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  • Une page d'Histoire

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    Déphilosopher, y'a pas de méthode plus efficace pour déphilosopher que de se plonger dans l'Histoire, la vraie. Et je recopie cette page, comme pour mieux m’en imprégner :

    « Au XIIe siècle, prêtres et guerriers attendaient de la dame qu’après avoir été fille docile, épouse clémente, mère féconde, elle apportât dans sa vieillesse, par la ferveur de sa piété et par la rigueur de ses renoncements, quelque relent de sainteté dans la maison qui l’avait accueillie.

    C’était le don ultime qu’elle offrait à cet homme qui l’avait toute jeune déflorée, qui s’était adouci dans ses bras, dont la piété s’était réchauffée à la sienne et qui avait à maintes reprises déposé en son sein le germe des garçons qui, plus tard, dans le veuvage, la soutiendraient et qu’elle aiderait par ses conseils à se mieux conduire.

    Dominée certes. Cependant dotée d’une singulière puissance par ces hommes qui la craignaient et qui se rassuraient en clamant très haut leur supériorité native, qui la jugeaient toutefois capable de guérir les corps, de sauver les âmes, et qui s’en remettaient aux femmes pour que leur dépouille charnelle après leur dernier soupir fût convenablement apprêtée et leur mémoire fidèlement conservée dans les siècles des siècles. »


    (Georges Duby, In : Les Dames du XIIe siècle)

    C’est beau, bandant presque, on dirait du Pound. Mais où sont les dames du temps jadis, et les preux chevaliers bardés de métal et de cuir ?

  • Contre Ratzinger

    Pourquoi ne pas s'acharner un peu sur le cadavre de la philosophie - cadavre exquis puisque chacun ajoute son petit schéma ?
    Le credo athée est à la base de beaucoup de spéculations philosophiques. L'argument classique des athées selon lequel Dieu n'est qu'une invention pour réconforter les âmes inquiètes a son équivalent chez les chrétiens (Nitche a voulu faire le malin en posant le principe athée à l'envers, mais il n'a fait que se rendre encore plus ridicule.)
    Certains chrétiens plutôt puritains prétendent donc que les athées, eux, se débarrassent de Dieu pour mieux jouir peinards. Il est assez évident lorsqu'on confronte à la réalité ces deux arguments qu'ils sont d'abord faits pour conforter ceux qui les avancent.
    Vouloir prouver l'existence de Dieu est puéril. C'est une manière de se rassurer. Il y a la même angoisse chez celui qui essaie de prouver que Dieu n'existe pas. Dans le fond, il est animé par le doute. Cet exercice devant le miroir va le décevoir. Car il ne mène ni à la preuve de Dieu, ni à la preuve qu'il n'existe pas, ni même à la preuve que l'homme existe !… c'est dire l'inutilité de la conscience de la conscience.

    Au bout du compte, le résultat c'est que l'angoisse de ces pauvres penseurs n'a fait que s'accroître.
    Les philosophes ne font qu'imiter l'attitude craintive de certains théologiens.
    C'est Diderot qui a une manière de trahir sa philosophie que je trouve délicieuse. Lorsqu'il dit que, s'il s'est trompé et que Dieu existe - malgré toutes les fables de Lucrèce dont il raffole -, il pense que Dieu lui pardonnera en vertu de sa… sincérité. C'est quand-même plus drôle que les faux-fuyants existentialistes !

    Je dis exprès "philosophie". Ce mot a été fabriqué pour faire croire aux béotiens que le contraire du "philosophe" c'est le "fou", le "cinglé", le "fanatique", etc. Franchement, quand on voit Finkielkraut, Jacques Attali ou Jean d'Ormesson élucubrer leurs théorèmes en postillonnant, on se demande bien qui est fou ou gâteux…

    Non, le contraire du philosophe, c'est plutôt l'homme d'action. Lui ne se pose pas TOUTES les questions, mais seulement les questions utiles. C'est même l'aptitude de la pensée active à trier les questions pour ne retenir que les bonnes qui fait d'elle une pensée active et audacieuse. Le vrai philosophe ne se trompe jamais mais il n'avance pas.

    Hélas, aujourd'hui, ce sont les théologiens qui tentent d'imiter les philosophes et ça n'est pas très fructueux non plus. Je songe ici au théologien allemand Joseph Ratzinger, bien sûr, plus connu dorénavant sous le nom de Benoît XVI. Pour simplifier le problème, qui n'est qu'un problème de vocabulaire et de définitions et ne mérite donc pas qu'on s'y attarde outre mesure, les philosophes ont érigé la raison en principe fondamental afin d'évincer les pouvoirs religieux. « Puisqu'on ne peut pas démontrer Dieu par un raisonnement, eh bien faisons de la raison le critère essentiel ! »
    Benoît XVI ne devrait pas répondre à ça. On ne doit pas accepter de jouer aux échecs, ce jeu de fous, lorsqu'on ne sait faire que des réussites. La raison, ça n'existe pas. Point à la ligne.
    « Mais, le peuple chrétien réclame des encycliques et des conférences ! », j'entends dire parfois, bizarrement. Qu'à cela ne tienne, il y a deux encycliques de Jean-Paul II, loin d'être démodées et qui tiennent dans la poche. La première, c'est « France, souviens-toi des promesses de ton baptême ! ». Et la deuxième, un peu plus énigmatique : « N'ayez pas peur ! ». Question blabla, ça devrait suffire.

  • Déphilosopher (2)

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    On peut se demander d’où vient qu’avec aussi peu de personnalité les philosophes ont quand même réussi à quitter le “no man’s land” qu’ils n’auraient jamais dû quitter ? Pourquoi ils ont autant de disciples dans nos grandes démocraties ?

    À la télé, au musée, dans les journaux, au bistrot, au boulot, partout, pas moyen d’y échapper ! Dans le métro ? C’est vrai que les gens sont trop pressés pour philosopher, dans le métro. À cet égard, le métro est préférable au taxi. À condition de pas lire les pubs sur les murs… À croire que les publicitaires sont tous des types qui ont raté leurs études de philo. Pour une pub rigolote, combien de pubs consternantes, de jeux de mots vaseux ?

    Je crois qu’il faut remonter pour piger au malentendu qui entoure la philosophie. La philosophie apparaît très savante et très compliquée aux jeunes esprits. C’est pour eux comme de la littérature pour les “grandes personnes”. Il n’en est rien, évidemment. La philosophie est très simple. Il suffit d’avoir la clef. Derrière la porte, c'est à peu près comme un gros castel néogothique, de grandes salles vides et froides…
    Ou, si on préfère, l’image du jeu de construction. Les philosophies s’emboîtent les unes dans les autres. La phénoménologie dans la critique de la raison pure, l’existentialisme dans la phénoménologie, pour former des constructions audacieuses, toujours au ras du sol, bien sûr. De là aussi le goût des enfants pour la philo. Entre le gamin qui lit Kant et celui qui lit Harry Potter, il n'y a pas une différence énorme. Juste une question de snobisme.

    Comme si les moqueries paternelles n’étaient pas suffisantes pour me vacciner, j’ai eu Nietszche comme prof de philo. La même coupe de cheveux, les mêmes moustaches, les mêmes sourcils broussailleux ! Une imitation presque parfaite… Sauf que lorqu’il sautait dans son petit coupé sport décapotable à la fin du cours pour épater les gonzesses, ça donnait une image un peu incongrue du superhomme nitchéen (1) à ses élèves !

    « Qu’est-ce qu’il resterait de la philosophie si on la traduisait en langage normal ? » a dit un poète-philosophe mineur du XXe siècle pour minorer. J'aime bien les bons mots moi aussi, mais le résultat de toutes ces années d'insouciance à l'égard de la manie de philosopher, c'est que la jeune génération paie les pots cassés. On est envahi par la philosophie, jusqu’aux greniers du Vatican !
    Si ça continue comme ça, je suis condamné à brève échéance à passer mon temps sous l'eau, à la piscine, où les philosophes, enfin, se taisent…


    (1) Je crains que ce patronyme barbare ne finisse par me rendre dyslexique, aussi l'écrirai-je désormais Nitche, à la manière française.

  • Déphilosopher (1)

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    Je ne cache pas que dans ma famille on s’est toujours moqué des philosophes et de la philosophie. On s’en moquait surtout à cause de sa faiblesse rhétorique : Céline, Shakespeare, La Fontaine, Voltaire, Chateaubriand, quelle fougue à côté !

    Surtout ne pas se laisser enfermer dans les définitions. Ainsi, Voltaire : philosophe ou pas philosophe ? Le seul apport de Voltaire à la philosophie, c’est d’avoir fait du métier de philosophe une profession honorable. Voltaire fut pour le règne de Louis XV ce que Zidane fut pour le règne de Chirac, une star un peu trop bustifiée… Mais à part ça ? « Il faut cultiver notre jardin ! » ? C’est une boutade de notable.

    Ce qui compte plutôt, c’est d’avoir de la personnalité. On reconnaît ainsi facilement les vrais philosophes à ce qu’ils n’ont pas - ou très peu - de personnalité. Ils ne disent rien de positif, ils spéculent. La meilleure position pour spéculer, pour faire des paris sur l’existence de Dieu ou de soi-même, c’est d’être à la fois aveugle, sourd, manchot, bouché ET dubitatif. L’histoire a retenu le nom d’Emmanuel Kant (1724-1804) comme celui du philosophe qui s’est approché le plus près de cet idéal. Martin Heidegger (1889-1976) n’est pas mal dans le genre non plus. Schopenhauer et Nietszche, eux, en revanche, ne sont que des bâtards : à un moment où un autre, ils ont écrit quelque chose, quelque chose de pas forcément vérifiable ni vérifié, mais quelque chose d’audacieux, beaucoup trop pour qu’on puisse dire qu’ils n’ont absolument aucun style.

    Les vieilles nations comme l’Angleterre, la France, n’engendrent pas de véritables philosophes. Ce n’est pas un hasard. Les philosophes viennent toujours d’un no man’s land.
    Pas plus qu’ils n’ont de style, les vrais philosophes n’ont d’humour, d’ailleurs. L’humour, cette spécialité anglaise qui fascine Bergson. L’humour est lié à l’absurde. Comment le voir quand on patauge en plein dedans ?