Dans mon bouquin sur "Orwell & les Gilets Jaunes", je m'étends peu sur l'analyse du totalitarisme par la politologue états-unienne Hannah Arendt en raison d'une erreur d'appréciation que George Orwell ne commet pas.
Leur vocation commune de penseurs politiques les rapproche énormément, cependant, et ils ont probablement beaucoup de lecteurs en commun. Ils se rejoignent sur certains points importants. Ainsi, en définissant le totalitarisme comme un "process", Arendt rejoint le propos d'Orwell sur la "novlangue", véritable opération de sabotage du langage pour le réduire, justement, à un "process". Le but est que les citoyens d'Océania agissent et pensent en définitive comme des robots.
Orwell ajoute que cette tendance est naturelle chez les "intellectuels", et ici on ne peut s'empêcher de penser à Platon. Si le philosophe grec n'est bien sûr pour rien directement dans le totalitarisme, l'Etat totalitaire est un contexte favorable à l'épanouissement d'une forme de néo-platonisme, voire d'animisme religieux. Je me contenterai de donner ici l'exemple familier de l'éthique "des camps du bien et du mal", qui s'inscrit en filigrane des cultures de masse totalitaires.
Pour sa part H. Arendt propose une critique de la philosophie politique de Platon malheureusement inaboutie. En résumé, on peut dire que H. Arendt soupçonne Platon d'avoir produit une pensée politique qui relève de la théorie pure, une pensée dont la dimension pratique est nulle.
Suivant l'expression malheureuse de Simon Leys, Orwell n'était nullement "dégoûté de la politique", il était seulement dégoûté de la politique moderne, qui n'est politique qu'en apparence.
L'erreur d'appréciation d'H. Arendt, en quoi elle s'oppose à G. Orwell, est de ne pas avoir compris -et même de l'avoir contesté- que la mystique de l'Etat moderne est une mystique judéo-chrétienne. Big Brother représente une "théocratie laïque", une théocratie qui ne peut avouer qu'elle en est une, mais qui se comporte exactement comme une théocratie ; le "droit virtuel" occupe la place que la métaphysique occupe dans un régime théocratique (de type platonicien).
Orwell permet d'identifier l'anarcho-capitalisme comme la négation ou le refus de l'Etat totalitaire (Winston Smith) la plus propice à la perpétuation de cet Etat. C'est ici tout le problème de la révolution puritaine et utopique MAGA contre l'Etat profond.
Hannah Arendt comme George Orwell était obnubilée par la dissolution de la pensée politique dans la culture moderne, ce qu'elle exprime par exemple dans cet aphorisme : "Le totalitarisme est le règne de l'inutile." Orwell parle, lui, de "règne du mensonge", ce qui permet de définir "l'inutile" poésie totalitaire comme un pieux mensonge, destiné en priorité à endormir les masses pour mieux annihiler leur potentiel révolutionnaire, mais qui finit par contaminer toutes les strates de la société.
H. Arendt redoutait cette sorte de cancer culturel, mais elle n'avait pas compris -elle n'a pas décrit- sa fonction d'asservissement précisément décrite par "1984".