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  • Le goût des femmes virtuelles

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    Transport en commun forcé avec une jeune Eurasienne ce matin. Ça pousse et ça tremble de toute part et la pucelle ne peut faire autrement que de se caler au creux de mon épaule.

    À mon hommage discret à sa beauté, ses yeux vitraux, ses lèvres rouge vif, ses chevilles graciles et arquées, elle répond poliment par un sourire à peine perceptible, rosit sous son métissage original. Ah, le charme spécial des étrangères ! Quoi qu'elles fassent, quoi qu'elles pensent, quoi qu'elles disent, d'où qu'elles viennent, sauf d'Amsterdam, bien entendu, un peu du nécessaire mystère subsiste. Pareil pour les femmes virtuelles. Et les filles ordinaires, françaises et abonnées à Marie-Claire, ne font pas le poids.
    Surtout ne pas communiquer avec elle verbalement. Tout doit passer par le regard pour que l'illusion de l'amour dure. Tout s'achève à "La Motte-Piquet". C'était bon…

    « S'ajoute une force plus ténébreuse. Pour les guerriers de ce temps, bardés de fer et de cuir et qui vivaient entre eux, les femmes qu'ils croisaient étaient des êtres étranges. Ils les supposaient reliées par de sensibles attaches aux puissances invisibles, capables d'attirer le mal - pour cela ils les redoutaient -, mais aussi le bien - pour cela ils les vénéraient. Ils attribuaient en effet au féminin un pouvoir secret, très précieux, le pouvoir d'intercéder en leur faveur auprès du Père, du juge. (…) »

    Curieux mélange de science historique marxiste et de simplicité médiévale, le style de Duby. Dames du XIIe siècle… Je me dis que je devrais lire ça dans le métro, dans un souci de provocation permanente.

  • Marxiste et chrétienne

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    Vous ne m'en voudrez pas de vous avoir fait attendre, Henri, j'espère.

    Le premier exemple que je veux développer un peu, autant qu'il est possible ici, quitte à en recauser autour d'un verre de votre Montlouis, c'est celui de Simone Weil (1909-1943), la petite emmerdeuse juive qui se fit catholique en passant par Marx. Je vous entends d'ici, Henri, bougonner : « Ça vous ressemble pas, Lapinos, de vous fier à une gonzesse, z'avez bien changé… À moins que ça soit encore une de vos blagues en plusieurs épisodes ? »

    En réalité Simone Weil n'est pas vraiment une femme, Henri, mais peu importe sa biographie. Marx l'a persuadée que le mode de production capitaliste est une menace pour l'humanité entière, que derrière la transformation de l'objet utile en fétiche, aussi de la monnaie en fétiche, se prépare la transformation des rapports sociaux en choses, une forme évoluée de barbarie.

    Au contraire de Marx qui a tendance à oublier le rôle de l'État, Simone Weil propose pour sortir de la spirale du profit et échapper à la barbarie finale, une constitution de type monarchiste. Simone Weil substitue à la solution finale "par le bas", la lutte des classes de Marx, une solution finale "par le haut", la réforme institutionnelle de l'État.

    Il y a cet effort chez Simone Weil comme chez Marx pour "déphilosopher", toucher la réalité du doigt. Hélas Simone Weil demeure une idéaliste. Elle croit qu'on peut changer les choses avec une constitution… Fût-elle monarchiste, cette constitution, c'est-à-dire à l'opposé de la démocratie actuelle, du gouvernement alterné des partis financés par le grand capital, je crains que ça ne soit pas le bon bout par où révolutionner les choses. Les débats institutionnels sont stériles en eux-mêmes. On retombe dans Aristote, en quelque sorte.

    Mais, dans le détail des propositions de Simone Weil, il y en a une plus restreinte qui n'est pas purement théorique et pour laquelle il me paraît raisonnable de militer, Henri : c'est la possibilité pour le ministère public d'attaquer les journalistes en justice, de mettre fin à leur immunité, en réclamant bien entendu des dommages-intérêts conséquents, dès l'instant qu'ils portent atteinte à la vérité dans quelque domaine que ce soit, sciemment ou non. Les cas sont nombreux au cours des décennies passées, pour s'en tenir à la France, de mensonges par action ou par omission, d'erreurs, de bidonnages de la presse écrite ou audiovisuelle, qui ont entraîné des catastrophes à l'échelon individuel ou collectif parfois, sans que cette presse ait eu à assumer ses responsabilités.

    Simone Weil a raison, si le devoir d'information n'est pas sanctionné par la loi, il n'existe pas, c'est une vaste supercherie.

    Pas de risque que je porte un tee-shirt à l'effigie de ce minable Che Guevara, Henri, ni du dictateur Chavez.

  • A conversation piece

    Un ami qui lit mon blogue de temps en temps m’écrit : « Je ne comprends pas bien comment un catholique peut se dire marxiste. Vous passez complètement sous silence, Lapinos, l’athéisme de Marx, comme s’il n’était pas un athée convaincu (…). Pouvez-vous me donner quelques exemples de l’utilité d’être marxiste pour un catholique ? »

    Je vais vous répondre, Henri, parce que je sais que vous êtes de bonne foi et ne me cherchez pas querelle gratuitement. D’abord, une vanne : vous admirez Aristote, Maurras, Caravage, je crois me souvenir, Henri, et ces gens-là ne sont pas très catholiques non plus…

    Plus sérieusement, croyez bien que l’athéisme de Marx est secondaire. Marx épouse la thèse très subjective de Feuerbach selon laquelle Dieu n’est qu’une création intellectuelle de l’homme. C’est quand même curieux, Marx qui veut généralement aller au fond des choses, au contraire, qui a le souci de l’objectivité, Marx prend la thèse subjective de Feuerbach pour argent comptant, sans la discuter !? En réalité, Marx ne s’intéresse pas à l’existence de Dieu. Comme Feuerbach, qui met dans le même panier la théologie et la philosophie et balance tout ça aux orties.

    Suivez-moi bien, Henri, car c’est là que ça commence à devenir intéressant. Ce qui intéresse Marx, c’est une chose concrète, c’est la religion, le fait religieux (Ici je ne peux pas m’empêcher de vous faire remarquer que Bloy, ou Claudel, de leur côté non plus ne s’intéressent pas à cette question de l’existence de Dieu.)
    Marx ne dit pas : « Dieu est mort », ce qui est probablement une des phrases les plus stupides que l’on puisse prononcer, il dit plutôt, et c’est différent : « La religion est morte ». Or, pour ce qui est de l’Occident (Les États-Unis sont en dehors de l’Occident), Henri, on ne peut pas dire que ce soit complètement faux, la religion, si elle n’est pas morte, est bien lâche.
    Bien sûr, lorsque Marx fait de la religion une idéologie au service des capitalistes ("L'opium du peuple"), il exagère. Mais cette idée n’est pas complètement fausse. Henri, que les démocrates-chrétiens cherchent tout particulièrement à dissimuler cet aspect ne devrait pas vous avoir échappé !
    Évidemment, ce qui est étonnant, c’est que Marx-le révolutionnaire n’ait pas remarqué que Jésus aussi est un révolutionnaire. Je me permets de vous rappeler Matthieu 10, 34-36 : « Croyez-vous que je sois venu apporter la paix dans ce monde ? Non. Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le poignard. Je suis venu diviser le fils et le père, la fille et la mère, la bru et la belle-mère. Et l’homme verra les siens se retourner contre lui. »

    Il y a cette idée porteuse d’espérance chez Marx, cette idée dont Shakespeare exploite les ressorts dramatiques et comiques, c’est que l’argent, le pouvoir et le sexe expliquent tout le branle humain. Porteuse d’espérance, cette idée, car elle signifie qu’en une génération on peut tout reconstruire.

    Mais je dois aller m’acheter des pommes, des bananes et du raisin pour manger avec le boudin que j’ai acheté hier. Vous devrez attendre demain pour les exemples, Henri.

  • Tirer le portrait

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    D'avoir pu admirer en passant deux ou trois portraits magistraux du Titien et de Vélasquez dans le nouveau temple japonais de la Joconde, à une heure silencieuse, m'a fait changer d'avis. Tant pis pour Clarisse Strozzi, j'ai choisi plutôt le Grand Palais et les "portraits XVIIIe et XIXe". Une expo plus didactique, limite intello, mais les bobos devant les Titien au Luxembourg… leurs réflexions étranges et cocasses m'auraient déconcentré et auraient gâché ma joie à coup sûr – des perles pour les cochons du Marais ou de Saint-Germain-des-Près.

    Comme on sait, la fin du XVIIIe est une période de grand chambardement, la période où l'art aristocratique jette encore quelques flammes : David, Ingres, Géricault, et puis la nuit.

    « En vérité, écrit Gautier en 1837, il faut une grande puissance d'idéalisation pour parvenir à faire quelque chose de beau et de poétique au milieu de toute cette laideur et de toute cette pauvreté de forme où nous sommes arrivés. » Il en a de bonnes, Gautier ! C'est à pleurer… Nous autres, citoyens de la Ve, on tire la langue jusque par terre de soif, on a pas Delacroix, pas même Daumier, Guys ou Decamps, Chenavard, rien, on a plus qu'à lécher les murs du Louvre. Un Winterhalter surgirait aujourd'hui, on le prendrait pour un géant ! C'est dire si nous sommes nabots… Baudelaire n'aurait certes plus la candeur d'interpeller le bon sens du bourgeois…

    Dans cet ensemble hétéroclite de figures peintes ou sculptées, on peut faire le tri. On passe du pur-sang au baudet. Girodet peut-il aider le profane à piger pourquoi Goya est grand ? Encore une fois, il est permis d'en douter.
    Il y a d'autres angles de réflexion, les commissaires des musées en fourbissent quelques-uns dans leur gros catalogue. Guilhem Scherf est celui d'entre eux qui galvaude le moins l'intelligence de l'art avec des notices qui ne sacrifient pas à la mode du flou philosophique.

    L'avènement de la bourgeoisie, écrit Scherf, dont je traduis quand même le langage de fonctionnaire un peu guindé, explique cette prolifération de portraits d'inégale qualité. Les bourgeois se prennent pour des maîtres et voudraient tous être aussi immortels que les aristocrates qu'ils ont renversés. La demande augmente, il faut y répondre en proportion, mais cette proportion implique une baisse de la qualité.

    Par leurs idées bizarres aussi, les bourgeois font du tort au portrait. Ils n'hésitent pas à se faire portraiturer en couple, quand ce n'est pas carrément en famille, au milieu du salon ; surtout ils ont du mal à contenir leur sentimentalisme. Beaucoup de ces tableaux peuvent être regardés, au second degré, comme des tableaux comiques, tant certaines poses des nouveaux maîtres sont ridicules. La caque sent toujours le hareng. Est-ce Monsieur Bertin qui est immortel ou bien sa dégaine de patron de presse ?

    On débouche ensuite sur de petites controverses amusantes, qui n'ont pas grand-chose à voir avec la peinture, mais il est difficile d'empêcher les didacticiens de l'art, même les meilleurs, de spéculer. Par exemple : le modèle a-t-il quelque part dans la réussite d'un portrait ? En ce qui me concerne, j'ai l'intime conviction que l'abstraction, ou l'idéalisation si on préfère, a des limites. Une intime conviction fondée sur des évidences.
    Ou encore ce point d'interrogation : la ressemblance avec le modèle est-elle importante ?
    Ce sont des questions qui feraient sourire un peintre s'il n'était agacé de voir qu'elles ont relégué la peinture au second plan. Elle ne fait plus partie de la vie, ce n'est plus qu'une toile de fond.

  • Enfoiré de cassoulet

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    Merde, c'est pas la première fois que je me fais avoir avec ces lingots secs ! Ils sont destinés à être cuits dans un autocuiseur. J'ai pas d'autocuiseur. L'autocuisson ça vaut rien, c'est bon pour les mégères.

    Résultat, alors que j'ai allumé à neuf heures, à onze heures les haricots croquent encore sous la dent. Mon cassoulet sera pas prêt avant trois heures de l'après-midi ! et tout l'escalier parfumé avec. Bien obligé d'improviser une omelette… Des champignons, un reste de crème de lentilles au frigo, je prélève quelques bouts de lard dans mon cassoulet, sans oublier une échalotte, ça devrait aller.

    Dommage, quand il est moelleux comme il faut, mon cassoulet est du tonnerre, et j'aime bien que mes convives soient transformés en petits volcans péteurs les deux jours qui suivent, surtout les plus coincés.

    Je reçois de moins en moins. Je ne supporte pas cette sorte de manie démocratique qu'ont les gens, de plus en plus, de ne pas aimer certains plats et de se permettre de l'afficher devant leur hôte au moment de passer à table. J'ai le souvenir cuisant d'une amie, Gaëlle, qui osa faire la fine bouche devant une de mes spécialités à base de tripes et réclamer un "bout de fromage" à la place. Nom de Dieu, je l'aurais éviscérée ! Et pas moyen de récriminer contre son éducation déplorable, c'était la fille d'une sorte de héros, un plongeur-démineur mort quand elle avait que deux ans.

    Jadis, j'avais même dressé une sorte de mémento, affiché dans la cuisine :
    - Tanguy est allergique à la choucroute.
    - Henri n'aime pas les moules au safran.
    - Marie digère mal la lotte (?) (Encore une qui s'est foutu de ma gueule.)
    Mais j'ai vite déchiré cette liste ridicule.

    Peux pas trop lâcher cet enfoiré de cassoulet qui mijote très sensuellement mais trop doucement, et j'aime pas beaucoup lire dans la cuisine, alors j'allume la radio. Je tombe sur Valérie-Anne Giscard-d'Estaing, qui fait justement la promo de son dernier bouquin de cuisine. Quand elle se met à détailler une recette de boulettes de foie gras enrobées de chapelure de pain d'épice passé au grille-pain, je me dis que cette citoyenne-là est à la cuisine ce que son père fut à la politique, le roi du gadget.