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emmanuel todd

  • Précisions sur le catholicisme zombie

    Auparavant rappelons en quoi consiste la notion de "catholiques zombies", notion forgée par le sociologue webérien Emmanuel Todd : - depuis les années 1980, les catholiques français ne se distinguent plus des autres Français par leurs moeurs ou leurs opinions, le "vote catholique" n'existe plus, qui était observable avant les années 1980, notamment dans l'Ouest de la France.

    - J'ajoute cette précision que la communauté française musulmane représente désormais, en termes de singularité, ce que les catholiques représentaient encore à la fin du XXe siècle. Un fait en particulier amène cette observation, c'est la persécution dont les Français musulmans sont victimes dans le cadre scolaire, qui évoque bien sûr l'acharnement des "hussards noirs" de la République à faire disparaître les dernières traces de catholicisme au début du XXe siècle. L'ex. ministre de l'Education nationale François Bayrou s'est récemment vanté d'avoir eu l'initiative de ces persécutions.

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  • La bibliothèque des Gilets jaunes

    J'entends d'ici les ricanements : - Mais quel naïf, les Gilets jaunes sont majoritairement des employés, des agriculteurs ou des ouvriers qui n'ont pas le temps de lire !

    La question de qui lit quoi, en France, a toujours été compliquée. Le mouvement des Gilets jaunes a engendré une vingtaine de "médias citoyens", indépendants des appareils politiques et de l'oligarchie française, dont l'audience n'est pas ridicule. E. Macron et ses soutiens oligarchiques ont suscité une opposition contre eux, plus jeune et plus radicalisée que les partis institutionnels. Le mouvement s'est politisé dans le meilleur sens du terme.

    On ne s'attend pas, bien sûr, à ce que les livres aient autant de lecteurs que les vidéos Youtube ont d'auditeurs ; je suis de ceux qui pensent qu'ils ont un impact plus profond.

    Mon bouquin sur Orwell et les Gilets jaunes est d'ailleurs conçu pour réduire le temps de lecture des Gilets sous pression. J'ai en effet essayé de résumer certains essais utiles, de pointer leurs points forts et leurs faiblesses. En ce qui concerne "1984", il s'agissait pour moi de montrer la portée de cet ouvrage. Le cinéaste Raoul Peck qualifie "1984" de "boîte à outils" : c'est toujours mieux que d'assimiler "1984" à la science-fiction, qui est un genre puéril.

    Orwell est devenu ces dernières années une référence citée par les idéologues de tous bords. Ma méthode pour discerner le véritable Orwell : le comparer à Aldous Huxley, dont il reprend une quinzaine d'années plus tard la critique du monde en proie au totalitarisme, tout en s'en démarquant sur certains aspects. Orwell n'est pas victime du préjugé (typiquement libéral), selon lequel la démocratie est un régime "pacificateur" des passions humaines. Non seulement Orwell tient le droit international pour une immense hypocrisie, à la suite de K. Marx, mais on peut dire que "1984" déconstruit entièrement le mensonge de l'ONU, avec un demi-siècle d'avance sur Julian Assange et Wikileaks.

    DANS LA BIBLIOTHEQUE DU GILET JAUNE :

    1. "1984"

    Pour le Gilet jaune qui s'est retrouvé confronté à une horde de CRS à visage inhumain, "1984" ne peut manquer de faire écho à la stupéfaction de se trouver désigné par les institutions comme "l'ennemi public n°1". Pourquoi le char de l'Etat, près de la place Tian'anmen, reçoit finalement l'ordre de ne pas broyer le corps du manifestant suicidaire qui lui barre la route ? Le Gilet jaune trouvera dans "1984" la réponse à cette question, qui est la même que : - Pourquoi la police d'Etat française préfère éviter de tirer à balles réelles sur les Gilets jaunes ?

    2. "Brave New World", par A. Huxley

    "Brave New World" est précurseur de la critique du totalitarisme par Orwell. Il répond seulement à une question existentielle plus précise (ignorée par pratiquement tous les sociologues-économistes-démographes en blouses blanches du XXe siècle) :

    - Pourquoi l'assignation à l'homme d'un bonheur standardisé par les pouvoirs publics est-elle au coeur de la démarche des élites totalitaires ? En quoi le libéralisme est-il "pire que le nazisme", pour citer Huxley, aux yeux de qui la bombe A constituait déjà une "rupture anthropologique" ?

    3. "Bullshit Jobs" par D. Graeber

    L'économiste David Graeber, figure du mouvement "Occupy Wall-Street" de protestation contre la financiarisation de la politique des Etats-Unis, fournit une explication socio-économique de la grève générale des Gilets jaunes, l'année même où cette grève a eu lieu. Il discrédite donc 99% des politologues et économistes français. Le décalage, ou plutôt l'avance de D. Graeber sur ses confrères, s'explique par le fait que l'onde de choc du krach financier de 2008 a été atténuée en Europe. En même temps qu'ils sortent plus vite de la crise, les Etats-Unis y plongent plus brutalement. Les propagandistes de droite, en France, ne retiennent de ce phénomène que ce qui les arrange (la sortie de crise), tandis que les propagandistes de gauche, sociaux-démocrates, ne retiennent que le "filtre", c'est-à-dire ce qui atténue la violence de la crise capitaliste, sans y remédier. D. Graeber propose donc un diagnostic économique non-partisan et non-clientéliste. A bien des égards la crise économique en France ressemble à celle qui sévit aux Etats-Unis, ce qui peut expliquer qu'E. Macron et D. Trump se ressemblent beaucoup sur le plan du "marketing politique". La politique thatchérienne (avortée) d'E. Macron s'avançait masquée derrière des slogans du type "Make France Great Again".

    4. "La lutte des classes en France au XXIe siècle" par E. Todd

    L'intérêt de cet ouvrage, par rapport au précédent, est qu'il est plus franco-français. Il se penche sur des questions économiques similaires, comme celle de la subordination économique de la France à l'Allemagne et ses conséquences dans le cadre de leur union monétaire 2000-2020.

    On ne peut rétablir une république (contre le régime oligarchique infâme actuel), suivant le voeu des Gilets jaunes, tout en ignorant la situation économique du pays. Une telle ignorance a conduit à deux "coups d'épée dans l'eau" : le brexit des Anglais, et l'élection en 2015 en Grèce d'un candidat hostile aux directives économiques de Bruxelles.

    L'essai d'E. Todd, conçu par son auteur pour soutenir la révolution des Gilets jaunes, est donc, d'une certaine façon, dissuasif d'opposer des solutions utopiques au régime actuel. Cependant il présente un "angle mort", contrairement à "1984" : il ignore ou sous-estime, en dépit de son titre, le rôle joué par l'Etat-providence dans la lutte des classes depuis 1950. Pour le dire autrement, le préjugé technocratique de son auteur n'a rien de marxiste ou d'orwellien.

    5. "Le Capital", par K. Marx (1895)

    Le capitaliste lambda estime que l'économie capitaliste est un phénix qui renaît de ses cendres, non sans causer au passage un certain nombre de "dommages collatéraux" ; comme ils ont une gueule de dommage collatéral, les Gilets jaunes ont des raisons de s'intéresser à K. Marx -démolisseur de la théorie du phénix-, que d'autres n'ont pas ; est-ce que la croisière du "Titanic" n'est pas beaucoup plus saumâtre pour les passagers de 3e classe ?

    K. Marx a exprimé le regret, à la fin de sa vie, de n'avoir pas été capable d'exprimer ce qu'il dit dans son "Capital" sous une forme "balzacienne". Ce regret est exacerbé par le constat désolé par Marx de l'enfermement du socialisme français dans une démarche de revendication syndicale, qu'il savait vouée à l'échec et au déshonneur, compte tenu de la mondialisation.

    G. Orwell est sans doute le romancier qui exprime de la façon la plus "balzacienne" l'état de la lutte des classes au stade de la mondialisation, après deux guerres mondiales reflétant l'hubris industrielle du Capital : les camps de prisonniers juifs ne sont pas acouplés pour rien à des complexes industriels. Le miroir que Balzac tendait à la société du XIXe siècle n'était pas plus flatteur que celui qu'Orwell tend à notre monde "post-moderne".

    Si l'on veut comprendre l'esprit du "Capital" en une seule phrase, pourquoi Marx adhère autant à l'exposé romanesque de Balzac, on doit comprendre que le "Capital" oppose à la démarche théorique, à la modélisation mathématique des économistes libéraux, une démarche empirique. On peut dire que Marx est le dernier empirique, dans une époque en train de glisser dans le mysticisme de la théorie et du concept.

    Je propose dans mon essai une approche simplifiée de l'économie capitaliste et du retour au chaos qu'elle entraîne, à travers l'étude du sport de compétition, axé sur la performance (chapitre intitulé : le Dopage légal). L'illusion que le sport de compétition est une activité sportive, et l'illusion que l'économie capitaliste est une économie, sont exactement la même illusion.

  • Catholiques zombies

    Je lis ceci dans un hebdo capitaliste qui se réjouit de la recrudescence de jeunes adultes baptisés en France dans la religion catholique (15.000 en 2025) : "Le politologue Emmanuel Todd fustigeait en 2015 les catholiques zombies..."

    E. Todd ne fustige aucunement les catholiques zombies. Ce sociologue, à partir des outils de la sociologie wébérienne, tire le constat que l'on ne peut plus, depuis les années 1980, repérer à l'occasion des grands scrutins, un "vote catholique", comme c'était le cas auparavant. Autrement dit, les catholiques sont fondus dans la masse des Français depuis près d'un demi-siècle.

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  • Les Luttes de classes en France au XXIe siècle

    "Les Gilets jaunes ont fait naître de grands espoirs et, en ce qui me concerne, m'ont réconcilié avec mon pays, dont je commençais à désespérer. Je considère, à titre personnel, que j'ai une dette envers eux. Ils ont prouvé que nous, Français, étions encore capables de grandes choses." Emmanuel Todd

    Quelques mots à propos de l'ouvrage d'E. Todd (2020) d'où est extraite cette citation. C'est une excellente initiative, exceptionnelle puisque cet essayiste est un des rares membres indépendants de l'intelligentsia française, à n'être pas employé par tel ou tel oligarque, comme sont la plupart des publicistes français aujourd'hui. L'initiative d'E. Todd m'a poussé à écrire mon propre essai car "Les Luttes de classes en France" m'a semblé singulièrement dépourvu de perspective historique pour un livre d'Histoire. Précisons ici qu'Emmanuel Todd se réclame de l'école française des Annales ; il s'en dit même l'ultime représentant.

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  • Misère de la sociologie

    Le but de ce billet est de faire voler en éclats une idée largement répandue par la sociologie et les sociologues, une idée centrale de cette discipline, l'idée que "le protestantisme est l'esprit du capitalisme".

    Le sociologue français Emmanuel Todd a remis cette thèse à la mode dans un ouvrage à succès récent où il constate et déplore la mort de l'Occident capitaliste, "que n'anime plus le souffle du protestantisme". En effet E. Todd prédit l'effondrement prochain de l'empire nord-américain, comme il avait prédit l'effondrement de l'Union soviétique dès 1976 sur la base d'une analyse démographique. Comme on est en temps de guerre, cette thèse défaitiste a valu à son auteur d'être ostracisé par l'oligarchie française.

    Comme l'Union soviétique a changé de nom et de drapeau, mais non fondamentalement de structure politique et économique, on doit dire ici que le pronostiqueur n'a eu qu'à moitié raison ; l'empire américain remporta contre l'URSS une bataille il y a un peu plus de trente ans, mais non la guerre, puisque la Russie n'a pas tardé à se relever. On peut expliquer cette défaite économique par une croissance trop rapide de l'empire soviétique ; l'outil d'évaluation du sociologue peut mesurer un symptôme tout en laissant sa cause dans l'ombre. Ici E. Todd se présente surtout comme un pronostiqueur plus fiable que les économistes.

    Quid de la multitude des sectes protestantes nord-américaines en activité, c'est-à-dire d'une bonne partie des actionnaires de la première puissance mondiale capitaliste ? Pourquoi leur esprit protestant ne ferait-il pas vivre un capitalisme nouveau, suivant la promesse de ses promoteurs fraîchement élus ? La manière dont E. Todd tranche ce paradoxe est sans doute emblématique de la méthode sociologique. Réponse de l'anthropologue : - Les protestants américains ne sont pas de vrais protestants.

    La démonstration prête d'autant plus à sourire qu'E. Todd avoue une préférence pour le modèle politique et social russe contemporain. Les bolcheviques auraient-ils introduit dans un Etat orthodoxe quasi-médiéval, peu prédisposé au libéralisme, l'esprit protestant du capitalisme ?

    La réalité qu'Emmanuel Todd exprime indirectement ou inconsciemment, c'est la dimension principalement religieuse du capitalisme ; on peut l'énoncer ainsi : en ce début de XXIe siècle, un chrétien est un capitaliste, et un capitaliste est un chrétien, y compris lorsqu'il s'agit d'un Chinois athée.

    Il convient de préciser ici pourquoi la critique marxiste est radicalement antimoderne et, pour cette raison, peu compatible avec les développements ultérieurs de la sociologie qui se réclament parfois du marxisme (ce n'est pas le cas d'E. Todd). Contrairement aux idéologues modernes libéraux, sociaux-démocrates, nationalistes, soviétiques... K. Marx ne met pas le travail humain sur un piédestal ; la ruse esclavagiste conduit à le faire, selon Marx.

    La révolution marxiste, imaginée par Marx plutôt que théorisée, consiste à confier l'organisation du travail aux esclaves, c'est-à-dire à la classe la moins susceptible de réduire en esclavage le reste de la population. Marx a-t-il sous-estimé le désir des esclaves d'être esclaves ? Ou bien l'efficacité de la classe bourgeoise à faire accepter l'esclavage ? Le problème ne se pose pas ici : à aucun moment Marx ou Engels n'ont fait passer le travail pour le Messie, position qu'il occupe à peu près dans le christianisme/capitalisme. Quand un représentant de la classe bourgeoise parle de la "valeur travail", il parle d'une valeur rédemptrice.

    On pourrait parler de la "modernité", toutes idéologies confondues, comme d'une "civilisation laborieuse" ; quiconque a travaillé au sein d'une fourmilière humaine, qu'il s'agisse d'une multinationale ou d'un quartier d'affaires animé soudain à l'aube par l'agitation de milliers d'êtres humains déshumanisés, a déjà respiré le parfum de la modernité, que les idéologies les plus modernes comme le fascisme, la démocratie-chrétienne ou le communisme ont exalté à travers leur art.

    La modernité a même conçu, pour ses élites esclavagistes, des loisirs et des divertissements laborieux, eux aussi déshumanisés, que les derniers moralistes, pas forcément marxistes mais nécessairement antimodernes, ont observés avec consternation, cherchant parfois à fuir cette fête sans joie par le suicide, pour les plus sensibles d'entre eux.

    Nichée au coeur du capitalisme, on trouve cette idée, que l'argent fait des petits, c'est-à-dire qu'il travaille. La dignité du travail rejaillit sur celle de l'argent, et celle de l'argent sur le travail. Palper l'or, c'est palper Dieu en personne, et les coffres-forts sont comme des tabernacles.

    La fable de Perrette et son pot de lait nous dit que c'est une idée déjà très ancienne, mais c'est Marx qui a, dernièrement, signalé le danger d'une économie axée sur l'investissement spéculatif, d'une économie à qui perd gagne.

    La théorie sociologique revient donc à poser l'équation du protestantisme et de la modernité, que les intellectuels modernes assument,  qu'ils soient papes, anthropologues ou conseillers fiscaux.

    Le protestantisme serait à l'origine de la sanctification du travail, tandis que les catholiques en seraient restés à prier le Dieu des eaux du ciel pour faire tomber la pluie sur leurs semences. L'idée que le protestantisme est progressiste et le catholicisme archaïsant est une idée qui repose sur une méconnaissance de l'histoire des différents courants chrétiens.

    *

    Le protestantisme n'est pas tant une doctrine religieuse chrétienne, qu'un phénomène culturel, dont il n'y a pas de raison valable d'exclure les différentes sectes américaines, et qui s'est produit à l'intérieur même de l'Eglise romaine, bien avant les grands schismes politico-religieux du début du XVIe siècle.

    On peut parler de ce phénomène comme d'un effritement progressif du dogme catholique romain, lié à l'alphabétisation croissante de la population et de la formation d'une élite civile cultivée ; celle-ci s'est emparée de la Bible et a fait sauter les scellés latins qui étaient posés dessus. Le délitement du dogme a commencé bien avant le XVIe siècle à l'intérieur même de l'Eglise romaine, qui n'y a pas réagi bêtement, sans quoi elle serait morte il y a longtemps. Les protestantismes luthérien ou calviniste ne sont que des protestantismes parvenus à maturité politique.

    Les philosophes des Lumières sont-ils protestants sous prétexte qu'ils opposent aux jésuites les écritures saintes afin de les placer face à certaines de leurs contradictions ? Oui, dans la mesure où le protestantisme est un tel phénomène, non dans la mesure où la démarche des philosophes des Lumières est surtout politique (Rousseau mis à part) : il s'agit de discréditer les jésuites en les plaçant en contradiction avec leur propre Foi. L'Etat français et son gouvernement ont préservé les apparences catholiques bien au-delà de Révolution de 1789. Quel souverain fut à la fois plus capitaliste et plus catholique que Napoléon III ?

    La thèse sociologique a de nombreux inconvénients, dont le premier est de fournir une cause ésotérique au développement du capitalisme : l'esprit protestant. On ferait bien de se demander si la sociologie n'est pas entièrement ésotérique : c'est généralement ce qui se produit dans les sciences ou les arts qui accordent une part trop belle aux mathématiques.

    Le raisonnement d'E. Todd se dirige tout droit vers cette conclusion aberrante que les protestants, qu'il décrit comme des lecteurs plus sérieux de la Bible que leurs rivaux catholiques, seraient les derniers à se rendre compte que celle-ci n'accorde aucune valeur rédemptrice au travail, auquel la condition humaine astreint l'homme. L'esprit protestant consisterait par conséquent à lire la Bible la tête à l'envers.

    La démarche plus intuitive que scientifique d'E. Todd véhicule un certain nombre de préjugés (favorables) à propos de l'économie capitaliste, qu'il n'est pas inutile de relever ici, puisque le capitalisme équivaut pour certains aux décrets de la Providence.

    - L'instruction (spécialité "protestante" selon E. Todd), serait favorable au développement du capitalisme en formant des ouvriers qualifiés. Le lien entre la qualification professionnelle et le capitalisme est un cliché qui a de quoi faire sourire un artisan. Moins ignare que Todd en matière économique, J. Schumpeter a décrit les intellectuels comme des ennemis potentiels du capitalisme, incapable de leur procurer un emploi ; si le journalisme et la propagande capitaliste ont absorbé un bon nombre de ces intellectuels, ainsi que d'autres tâches dont il ne vaut mieux pas trop sonder l'utilité sociale, il n'en reste pas moins vrai que le capitalisme embauche surtout des esclaves et du personnel peu qualifié. Cette affirmation gagnerait à être nuancée suivant les pays, mais le cours du capitalisme et celui de l'instruction divergent.

    On peut même soupçonner un lien entre le déclin culturel et éducatif des Etats-Unis et leur fonctionnement économique, qui n'exige qu'un faible niveau d'instruction ; il est probable que les Américains autochtones les plus qualifiés (non des mercenaires recrutés à l'étranger), travaillant dans des secteurs en lien direct avec le capitalisme (et non dans l'artisanat ou le commerce de détail), sont ceux qui exercent les jobs les plus parasitaires. On peut citer un contre-exemple de job indispensable au fonctionnement de l'économie capitaliste et qui réclame un niveau d'études relativement élevé : le job de publicitaire. C'est sans doute une exception à la règle, qui n'est pas très éloignée de celle du journaliste payé à chanter les louanges du capitalisme dans la presse capitaliste.

    - Le préjugé sociologique d'E. Todd réduit aussi l'économie capitaliste au développement industriel. Or, l'expansion du capitalisme n'est pas seulement industrielle, elle est aussi coloniale. Sur ce terrain on ne peut pas affirmer la prévalence d'un "esprit protestant" sur un "esprit catholique". Et de quel côté situer les Britanniques ? Du côté de l'esprit protestant ou de l'esprit catholique ? L'anglicanisme est un esprit hybride.

    L'Allemagne (en partie) protestante et industrielle accusait un retard sur le Royaume-Uni et la France, voire le capitalisme belge qui s'empara du prolifique Congo. Le colonialisme a joué notamment un rôle dans le développement du capitalisme bancaire, d'abord au Royaume-Uni, puis en France au XVIIe siècle.

    Si le capitalisme est animé par un esprit protestant, alors on aurait dû voir les Eglises adverses s'insurger contre le capitalisme. Cela n'a pas été spécialement le cas. Il y a bien eu un socialisme chrétien, qui a tenté de contenir les abus du capitalisme, ignorant la démonstration de Marx que le Capital est essentiellement inique et esclavagiste, mais ce socialisme chrétien n'est pas plus protestant que catholique ; quant au nationalisme, que l'on peut considérer comme la partie éminemment criminelle du capitalisme, il a mobilisé de très nombreux catholiques et protestants.

  • Marx pour les Nuls

    Une poignée d'intellectuels communistes sur un plateau de télé confrontés à François Hollande. Emmanuel Todd, Daniel Bensaïd, pour ne citer que les plus cohérents. Aucun d'entre eux, pas même Todd, n'a l'air d'avoir retenu la leçon d'histoire de Marx. Marx, transformé en fétiche par les communistes. Avec une nuance de mépris chez Bensaïd pour Marx, comme si celui-ci appartenait à la préhistoire. Le même mépris que celui de Guaino pour les Africains ; le mépris de celui qui dépense pour celui qui aurait à peine, selon lui, commencé à penser. L'hôpital qui se moque de la charité - Bernard Kouchner.

    Quant à François Hollande, il ignore lui-même ce qui le distingue réellement de Sarkozy ; que des communistes acceptent de causer avec lui, voilà qui le réconforte. Tant que les communistes, LCR ou PCF, continueront de considérer les bobos de gauche autrement que comme des bobos de droite, ils ne recouvriront par leur crédit.

    Ezra Pound déjà l'avait remarqué : on ne fait pas plus ignorant de la doctrine marxiste qu'un communiste français. Confirmation de Céline, goguenard, qui qualifie son roman Mort à crédit de roman communiste... que les militants communistes sont trop cons pour prendre comme tel.

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    Franchouillardise : on confond Marx avec Proudhon. Brièvement, la lutte des classes, dans laquelle la production joue un rôle déterminant, pour Marx, c'est la période 1750-1850. Avec Napoléon III commence une nouvelle ère, qu'on peut qualifier de "totalitaire", même si Marx n'emploie pas cet adjectif. La "lutte des classes" ne permet plus de comprendre l'évolution politique de la France après 1850 selon Marx lui-même.

    Marx écrit Le 18 Brumaire de Louis Napoléon précisément pour cette raison, pour tenter d'expliquer en quoi consiste le changement, pourquoi la lutte des classes en France "a vécu". C'est une chronologie de l'avènement de la société civile bourgeoise, dont l'Etat totalitaire est l'émanation. Ce qui n'empêche pas l'Etat ainsi créé et son appareil administratif, sa bureaucratie, de produire ensuite de manière plus ou moins autonome des droits et des devoirs, des lois, destinées à la société civile.

    Superficiellement, on fera observer que l'Etat existait déjà en France auparavant. Bien sûr, mais ce n'était pas la même organisation ; peu à peu la société civile bourgeoise a modelé l'Etat autrement. Balzac est pour Marx le meilleur peintre de cette nouvelle société.

    *

    Il me semble que la comparaison avec les micro-Etats que constituent les grands sociétés anonymes de production de biens, dirigées par un PDG (non propriétaire), permet de mieux comprendre le schéma tracé par Marx. Le personnel, employés et cadres, jusqu'aux dirigeants, constituent la société civile, dans laquelle les cadres intermédiaires pèsent bien sûr d'un poids plus lourd, pris individuellement. La direction, le PDG et ses lieutenants, forment l'appareil d'Etat. Le nom de la société, ses slogans, ses séminaires de formation, constituent l'aspect religieux, mystique, et les étapes de la promotion interne une voie de progression vers une sorte de Nirvana. Pas très spirituel, il est vrai ; mais Marx explique justement comment dans la société totalitaire le matérialisme est maquillé en spiritualité.

    On ne peut pas dissocier ces sphères, personnel et direction, liées par un même destin et communiant avec plus ou moins de sincérité dans la même religion. L'imbrication est parfaite. Même la vie d'un salarié en dehors de l'entreprise n'est pas distincte du travail de ce salarié dans l'entreprise.

    Ma comparaison est fausse dans la mesure où, au-dessus des SA et des SARL en tous genres, il y a l'Etat français, tandis qu'au-dessus de l'Etat français il n'y a rien... ou presque ; presque, car si la République française ressemble de plus en plus à une société anonyme "managée" par un PDG à coup d'objectifs et de slogans creux, c'est parce qu'elle est dominée de plus en plus par l'Etat européen ; les paysans français, par exemple, sont désormais des bureaucrates qui dépendent au moins autant de l'Etat européen que de l'Etat français.

    *

    Dans une France largement bureaucratique, où le secteur tertiaire prend une place toujours plus grande, continuer de parler de "lutte des classes" relève de la part des communistes et des syndicats de la mystification. Ce faisant, les ouvriers sont aussi menteurs que leurs patrons. Mais le plus grave n'est pas là. Si on peut comprendre que pour des raisons tactiques, de mobilisation, l'idée de lutte des classes soit toujours mises en avant par les communistes, en revanche ceux-ci n'ont aucune raison de participer à la mystification laïque, de s'agenouiller devant les "droits de l'homme" totalitaires. Ces "droits de l'homme" virtuels ne sont, comme Marx le démontre, qu'un opium plus fort qu'aucune religion auparavant, une pure fiction qui mène à l'abrutissement. Voyez Mélanchon ou Michel Charasse, Robert Redeker : ce sont des exemples typiques de fanatiques de l'Etat et de sa religion laïque, des mythomanes complets. Si l'on pouvait concevoir la religion laïque en dehors du fanatisme, dans l'absolu elle ressemblerait au bouddhisme ou à l'animisme. Et ce parfait crétin de Mélanchon ne trouve rien de mieux à faire que de dénoncer le fanatisme religieux du Dalaï Lama.

    "Chrétienne, la démocratie politique l'est en ce que l'homme... y est considéré comme un être souverain ; mais l'homme dont il s'agit dans la démocratie politique, c'est l'homme inculte et non social. La chimère (...), le postulat du christianisme [luthérianisme], la souveraineté de l'homme (...) devient dans la démocratie une réalité concrète, une présence, une maxime séculière."

    Et aussi : "L'homme des droits de l'homme est l'individu égoïste et indépendant."

    Karl Marx, in : Critique de l'Etat hégélien.

    Cette critique de l'Etat totalitaire que Benoît XVI s'abstient de faire, bien que les circonstances l'imposent et qu'il soit l'une des rares autorités spirituelles mondialement reconnues, cette critique est dans le marxisme, plus drastique que chez n'importe quel théologien catholique antilibéral, Bloy ou Chesterton.

    On peut déduire aussi que dans la République des traîtres, si Sarkozy est le premier, il est loin d'être le dernier. Ce qui est dépassé, ce n'est pas Marx, ce sont les tentatives des sociaux traîtres et des démocrates crétins de réformer la société civile et l'Etat bourgeois.