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  • Marx contre Mélenchon

    Le capitalisme se présente à peu près comme un nouveau destin, un phénomène sur lequel le discours politique n'a pas de prise. Deux ou trois générations de Français et d'Allemands ont été bernées par le discours écologiste, et continuent de l'être puisque l'irrationalité de l'économie capitaliste interdit une gestion raisonnable des ressources humaines et naturelles. Le discours écologique se présente donc comme une ruse capitaliste.

    En même temps que la critique du capitalisme a disparu du débat public, le nombre de ses victimes n'a fait que s'étendre : la classe moyenne française ne peut plus ignorer que cette économie ne repose pas seulement sur l'exploitation de travailleurs chinois, indiens, ou africains, elle a en outre des conséquences antisociales dans les pays développés. On peut traduire le large mouvement des Gilets jaunes comme un mouvement de ras-le-bol du capitalisme ; la diversité d'opinion des manifestants ne fait que traduire la diversité des sensibilités ; ainsi, les "antivax" sont particulièrement sensibles aux effets délétères de l'économie capitaliste sur la santé publique.

    La critique marxiste n'a donc rien perdu de son actualité, un siècle et demi plus tard. Je viens d'en donner un exemple : elle permet de déceler facilement que l'écologie politique est une grossière supercherie ; le primat irrationnel de l'énergie nucléaire porte la marque de l'économie capitaliste ; précisons, pour les Gilets jaunes qui n'en auraient pas conscience, que le développement de l'énergie nucléaire s'accorde le mieux avec le principal irrationnel de croissance à l'infini.

    Venons-en au sujet qui justifie le titre de ce billet : l'éradication par les partis populistes de la critique marxiste. Il me semble inutile de s'attarder sur la rhétorique simpliste de Marine Le Pen et Jordan Bardella, qui consiste à poser l'équation de la critique du capitalisme et du communisme révolutionnaire. Le parti de Le Pen, depuis ses premiers succès il y a une trentaine d'année, est celui des idiots utiles du Capital : le qualifier de "fachiste" serait oublier que le fachisme est une conséquence avant d'être une cause de catastrophe politique. Si la critique marxiste du roman national républicain a été censurée, ce n'est certainement pas à cause des idiots utiles du Front national.

    On connaît les modalités de défense de la classe moyenne par les partis subventionnés par des oligarques pour tenir en respect la classe moyenne : elles consistent à confier le destin de la classe moyenne à la Commission européenne, elle-même sous tutelle de l'OTAN.

    Les électeurs de Jean-Luc Mélenchon sont moins hostiles a priori à la critique marxiste que ceux de Le Pen ou Macron, mais ils l'ignorent absolument, pour une raison que l'on peut élucider d'emblée : J.-L. Mélenchon est d'abord le représentant de la fonction publique, et non de la classe moyenne. Cette dernière subit les conséquences de l'incapacité de l'Etat capitaliste à se réformer, que les fonctionnaires ont tendance à ignorer, comme si l'Etat capitaliste totalitaire se limitait à la police et l'armée ; la logocratie, dont G. Orwell a fait le thème central de sa dystopie, se présente avant tout comme une police de la pensée.

    Le thème de la "souveraineté populaire" et du "suffrage universel", qui font partie de la rhétorique de LFI, participent de cette police de la pensée, tout comme la théorie révolutionnaire de conquête du pouvoir par les urnes, dont le cousin grec de J.-L. Mélenchon, A. Tsipras, a naguère démontré l'inefficacité.

    Le parti de J.-L. Mélenchon se présente comme le principal moyen de censure d'une critique marxiste qui n'épargne pas l'Etat républicain et ses institutions bonapartistes. Le gaullisme ou la Ve République se présentent du point de vue marxiste, comme un phénomène de sclérose bonapartiste : en effet les élites françaises, autoproclamées "libérales", n'ont pas su mettre à profit la période des "Trente glorieuses" pour assouplir l'absolutisme de l'appareil d'Etat, que seuls justifiaient les désordres consécutifs à la Seconde guerre mondiale.

    On a bien entendu parler de "mammouth" à propos de l'Education nationale monopolistique, mais rien n'a été fait concrètement pour la réformer. L'absence de liberté politique a été dissimulée derrière l'alternance "gauche-droite", principale cause du mouvement des Gilets jaunes, qui s'opposent à cette pseudo alternance comme "Mai 68" s'opposa au régime gaulliste.

    Ce sont le plus souvent des militants de Mélenchon, abrutis par de pseudo-économistes, que l'on entend dire que "la dette n'est pas un problème" : ils sont, sur ce plan, plus capitalistes que les oligarques capitalistes eux-mêmes. En effet, si l'endettement n'est pas un problème, alors le capitalisme n'en est pas un, puisque l'endettement à l'infini EST le b.a.-ba du capitalisme financier, tout comme le "bitcoin". Il faut préciser que ce sont là deux modalités financières, à la fois extra-économiques et purement mathématiques.

    Le capitalisme étatique, qui est la doctrine antimarxiste de J.-L. Mélenchon, est une sorte de cigarette dotée d'un filtre : elle retarde peut-être l'effet du cancer, mais elle a l'inconvénient de le dissimuler mieux qu'une cigarette sans filtre.

    Disons pour conclure pourquoi la critique marxiste s'oppose au "partage équitable des richesses" : non seulement elle permet de comprendre pourquoi la théorie d'un Etat honnête régulant un Capital malhonnête est une leurre, mais la critique marxiste s'oppose à la théorie totalitaire du bonheur quantique, proportionné aux revenus du Capital.

    L'égalitarisme n'est autre que la formulation juridique du bonheur quantique totalitaire. La critique marxiste rejoint sur ce point Orwell : l'illusion égalitariste est un mirage capitaliste - pire, un nihilisme déguisé en idéalisme : c'est le chiffon rouge agité par le toréador pour mieux planter ses dards dans le taureau : le peuple, réduit à une masse.

    Bien mieux que J.-L. Mélenchon qui s'assied dessus, la critique marxiste est propice à restaurer l'esprit critique des Français, face à un régime oligarchique qui s'époumone en discours démagogiques divers et variés. La dissolution de l'Assemblée n'est pas une tactique du chef de l'Etat seul : c'est un moyen constitutionnel typique d'une institution bonapartiste, cautionnée par l'ensemble de la classe politique et au-delà. Le risque de "guerre civile" vient du sommet de l'Etat, et cela depuis Napoléon III, qui la déclencha.

    Mélenchon et ses militants antifachistes romantiques feraient mieux de se souvenir que, si les massacres de la Commune de Paris sont imputables à Napoléon III et aux industriels qui le soutenaient, la Commune était vouée à l'échec, un échec dont le petit peuple de Paris a payé le prix, exactement comme la ligne de défense ukrainienne paie le prix de la rivalité sinistre entre le bloc russe et le bloc OTAN.

    Les Gilets jaunes ont montré l'exemple bien plus utile d'une résistance passive aux injonctions de l'oligarchie et ses employés. En participant aux élections européennes, les partis de Le Pen et Mélenchon ont rétabli la Commission dans ses droits et piétiné la défiance utile répandue par les Gilets jaunes.

    Mélenchon et Bardella se plaignent des maléfices d'un système qu'ils contribuent à alimenter : ils entraînent une partie de l'opinion publique sur le terrain de la tactique électorale où l'oligarchie et ses employés n'ont de cesse d'entraîner les Français.

  • Simone Weil au bac

    Les élèves de terminale devaient composer cette année, lors de l'épreuve du baccalauréat de philosophie, sur un thème de prédilection de Simone Weil (1909-1943) : l'Etat ou la science, ou encore la condition ouvrière (commentaire d'un texte).

    Simone Weil n'a pas produit comme Shakespeare une pensée philosophique complète ; mais son indépendance d'esprit et son anticonformisme méritent d'être salués, et ce d'autant plus que les profs de philosophie sont désormais aplatis devant l'Etat, prêchant la bonne parole des cartels sur les plateaux de télévision ; de cette valetaille, Simone Weil fut l'antithèse.

    Son meilleur essai (le plus cohérent), "Réflexion sur les Causes de la Liberté et de l'Oppression sociale" (1934) est le plus "orwellien". L'auteure y met en évidence la force oppressive de la Culture, en lieu et place de la Nature. La tyrannie moderne incite, de fait, à se prosterner devant la Culture. Sans théoriser la "société du spectacle", Orwell a montré que Big Brother est un Etat absorbé par la production d'une culture bas-de-gamme, au niveau du confort intellectuel ; la "novlangue", conçue par les linguistes, est aussi une production culturelle conçue pour éradiquer l'esprit critique. Le terrorisme intellectuel a changé d'étiquette plusieurs fois en France depuis les années 1950, mais il est constant, prenant des formes plus ou moins subtiles.

    L'Etat moderne totalitaire est un instrument d'oppression du peuple par les élites dominantes : Simone Weil explique pourquoi et comment cette fonction est liée à l'illusion d'une domination de la Nature par la technologie.

    Cependant la critique du marxisme par S. Weil me paraît incompréhensible et hors sujet. Non seulement K. Marx a annoncé la destruction des cultures traditionnelles sous l'effet de l'économie capitaliste (ce qui n'est pour Marx ni une mauvaise chose, ni un progrès, mais un phénomène historique), mais il a prédit la "réification" de l'être humain. Marx a même démontré l'inaptitude du droit à réduire les inégalités, éventant ainsi le subterfuge de la sociale-démocratie, qui se double malheureusement souvent d'une ruse chrétienne (on pense ici en particulier à la ruse de la "doctrine sociale de l'Eglise catholique", ou à la ruse des supporteurs chrétiens de D. Trump).

    Dans sa critique de la physique quantique, adjacente à celle de l'Etat totalitaire, Simone Weil n'est pas loin de définir ce discours scientifique comme un "newspeak" défiant l'entendement. Malheureusement incomplète, la critique de Simone Weil a le mérite de souligner la démission de la philosophie face à un des aspects les plus dangereux de l'Etat totalitaire technocratique, et l'hypocrisie des prétendus "comités d'éthique scientifique".

    Sur le plan religieux, Simone Weil n'est pas loin du célèbre hérétique Marcion, qui croyait le christianisme fondé sur le rejet du judaïsme, quand la véhémence du Christ est dirigée contre le clergé juif, c'est-à-dire la trahison de l'esprit de la Loi de Moïse.

    L'hérésie de S. Weil est plutôt un errement : la méfiance de S. Weil vis-à-vis du clergé catholique peut se comprendre, dans une époque où il est s'est fait le complice de la barbarie capitaliste et de l'esclavage des ouvriers dont la condition lui semblait, comme à Marx et Engels, inhumaine ; le sentiment de culpabilité d'une partie du clergé catholique a d'ailleurs engendré en son sein un mouvement de prêtres-ouvriers (à un stade de la division du travail où l'esclavage le plus dur avait déjà été délocalisé en Chine ou en Inde).

    Athée et socialiste, tout comme Orwell, S. Weil n'était pas beaucoup moins dégoûtée que lui par le personnel ecclésiastique ; mais elle a été conquise par la doctrine pacifique de Jésus-Christ, qui contraste singulièrement avec la violence barbare de la bourgeoisie judéo-chrétienne.

    Le rejet de la religion juive, sous prétexte de la violence de l'Ancien testament, est surprenant de la part d'une helléniste comme Simone Weil, car la sagesse grecque passe aussi par des fables et des récits violents. Les héros grecs subissent la violence des éléments sataniques, mais ils exercent eux-mêmes souvent une violence symbolique, y compris Ulysse ; il ne faut pas oublier non plus la colère du Christ contre les Juifs et ses propres disciples, quand ceux-ci trahissent la Parole - colère qui prolonge celle de Moïse face aux Juifs idolâtres.

  • Vive l'euthanasie !

    Je voudrais dire ici, en peu de mots, pourquoi il est logique pour un chrétien de proclamer : "Vive l'euthanasie !"

    Tout d'abord il me faut revenir sur le propos grotesque, pour ne pas dire ubuesque, du pape Jean-Paul II, mettant sur le même plan l'avortement et l'euthanasie !? Il traduit l'ignorance radicale des lois de l'économie. L'avortement de masse, pratique typiquement occidentale (industrielle et capitaliste), ne saurait être mis sur le même plan que l'euthanasie : la vie d'un enfant potentiel n'a certainement pas la même valeur économique que celle d'un vieillard agonisant.

    Il est important de noter ici le défi lancé par Jean-Paul II à la raison naturelle, c'est-à-dire au bon sens paysan - tout en relevant au passage que le consentement à l'avortement de masse révèle un aspect fondamental du capitalisme : c'est une économie mystique, une "culture de mort". Un chrétien ne saurait se soumettre au capitalisme pour cette raison qu'il est une religion de morts-vivants.

    (...)

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  • La Revue Z

    La Revue Z, littéraire et satirique, vient de paraître ; on peut se la procurer sur Amazon.com (n°ISBN : 979-8871742525).

    Je contribue à cette nouvelle revue (illustrée) notamment sous la forme d'un article portant sur le danger que représente la prose de George Orwell ("1984" en particulier) pour l'intelligentsia contemporaine, soi-disant "libérale", en réalité coercitive. Si Orwell ne représentait pas une menace de dissidence, il ne serait pas trahi, saboté, diffamé.

    La revue publie aussi une étude sur la philosophie de Shakespeare afin de compenser le retard pris par les études françaises sur les études anglo-saxonnes.

    Sommaire complet ci-dessous :

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  • Du Capitalisme au Totalitarisme

    A ma connaissance, aucun disciple contemporain de Karl Marx n'établit de lien clair et net entre le capitalisme tel que le décrivait Marx (comme une impasse de l'Histoire) et Big Brother, incarnation de l'Etat totalitaire au XXe siècle dans "1984".

    A l'inverse, il n'est pas rare que des politiciens "libéraux" se réclament de Georges Orwell, comme si Big Brother avait surgi de nulle part, dans un espace-temps indéfini. Je mets "libéral" entre guillemets, car le libéralisme, comme le nazisme ou le communisme, consiste principalement dans une propagande - le libéralisme au XXIe siècle est comparable au communisme de la période stalinienne.

    De tous les adversaires de l'Etat totalitaire au XXe siècle, la description que G. Orwell en fait dans "1984" est la plus compatible avec le matérialisme historique de K. Marx. Il n'y a pas de doute sur le fait qu'Orwell était "socialiste", tout en étant conscient que Big Brother lui-même se présente comme un Etat socialiste et/ou démocratique, c'est-à-dire paré de toutes les apparences du progrès.

    On peut décrire G. Orwell comme un homme de progrès opposé au progressisme. C'était aussi le cas de K. Marx, qui tentait de remédier par la science (le matérialisme historique) au romantisme anarchiste répandu dans le prolétariat. Des anarchistes romantiques, c'est exactement ce que sont Winston Smith et Julia. Leur échec vient de leur idéalisme.

    Les critiques du totalitarisme par Hannah Arendt (contre la culture de masse), Simone Weil (contre la physique quantique), Georges Bernanos (contre les robots) ou Aldous Huxley (contre la camisole chimique), aussi utiles soient-elles sur certains points, en particulier l'implication de la communauté scientifique dans le régime d'oppression totalitaire, ne sont pas ou peu "historiques".

    - Quelques précisions supplémentaires sur ce dernier point, car il est important : K. Marx considère l'Histoire comme l'instrument d'une prise de conscience du peuple, maintenu au niveau de la religion par la bourgeoisie, qui repose par conséquent sur une culture négationniste. Logiquement Marx fustigea les "droits de l'homme" comme l'expression de la bonne volonté de la bourgeoisie... entièrement dépourvue de bonne volonté. Il n'est pas certain qu'un libéral "critique" (par opposition au propagandiste libéral) tel que Tocqueville eût approuvé les droits de l'homme, car le concept même de "droit virtuel" ou futur est juridiquement frauduleux.

    De fait le nazisme, comme le communisme ou le libéralisme, sont des idéologies négationnistes. On peut ramener aisément le libéralisme (1950-2023) à un économisme négationniste. La tendance des néo-marxistes stériles du CNRS est d'ailleurs à faire de K. Marx un économiste, en oubliant qu'il est d'abord historien ; il combat l'idéologie bourgeoise allemande par l'économie bourgeoise britannique, puis l'idéologie à l'intérieur de l'économie.

    S'il y avait des disciples de K. Marx en France, la principale cible de leurs critiques serait l'Education nationale, principal instrument du négationnisme bourgeois. Un représentant de l'oligarchie étiqueté à droite proposa il y a quelques années de supprimer l'enseignement de l'Histoire à l'école - c'était ignorer tout ce que l'oligarchie doit au négationnisme mis en oeuvre par l'Education nationale (négationnisme dont le chapitre le moins discrètement négationniste est la légende dorée de la décolonisation).

    L'idéologie de l'Education nationale permet de comprendre l'évolution de la religion en France : elle est progressivement devenue un culte de la puissance publique ; un tel culte a commencé de devenir problématique dès lors que la France a perdu sa souveraineté (en 1940) : le "souverainisme" est une manière d'indiquer le problème sans le résoudre - une fois élus, les souverainistes deviennent "apatrides", pour se conformer aux exigences de l'économie capitaliste ; pour les mêmes raisons, le socialisme altruiste fait "psschitt !" lorsqu'il parvient à se hisser au pouvoir.

    La description de l'Etat totalitaire par A. Huxley ("Brave New World", 1932) ne peut s'articuler avec le matérialisme historique, car Huxley suppose l'Etat totalitaire capable de se développer à l'infini. De façon significative, il a extrait de son pamphlet un aspect crucial de l'histoire du XXe siècle : la course aux armements nucléaires, aspect dans lequel K. Marx aurait vu la preuve du bien-fondé de son analyse de l'économie capitaliste.

    On pourrait qualifier "Brave New World" de théorie malheureuse de la fin de l'Histoire, diamétralement opposée aux salades de Francis Fukuyama (pour citer un représentant célèbre du libéralisme totalitaire, au niveau du slogan).

    Big Brother est, au contraire, un Etat sclérosé, ayant atteint la taille critique définie par l'adage "trop d'Etat tue l'Etat". Orwell l'indique lorsqu'il explique que les élites totalitaires n'exercent pas le pouvoir politique, mais "le pouvoir pour le pouvoir" ; autrement dit la vie politique dans un régime totalitaire ressemble à une partie d'échecs : une grande partie de la politique se résume à des guerres partisanes, et la partie restante est confiée à l'administration.

    La Guerre froide entre blocs continentaux s'inscrit dans le prolongement de cette partie d'échecs, politiquement stérile. La mondialisation heureuse a lieu, dans "Brave New World", au prix de procédés ignobles qui anticipent le transhumanisme nazi ou libéral.

    La mondialisation heureuse n'a pas eu lieu dans "1984" car les empires rivaux ne peuvent effectivement pas se passer de la violence pour se maintenir en place. C'est ici le point de divergence majeur entre Huxley et Orwell. Homme de progrès, Orwell ne pouvait souscrire à la théorie totalitaire de la fin de l'Histoire, qu'elle soit optimiste (hégélienne), ou pessimiste (d'Huxley).

    Or l'embolie de l'Etat est une prédiction de Karl Marx. Il était possible de déduire du "Capital", non seulement le totalitarisme soviétique, mais aussi la mort de la démocratie aux Etats-Unis. Les Etats-Unis, puis la Russie, ont en effet connu une croissance ou un développement capitaliste plus rapide que celui de l'Europe au XXe siècle (à l'exception notable de l'Allemagne), ce qui s'explique par l'absence d'Etat ou la faiblesse de celui-ci aux Etats-Unis et en Russie. Autrement dit, détruire les institutions traditionnelles a été plus facile aux Etats-Unis et en Russie, car elles n'existaient quasiment pas dans ces Etats neufs.

    Mais la Russie et les Etats-Unis ont atteint ainsi de cette façon plus rapidement le terme du développement capitaliste paradoxal décrit par Marx, où l'Etat omnipotent, ultra-concentré, tend à la paralysie et devient ainsi de plus en plus impuissant ; le terme où la circulation des capitaux est si rapide que des escrocs de bas-étage peuvent dévaliser en un rien de temps les coffres des banques capitalistes ; le stade où la rumeur économique a valeur d'information économique.

    Le développement mystique absurde (non-pragmatique) du capitalisme décrit par Marx est bel et bien pris en compte par G. Orwell. L'Etat totalitaire décrit par Huxley est moins absurde, car ses élites dirigeantes ont pour but de faire régner l'ordre et le bonheur, coûte que coûte, quitte à rabaisser l'homme au niveau de l'animal. La violence structure Océania, bien mieux qu'une quelconque volonté totalitaire de ses dirigeants.

    En somme l'analyse de la mentalité totalitaire par Huxley est juste, la répartition des citoyens en dominants et dominés conforme au dispositif totalitaire, mais H. ne donne aucune des raisons pour lesquelles les idéologies nazie, communiste ou libérale, interchangeables, se sont imposées.

    - Il reste à éclaircir le point de la "lutte des classes" ; on objectera qu'elle n'apparaît pas dans "1984", mais la Guerre froide entre blocs continentaux, arborant chacun des drapeaux différents, mais obéissant tous à la "logique" totalitaire.

    La "lutte des classes" est un élément du matérialisme historique qui permet surtout à Marx de souligner le cours conflictuel de l'Histoire, que les élites bourgeoises s'efforcent de gommer, hier comme aujourd'hui (à travers la mythomanie de la célébration de la Révolution bourgeoise de 1789, par exemple, dont Marx montrait qu'elle n'avait en rien mis fin à la lutte entre classes).

    Marx a anticipé simultanément la mondialisation capitaliste, mieux qu'aucun autre puisqu'il en a souligné l'aspect profondément inégalitaire, qui reflète la concentration accrue du capital entre quelques mains. A cet égard il n'est pas difficile de comprendre à quoi la propagande "égalitariste" est utile : à maquiller le système capitaliste en système démocratique ou humaniste aux yeux des plus naïfs.

    Nul avènement du socialisme au XXe siècle, sous la forme espérée par K. Marx ; néanmoins les guerres mondiales entre nations industrielles et coloniales, les massacres extraordinaires de populations civiles, tant européennes qu'asiatiques ou africaines, traduisent bel et bien un développement conflictuel de l'Histoire ; elles sont la manifestation d'un capitalisme en crise, la "dette de chair" dont Shakespeare fit autrefois la contrepartie atroce de l'économie occidentale moderne.

    Le nazisme et le communisme se présentent assez nettement comme des méthodes pour étouffer les velléités d'émancipation de la classe ouvrière. Le nazisme doit sa sympathie dans une partie des élites bourgeoises hors d'Allemagne avant-guerre à cet effort pour assigner au prolétariat un but extra-révolutionnaire. Et, dès lors que le communisme fut affranchi du risque révolutionnaire par Staline, il suscita le même genre de sympathie que le nazisme dans les élites bourgeoises françaises.

    Le libéralisme, qui coïncide avec le stade néo-colonial de la "décolonisation", ne va pas sans la production d'une culture de masse. On reconnaît l'idéologie libérale derrière Big Brother, d'autant mieux qu'Orwell a situé son siège à Londres et que la presse libérale a mené une campagne de diffamation de l'auteur de "1984" (en 1996).

    Tout au plus peut-on reprocher à Marx une description trop schématique de la lutte des classes au XXe siècle. Par avance il avait répondu qu'un mouvement de libération n'est pas un algorithme.

    "Big Brother" est une description du totalitarisme comme un capitalisme figé, au lendemain de la Seconde guerre mondiale, semblable à une gigantesque machine rouillée, dont la principale force tient dans sa capacité à méduser l'opinion publique et à faire régner le chaos au lieu de l'ordre.

  • Orwell dérange toujours (3)

    Petite précision à propos du "hors-série" publié par "Le Monde" cet été sous la houlette de Nicolas Truong intitulé "Orwell dérange toujours" :

    Les disciples de George Orwell ne sont pas dupes du but visé par ce "hors-série" à fort tirage : - il est conçu pour accuser V. Poutine d'être Big Brother, et détourner la critique d'Orwell de sa vocation émancipatrice. Ce n'est pas la seule opération éditoriale de ce genre menée au cours des dernières années. La campagne de diffamation dirigée contre G. Orwell en 1996, près de cinquante ans après sa mort, atteste que Orwell dérange toujours l'intelligentsia européenne.

    *

    Le culte institutionnel de la personnalité de V. Poutine, comme celui de Staline auparavant, ou de Macron en France, est "hors sujet". George Orwell ne parle pas dans "1984" de la manière absolutiste dont la France ou la Russie ont été dirigées au cours des derniers siècles (1700-1900), mais de la formule de l'absolutisme au XXe siècle, dont la Guerre froide représente un aspect décisif, en particulier sur le plan économique.

    On entend dire parfois que le monde devient "orwellien" ; disons, notamment à la jeune génération, que ce n'est pas du tout le cas - la réalité est que l'écrasante majorité des Français au cours des "Trente glorieuses", puis de la période de crise du Capital (-1970), a été tenue dans l'ignorance partielle ou complète du déroulement de la Guerre froide, croyant suivant la propagande de Big Brother que l'Europe avait renoué avec la paix. Je me souviens d'un slogan stupide entendu lorsque j'étais gosse : "Le pape Jean-Paul II a fait tomber le Mur de Berlin." Je pourrais citer trente-six exemples semblables, indiquant le niveau élevé de propagande entretenu par les médias, mais aussi l'Education nationale.

    "1984" dit que "Big Brother" n'existe pas : il ne peut pas être renversé par le peuple, par une révolution ou par une élection, car Big Brother cristallise le désir de soumission du peuple, sans lequel Big Brother ne serait pas, tandis qu'il peut se passer de V. Poutine ou de Joe Biden.

    Il n'est pas inintéressant de se pencher sur la façon dont la satire d'Orwell et l'anticapitalisme de Karl Marx s'articulent. La stérilité de la critique marxiste au XXe siècle s'explique aisément par la récupération de K. Marx par le parti soviétique et le sabotage systématique de cette critique. D'une manière générale, la guerre entraîne l'effondrement de la pensée et n'a pas seulement des conséquences dramatiques sur les plans physique et matériel.

    Disons donc quelques mots de cette articulation entre "1984" et la critique marxiste de l'oppression capitaliste.

    Plus nettement qu'aucun penseur libéral, K. Marx a dit et démontré que l'Etat n'est rien qu'un service rendu à la société. "L'existence apparemment suprêmement indépendante de l'Etat n'est qu'une apparence ; sous toutes ses formes, il n'est qu'une excroissance de la société ; de même qu'il n'est apparu qu'à un certain stade du développement social, il disparaît à nouveau dès que la société parvient à un stade encore jamais atteint." (K. Marx, 1881)

    Marx a donc envisagé le culte rendu à l'Etat prussien (culte hégélien) comme un culte antidémocratique ou antisocial, exactement comme Tocqueville. Mais Marx a mieux conçu que l'auteur de "De la Démocratie en Amérique" la tournure technocratique prise par l'Etat hégélien, du fait du capitalisme. Il n'y a rien d'étonnant ou de paradoxal, du point de vue marxiste, à ce que la Chine soit devenue un Etat capitaliste ET technocratique au XXIe siècle, suivant une formule de développement dont on doit s'empresser d'ajouter qu'elle est "occidentale", ou plus exactement "hégélienne".

    Autrement dit, si Marx verrait l'égalitarisme comme une manifestation du droit totalitaire, à l'instar de Tocqueville, il ajouterait immédiatement que cet égalitarisme n'est pas la cause du totalitarisme, mais seulement un symptôme. Marx et Tocqueville s'accorderaient pour dire que l'égalitarisme est un facteur d'accroissement des inégalités. En effet Marx critiquait déjà les "droits de l'homme" pour cette raison qu'ils sont des droits virtuels inventés par la bourgeoisie pour tendre un piège au peuple.

    La différence entre le faux marxisme et le vrai Marx est à peu près celle-ci : jamais Marx n'a théorisé le triomphe automatique du prolétariat sur la bourgeoisie. Cette "automaticité" est devenue la doctrine de l'Etat soviétique ; c'est aussi, de façon plus subtile, l'automaticité qui régit le "libéralisme" contemporain, enfouie dans la pseudo-science sociologique et dans des théories économiques (dont Orwell n'était pas dupe).

    L'idéologie totalitaire nazie repose sur un déterminisme biologique darwiniste ; l'idéologie totalitaire communiste repose sur un déterminisme économique pseudo-marxiste ; l'idéologie totalitaire libérale repose sur un déterminisme analogue au déterminisme communiste. Retenons ici que ces trois idéologies, marquées par le déterminisme, sont analogues. Or le point de départ de la critique marxiste, le point de départ du "matérialisme historique", est son opposition à la théorie providentialiste de Hegel.

    Au lieu de théoriser comme leurs homologues soviétiques l'Etat comme un instrument d'émancipation démocratique, les technocrates libéraux américains ont conçu le capitalisme comme un instrument d'émancipation démocratique. Ni Marx, ni Orwell, ni même Tocqueville compte tenu de la tournure égalitariste de l'idéologie libérale contemporaine, n'auraient avalé ces doctrines, assimilables à des discours de propagande sophistiqués.

    A ceux qui lui demandaient quelles mesures législatives devrait prendre un gouvernement révolutionnaire, ayant renversé la bourgeoisie, devrait prendre, voici ce que Marx répondait : "Ce qu'il faudra faire immédiatement dans un moment précis, déterminé, de l'avenir, dépend naturellement entièrement des circonstances historiques données dans lesquelles il faudra agir."

    K. Marx s'est toujours opposé à ce que sa critique de la philosophie bourgeoise (incarnée par G.W.F Hegel) soit réduite à une recette politique socialiste.

    Il est plus juste de dire que, du point de vue de K. Marx,  l'Etat bourgeois n'est pas "viable". Marx anticipe l'effondrement de l'Etat bourgeois, qui n'a pas eu lieu. Non seulement il n'a pas eu lieu, mais l'Etat se présente au XXe siècle comme "Big Brother", un Etat apparemment surpuissant...

    On pourrait en déduire que Marx et Orwell se contredisent parfaitement. Ce serait une déduction superficielle, qui reviendrait à comprendre "1984" comme le "Brave New World" d'A. Huxley (beaucoup plus pessimiste).

    La nécessité pour Big Brother du mensonge afin de suborner les citoyens d'Océania, leur inculquer un esprit de soumission, cette nécessité s'articule assez bien avec la théorie de la lutte des classes. Elle est difficilement explicable autrement ; sur ce plan, A. Huxley flirte avec la théorie du complot des élites technocratiques.

    La notion de "culture de masse" reflète assez fidèlement l'idée de mensonge totalitaire. L'invention de la "novlangue" ("newspeak") par l'intelligentsia (une sorte de ministère de la Culture) est couplée à la production d'une culture bas-de-gamme, au niveau du divertissement, destinée à endormir les masses. Aucune sorte de totalitarisme ne repose plus sur la culture de masse que le totalitarisme libéral.

    Or cette activité n'est pas, selon Orwell, un signe de force mais de faiblesse. Donnons ici un exemple économique concret de l'affaiblissement qu'entraîne la production d'une culture industrielle : la désindustrialisation de l'Europe et des Etats-Unis au cours des trente dernières années est indissociable de la "consommation de biens culturels" accélérée.

    On peut entendre de temps à autre des technocrates se plaindre de la disparition de la "valeur travail" : ce sont des hypocrites ou des imbéciles, puisque la culture de masse ou la "civilisation des loisirs" est la principale cause de la dévaluation de la "valeur travail" en Europe et aux Etats-Unis - c'est par conséquent le résultat d'une politique technocratique planifiée dès les années 50.

    L'assujettissement des classes populaires par le moyen de la culture de masse aurait, sans que le doute soit permis ici, été interprété par K. Marx comme une manifestation de la lutte des classes. Elle contribue à opposer un Sud laborieux à un Nord oisif, tourné vers la consommation de biens produits par des esclaves. La culture de masse, dont la fonction est léthargique, expose donc l'Etat totalitaire au danger de la léthargie elle-même. Orwell en était parfaitement conscient, bien mieux qu'A. Huxley qui théorise un Etat totalitaire quasiment définitif, qui relève plus de la politique-fiction, quoi qu'il dénonce de manière utile le sadisme d'élites technocratiques parfaitement amorales.

    Si l'on peut dire que "Mai 68" fut une révolte "orwellienne", ce n'est pas en raison de sa contestation du pouvoir gaulliste (analogue à celui de Poutine), mais en raison de sa révolte contre le conditionnement, l'abrutissement résultant de la société de consommation.

    Concluons sur le "remède commun", envisagé à la fois par K. Marx et G. Orwell comme un moyen de lutte contre le totalitarisme : l'Histoire. Orwell n'a pas manqué d'insister dans "1984" sur la nécessité du négationnisme au service du totalitarisme. Il était parfaitement conscient que le nazisme, comme le communisme et le libéralisme, reposent sur la propagande historique ; le cinéma est un instrument privilégié du négationnisme historique. Le cinéma entraîne un tel niveau d'abrutissement qu'au cours de la phase actuelle de reprise de la Guerre froide en Europe, tous les protagonistes du conflit se traitent de "nazis". Ils le sont effectivement tous par l'usage immodéré de la propagande, la censure de la presse et l'emploi de technologies militaires dérivées des travaux des ingénieurs nazis ; et encore par leurs efforts pour inciter à la haine les masses populaires.

  • Orwell et l'Ukraine

    Je vais essayer dans cette note de présenter clairement le point de vue orwellien sur la reprise de la Guerre froide, dont l'épicentre est actuellement en Ukraine.

    Au lendemain de la seconde guerre mondiale, Georges Orwell décrit dans "1984" un monde engagé dans une impasse politique. L'Etat omnipotent (Big Brother) apparaît comme "la fin de l'Histoire" - la fin au sens du but ou du terme définitif.

    La politique est partout : sous la forme de l'art engagé, de la littérature engagée, du sport engagé, de la gastronomie engagée, de la propagande enseignée comme l'Histoire (roman national), ce qui a pour effet de dissimuler le déclin de la politique, au sens positif et pragmatique du terme.

    A la politique se substitue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale une compétition économique et militaire entre "blocs" continentaux (les idéologies dont ces blocs se réclament n'ont d'importance que pour les sous-citoyens soumis aux castes dirigeantes). Cette compétition (O. parle "d'exercice du pouvoir pour le pouvoir") remplit le but de la politique en même temps qu'elle en est la modalité principale.

    La comparaison de la politique contemporaine (1950-2020) avec le sport tel qu'il est pratiqué aujourd'hui me paraît éclairante : en effet la compétition sportive a l'apparence du sport, tout en corrompant les principes du sport (résumés par l'adage : "Un esprit sain dans un corps sain."). La performance, autour de laquelle le sport de compétition est organisé, est un principe technocratique et non sportif.

    Le point de vue orwellien est le plus éloigné de la prétention civilisatrice du discours du président russe V. Poutine, comme de la prétention pacificatrice du bloc OTAN, dont les porte-parole rabâchent des slogans onusiens démentis par la réalité de conflits à répétition d'une extrême violence. Quel que soit son commanditaire, l'attentat contre les gazoducs NordStream discrédite les discours de propagande grandiloquents, russe et otanien.

    Le point de vue orwellien, en soulignant le chaos politique persistant à l'échelle mondiale, s'oppose évidemment le plus radicalement à la propagande du "nouvel ordre mondial". Il s'y oppose de façon "radicale", c'est-à-dire non-complotiste, en soulignant l'inaptitude de l'Etat moderne technocratique à maintenir l'ordre autrement que par la violence - à l'échelle nationale comme à l'échelle mondiale. Ces efforts technocratiques ne datent pas de la dernière campagne de vaccination à l'échelle mondiale, mais du début du XXe siècle.

    "1984" est une description du chaos mondial : à ce stade, l'ordre public ne repose plus sur la citoyenneté ou un quelconque principe de civilisation effectif, mais sur la police et l'armée - une police dont le pouvoir est étendu à la pensée, de sorte que l'Etat policier est perçu comme acceptable et compatible avec la démocratie.

    *

    A propos du conflit actuel entre la Russie et l'Ukraine, on a pu entendre ici ou là qu'il avait "surpris tout le monde". Il est, a contrario, du point de vue orwellien, le moins surprenant du monde. On ne peut même pas parler de reprise de la Guerre froide, puisque celle-ci n'a jamais cessé de structurer la politique des blocs opposés, compte tenu du facteur déterminant de la compétition économique.

    Promoteur en chef zélé de l'alliance entre la France et les Etats-Unis, Bernard-Henri Lévy s'est rué en première ligne dès 2015 pour apporter sa contribution à la stratégie de l'OTAN, manifestement conscient que l'Ukraine est située entre deux plaques tectoniques. La Pologne, voisine de l'Ukraine, s'est offert un système de défense antimissile américain en 2018.

    Quand les médias sont conçus pour endormir l'opinion publique, rien d'étonnant à ce qu'ils ne la tiennent pas en éveil.

    - La bonne question est plutôt celle de la limite entre la Guerre froide (c'est-à-dire indirecte) et la Guerre mondiale (où les blocs s'affrontent directement). Cette frontière théorique existe-t-elle vraiment ? Aussi navrantes soient les conséquences des bombardements militaires en Ukraine, il faut rappeler que l'économie capitaliste (mondialisée) est très peu économe en vies humaines, bien que beaucoup d'Occidentaux préfèrent se voiler la face à ce sujet et ne s'offusquent des conséquences dramatiques de la mondialisation que lorsqu'elle les frappe directement.

    - La Russie et les Etats-Unis semblent épuiser en vain dans le conflit ukrainien leurs dernières forces. Le projet d'annexion rapide de l'Ukraine par la Russie semble un projet politique relativement rationnel a priori. La résistance inattendue de l'Ukraine lui a fait perdre son intérêt, sans pour autant en faire naître un nouveau (du point de vue européen, américain ou ukrainien), compte tenu des ravages subis par l'Ukraine et de l'exode d'une partie de la population. Ce conflit paraît aussi absurde, en définitive, que la tentative de la Russie, puis des Etats-Unis, de conquérir l'Afghanistan pour asseoir leur domination mondiale.

    - L'attaque sous-marine contre les gazoducs NordStream sonne le glas de l'Europe ; en particulier de l'Allemagne, moteur de cette Europe conçue dans les ruines, qui a ignoré l'attaque de façon assez stupéfiante. On voit que le projet européen, qui s'était substitué au nationalisme allemand défait, n'était qu'une velléité politique.

    On conçoit que la France et l'Allemagne, au sortir de la Seconde guerre mondiale, avaient intérêt à s'unir, comme deux personnes faibles ont intérêt à se marier pour s'apporter un soutien mutuel et passer à la postérité. En soixante-dix ans, la France et l'Allemagne ont été incapables de s'unir effectivement : on peut voir dans cette passivité politique la confirmation du diagnostic de "1984".

    En effet, l'union de l'Allemagne et de la France ne pouvaient se faire passivement. L'union de la France et de l'Allemagne aurait probablement comblé le vide juridique où Poutine s'est précipité, en profitant de la crise aux Etats-Unis - on ne s'attardera pas sur cette hypothèse.

    - L'union monétaire européenne, argument ultime des européistes, semble relever du mirage bien plus que de la politique active. Les Etats-Unis sont le modèle du consortium européen où l'Allemagne joue le rôle de banquier ; or les Etats-Unis eux-mêmes semblent rongés de l'intérieur par ce principe monétaire qui soude entre eux des Etats assez disparates. Autrement dit, l'unité de l'Amérique ne paraît pas pérenne.

    "1984" attire l'attention du citoyen lambda sur la démarche suicidaire des élites occidentales (non seulement d'A. Hitler).

    "1984" est dissuasif de prendre les sciences sociologique et économique au sérieux ; ces "sciences" apparaissent du point de vue orwellien comme des contributions à la théorie totalitaire de la fin de l'Histoire.

    "1984" redonne* à l'Histoire la fonction d'éveil des consciences. Orwell insiste en effet sur l'effort de Big Brother pour effacer l'Histoire la plus récente, et asservir ainsi l'opinion publique à une vérité officielle, conçue par une poignée d'intellectuels (suivant les directives de Goebbels ou Trotski).

    *Redonne car Marx et Engels concevaient déjà l'Histoire comme l'instrument de la prise de conscience du peuple, réduit en esclavage.

  • Dans la Matrice

    Quelques moralistes athées décrivent bien le totalitarisme ; expliquant, par exemple, qu'il procède de la ruse plutôt que de la violence, contrairement à la tyrannie antique.

    G. Orwell caricature ainsi la tendance du discours totalitaire à vider complètement les mots de leur sens : "La guerre c'est la paix, l'esclavage c'est la liberté, l'ignorance c'est la force." On peut ajouter à la liste : "La censure, c'est la liberté d'expression."

    La ruse est une "douce violence" : en sont particulièrement victimes et la répandent autour d'eux les agents du capitalisme dont l'existence ressemble à un long étouffement entrecoupé d'orgasmes, traversée de rares éclairs de conscience.

    Le procédé totalitaire a donc assez bien été décrit et analysé ; mais le propos des moralistes athées est descriptif et se heurte comme à une énigme à la motivation profonde de cette nouvelle manière de tyrannie plus pénétrante.

    Seuls les chrétiens comprennent ce qui se trame vraiment, et c'est probablement Shakespeare qui l'a le mieux exposé. En effet la culture totalitaire opère le renversement le plus radical que l'on puisse concevoir du commandement évangélique d'obéir à l'Amour.

    J'énumère sur ce blog plusieurs exemples, mais il n'est que d'examiner la culture au sujet de l'amour, justement, pour le constater.

    Tandis que la culture antique ignore l'amour ou presque -on pourrait dire qu'elle ne le connaît que sous la forme du lien le moins social qui soit, c'est-à-dire l'amitié-, a contrario il n'y a presque rien dans la culture totalitaire qui ne soit justifié par le désir, déguisé en amour.

    Cet amour-là, parfaitement contrefait - l'amour de Juliette pour Roméo, et de Roméo pour Juliette, l'amour d'Ophélie pour Hamlet, l'amour de Laërte pour sa soeur, l'amour d'Othello, etc., Shakespeare n'en a pas souligné la contrefaçon par hasard, mais parce qu'il permet de déceler l'antichristianisme.

    Un autre indice qui ne trompe pas, c'est le rôle subversif de premier plan joué par de soi-disant chrétiens dans la culture totalitaire. Quiconque affrontera la démocratie-chrétienne se rendra vite compte que cela revient à affronter Satan en personne - dont les démocrates-chrétiens affirment (on les reconnaît notamment à ce signe) qu'il n'existe pas.

    En effet les évangiles et l'Apôtre -Shakespeare dans ses pas- ont prévenu les chrétiens que l'Antéchrist vient de l'intérieur de l'Eglise.

     

  • Violence

    La violence est partout. Le mot "bêtise" dit assez bien son origine. Jésus-Christ se montre indulgent avec les hommes parce qu'ils sont tous bêtes.

    Mes concitoyens sont choqués par la violence d'autrui, rarement par la leur ; pourtant, combien d'abandons, d'insultes, de tortures infligées aux autres et à soi, de meurtres prémédités, de suicides, d'avortements, de courses de bagnoles, de corridas, de coïts, de cinéma américain...

    Si j'étais président de la République, j'interdirais l'amour, car il est source de violence et de heurts incessants.

    L'essayiste George Orwell, qui s'est penché sur la violence des temps modernes, dont nous savons qu'elle a provoqué et provoque des morts violentes par paquets de mille, au point de faire paraître l'assassinat à coups de couteau au coin d'une ruelle sombre une vieille coutume folklorique pittoresque, G. Orwell écrit ceci : "Nous ne dormons en sécurité dans nos lits que parce que des brutes montent la garde dans la nuit, prêtes à massacrer ceux qui voudraient nous faire du mal."

  • Histoire et totalitarisme

    Du point de vue historique, modernité et totalitarisme sont synonymes. Je veux dire par là, si l'on considère Shakespeare et Karl Marx comme les historiens les plus lucides des temps modernes.

    Le point de vue moderne est un point de vue intellectuel ; il n'est assumé que par une catégorie d'hommes qui se définissent eux-mêmes comme des "intellectuels", en se gardant d'ailleurs de préciser ce qu'ils entendent par "l'intelligence". Le paysan rend un culte à la nature ; l'intellectuel, lui, rend un culte à ses parents, ce qui constitue une religion de plus courte vue.

    Certainement Marx, et moins encore Shakespeare, ne sont des intellectuels : ils s'efforcent en effet de réduire au maximum le degré d'abstraction de la pensée, non de s'abriter derrière des mots ou des idées.

    George Orwell souligne utilement la stupidité excessive des intellectuels en comparaison des gens ordinaires, et la tolérance desdits intellectuels vis-à-vis du totalitarisme. Cela suppose que la privation de liberté due au totalitarisme, les intellectuels ne la sentent pas ou ne l'éprouvent pas. De quoi le totalitarisme prive-t-il surtout ? De science.

    J.-P. Sartre a voulu marquer "l'engagement" comme un progrès de la philosophie moderne sur l'ancienne ; mais cet engagement marque en réalité un progrès de l'intellectualisme.

    Orwell est athée, plus que Marx dont le propos est émaillé de références bibliques, et il est certain que Orwell associe l'intellectualisme à la morale judéo-chrétienne. Il n'a pas tort, dans la mesure où transformer un message évangélique anarchiste en doctrine sociale requiert des trésors de rhétorique. La conversion tardive de Sartre au "judéo-christianisme" n'est qu'un retour au bercail ; en réalité l'intellectualisme moderne est issu de la scolastique médiévale.

    Un autre point de vue critique sur la modernité, c'est celui de l'art, dont on peut prendre Nitche pour le représentant, sans se fier à son propos historique, qui pose en principe que l'histoire n'est qu'une illusion psychologique. Aux yeux du païen ou de l'antéchrist Nitche, la modernité n'est pas un totalitarisme, mais il la qualifie de "culture de mort". Il n'a d'ailleurs pas tort d'associer la méfiance de la modernité au peuple français, et d'en faire ainsi le peuple le plus réactionnaire d'Europe.

    Pour l'historien Shakespeare, le totalitarisme a une signification historique ; pour Karl Marx, il exige une explication autre que celle mise à la disposition des intellectuels et des élites dirigeantes par Hegel. Pour un négationniste du sens de l'histoire païen comme Nitche, la culture de mort est liée à la foi chrétienne absurde dans l'histoire et la fin du monde.

    Ce qui fait le danger extrême de l'intellectualisme et des intellectuels, c'est que leur puissance est excessivement grande, comparable à l'impact de la culture de masse, dont ils sont les principaux actionnaires et promoteurs, et l'uniformisation ou l'égalisation des consciences qu'elle entraîne à l'échelle mondiale, en même temps que la fragilité de ce pouvoir, parfaitement abstrait et le plus relatif, derrière l'apparence d'une cohésion sociale.

  • Science sans conscience

    J'explique longuement dans ma précédente note comment la "culture scientifique" revient à ce que Rabelais qualifie de "science sans conscience".

    Un athée tel que George Orwell fut capable de deviner sur quelle imposture scientifique repose la technocratie moderne, et de saisir l'ampleur de cette imposture. Celle-ci mène à une sorte de religion de la science, s'éloignant de plus en plus du rationalisme scientifique pour basculer dans la science-fiction.

    Seul un chrétien peut comprendre le sens historique de cette gigantesque imposture. On a coutume de dire, de croire (ou de récuser) qu'un chrétien est reconnaissable à l'amour ou la charité dont-il fait montre, dépourvue du caractère érotique "nécessaire" ou providentiel (à travers le "providentialisme", le monachisme catholique romain a réintroduit la culture de vie païenne sous l'apparence d'institutions chrétiennes) ; mais, dans le christianisme, amour et vérité scientifique sont indistincts, de sorte qu'on peut dire que c'est le manque d'amour, aussi bien que de science, qui permet à l'humanité de persister, aux yeux d'un historien chrétien tel que Shakespeare. Le monde s'appuie sur l'iniquité, et cette iniquité se traduit dans le domaine scientifique par le monopole des technocrates.

    - La science moderne, en particulier la science physique, est organisée comme une poupée russe ou comme une suite mathématique. Elle tire la plupart de ses "preuves", non d'expériences présentes, mais de démonstrations ultérieures, où la vitesse supposée de la lumière joue un rôle primordial, alors même que cette vitesse est quasiment impossible à mesurer concrètement. Cette science évolue paradoxalement depuis le XVIIe siècle et la révolution copernicienne. Elle progresse contre sa propre logique. Prenons un exemple : les données de l'astronomie moderne contemporaine invalident largement la révolution copernicienne, tout en étant solidaires et consécutives de celle-ci. Cette manière d'évoluer de la science est bien plus typique d'un phénomène religieux que d'autre chose, car on peut dire de la plupart des religions qu'elles progressent en s'adaptant.

    - De ce fait, l'imposture scientifique des élites technocratiques est beaucoup plus facile à discerner dans le domaine de l'histoire, science à laquelle les élites ont substitué, grosso modo, l'idéologie hégélienne, dont le caractère "providentialiste" a l'avantage, pour les élites, de consolider leur position dominante.

    L'histoire est une science plus facile d'accès pour l'homme du peuple que pour l'homme d'élite, pour la raison indiquée par Shakespeare que la conduite des hommes ou la politique implique l'aveuglement ou l'ignorance de certaines réalités sur lesquelles l'historien véritable fait au contraire la lumière. L'historien véritable est très rare : il se caractérise par le refus d'octroyer aux élites dans l'histoire le rôle prééminent qu'elles sont amenées à jouer en politique. En outre, Shakespeare se montre très avisé quant à l'irresponsabilité ou la folie particulière des élites modernes, c'est-à-dire aux conséquences de la révélation chrétienne sur le plan politique.

    On peut observer que l'idéologie hégélienne satisfait aussi bien les exigences d'une élite antichrétienne que d'une élite soi-disant chrétienne, et s'étonner d'une telle "ouverture d'esprit". La raison en est simple : l'idéologie totalitaire hégélienne est élitiste, et c'est tout ce qui importe en l'occurrence.

    G.W.F. Hegel traduit la révolution française d'une manière qui n'a pas l'heur de coïncider exactement avec les préjugés inculqués en France par l'Education nationale sous couvert d'instruction civique. En effet, Hegel traduit la révolution française comme un signe de progrès chrétien. Deux autres versions sont davantage en vogue dans l'intelligentsia française : la première, c'est que la révolution de 1789 est un progrès antichrétien ; la seconde, nitchéenne ou baudelairienne, c'est que la révolution française n'est pas un progrès, mais au contraire une catastrophe.

    L'observation juste est que, plus la taille des nations enfle au cours de l'histoire moderne, plus l'enseignement officiel de l'histoire en leur sein se rapproche de l'idéologie pure. La loi des Etats ploutocratiques modernes (Etats-Unis, Russie, Chine, etc.) ne peut se passer du fanatisme religieux afin de se faire respecter, et par là-même ne peut pas tolérer la critique historique. En termes de propagande de la foi, la supériorité de l'idéologie hégélienne, au contraire des arguments réactionnaires de Nitche ou Baudelaire, est de paraître s'accorder avec l'histoire, exactement comme la démocratie ou la promesse d'égalité.

    La mécanique de base du raisonnement hégélien est presque aussi bête que les mathématiques modernes, et c'est ce qui explique qu'elle fonctionne à plein. En résumé, l'Occident est gouverné par des élites qui entraînent les peuples occidentaux vers le progrès, comme Moïse conduisit les Hébreux jusqu'en Terre promise. C'est l'absence d'esprit critique, notamment à l'égard des élites dirigeantes, qui explique le succès du raisonnement hégélien dans les castes occidentales dirigeantes, aussi bien national-socialistes (Etats-Unis) que soviétiques (URSS/Chine).




  • Poupée russe

    Débat sur le thème du totalitarisme sur "France Télévision". N'y sera pas abordé -bien entendu- le rôle primordial de la télévision ou de la cinématique en général dans la diffusion de la bêtise, de loin la meilleure arme au service d'un Etat totalitaire. Remarquable en effet la servilité accrue du journaliste par rapport à tous les clergés antérieurs, sa dévotion extrême aux mécanismes politiciens, plus grande encore que celle du politicien lui-même. C'est peu de dire que Hegel ou Maurras triomphent, puisque c'est "politique d'abord"... et surtout rien de plus à côté.

    Il suffit de prendre le train ou le métro, d'entendre les gosses y causer des personnages de films ou de séries télé comme de personnes réelles pour comprendre comment l'infantilisation et l'iconoclasme au cours des cinquante dernières années passent par le cinéma. Des adultes (plus de douze ans) lisant "Harry Potter" dans le métro, les soirées Casimir au "Grand Rex", c'est "1984" d'Orwell accompli, avec toujours le trait de caractère pédophile marquant dans la morale capitaliste.

    Le cinéma c'est l'ultime architecture romantique ; elle conclut l'esthétique nationale-socialiste de Hegel en démontrant que l'architecture c'est la ruine. Le cinoche c'est le sommeil éveillé de l'impuissant. Or ce qui distingue la meilleure architecture, la plus gratuite, la moins politisée, du plus médiocre compilateur de cahier des charges urbaines, c'est que ce dernier tend vers un maximum d'âme, au nombre d'or.

    Nul n'est d'ailleurs plus contraint de croire à la survie de l'âme que le citoyen au milieu d'une dictature ou d'une théocratie, perfusé d'information. Le cinéma par ses hologrammes dispose à la mort.

    Un débat à la télévision sur le totalitarisme, voilà le totalitarisme.