux mot de Picasso, quand Picasso a été visité par Abetz. Abetz, homme bien élevé et cultivé, qui était chargé des relations "intellectuelles" entre les Français et les Allemands, a dit, paraît-il, devant
    Guernica : « C'est vous qui avez fait ça ? ». Et Picasso de répondre : « Non, c'est vous ». On a trouvé ce mot-là historique. Autrement dit, « c'est vous », les Allemands. C'était insolent, je ne sais pas s'il a vraiment prononcé ce mot, mais l'abbé Morel l'a répété, en Sorbonne, en 1946. Toute la Sorbonne a croulé d'applaudissements. Eh bien, entre nous, c'est idiot ! Il faut comprendre : « C'est vous qui l'avez fait, c'est-à-dire, c'est vous, par votre inhumanité, dans cette guerre d'Espagne, en massacrant de pauvres gens, c'est vous qui avez suscité ce moyen que j'emploie. »

    Là-dedans, je vois un sophisme et une grave erreur. D'abord le sophisme, c'est d'employer pour s'exprimer en art, que ce soit en prosodie, en peinture ou en sculpture, un moyen monstrueux, un moyen destructif, pour "dire" la destruction. En vertu de cela nous devons prendre un moyen liquide pour exprimer la mer ou un moyen gazeux pour peindre un ciel. Par conséquent, pour dire l'horreur de la guerre, se servir d'un moyen, inventer un moyen, qui, dans sa texture propre, est fait de signes meurtriers, c'est un sophisme. Les plus grands maîtres, Rubens faisant des chasses violentes et sanglantes, des combats cruels,
    La mort de Decius Mus, Delacroix peignant aussi des sujets pleins de cruauté, Les massacres de Scio (…) tous ces maîtres ont usé de moyens, au contraire, très serrés, très sévères, qui exprimaient en profondeur l'horreur même de la chasse, de la tuerie, de la guerre.

    Secondement, l'erreur des dates. En 1932, Picasso a fait, rue de Sèze, chez Georges Petit, une exposition très importante, de ses œuvres de jeunesse, ce qu'on a appelé la période bleue, qui étaient figuratives et souvent faibles :
    La femme à la taie, ou encore le portrait de sa première femme (…). Ce sont des œuvres qui, du point de vue du dessin, sont néo-académiques, car Picasso avait une main extraordinaire. (…) Eh bien, c'était déjà des tableaux dans lesquels il y avait des rabattements monstrueux, inspirés par des femmes courant sur des plages, terribles à voir, et tout cela venant du souvenirs de belles Américaines à Saint-Tropez ou ailleurs. Or, en 1932, il n'était pas question de guerre d'Espagne, pourtant, déjà, à ce moment-là, Picasso, comme il l'avait fait pour Les Demoiselles d'Avignon, et d'une façon cruelle, martyrisait, torturait la forme, la détruisait.

    Alors quelle vérité particulière peut-on voir dans l'adaptation monstrueuse d'un moyen à la représentation des scènes horribles
    Guernica, puisque Picasso l'employait déjà cinq ans avant, alors qu'il n'était pas question de guerre, en pleine détente heureuse ?

    Ces choses-là sont simples ; ce que je dis là c'est du pur bon sens, mais personne n'ose l'écrire.
    Et les bourgeois font semblant - je dis font semblant - d'admirer, et c'est de cela que nous crevons !


    Maurice Mazo

  • Au bout de la nuit

    Est-ce que Marcel Duchamp reconnaîtrait son urinoir dans tout ce bric-à-brac de gadgets subventionnés ? Pas si sûr. Car entre le clown et les charlatans, on note l'absence totale de rire chez ces derniers, complètement crispés sur leurs boniments. Seul le fou-rire plane au-dessus de ce sentencieux triturage de merde.

    Ce type, indécrottablement sain d'esprit, qui ne peut s'empêcher de pisser dans le Duchamp quand il va au musée, ils appellent les flics pour le faire coffrer, ces bâtards. C'est un conte moderne et merveilleux (d'Andersen).

    Quelle âme sensible ne se tordrait pas devant ce spectacle, l'industriel Arnault singeant Vivant Denon, Karl Lagerfeld en Cocteau, Bertrand l'Élu se prenant pour Laurent le Magnifique ?

    Les ténèbres les plus noires sont accueillantes à côté de ce genre de nuit blanchie.