...une erreur, ou plus précisément une ambiguïté. Je n'ai pas jugé bon d'en parler dans mon essai sur "Orwell et les Gilets jaunes", pour ne pas compliquer le propos. En revanche j'explique dans un chapitre pourquoi le langage mathématique, la géométrie algébrique est, au stade totalitaire, un équivalent de la Novlangue.
Orwell étant athée, il ne conçoit pas la Vérité, à la manière des chrétiens, comme le but vers lequel les chrétiens doivent progresser. La vérité HISTORIQUE est celle à laquelle Orwell manifeste le plus son attachement ; on peut le déduire de sa critique drastique du roman ou du récit national, c'est-à-dire d'une présentation biaisée des faits historiques au service de l'Etat moderne (Big Brother). Le point de rupture d'Orwell avec le communisme soviétique se situe là. Il faut dire que, du point de vue marxiste, l'Histoire est le meilleur remède à l'utopie.
De façon ambiguë, Orwell a pris pour emblème une vérité mathématique, arithmétique - 2+2 = 4, pour symboliser la vérité objective, alors qu'il s'agit d'une vérité, non pas objective mais conventionnelle. Le zéro, l'infini, ne sont pas des vérités objectives mais théoriques. Suivant la démonstration mathématique de Zénon d'Elée, aussi rigoureuse que fameuse, Achille parti à la poursuite d'une tortue ne la rattrapera jamais. Ou bien encore un astronome peut aussi bien poser le principe de l'héliocentrisme que celui du géocentrisme pour faire ses calculs astronomiques.
Prendre une formule arithmétique pour emblème de la vérité objective est donc maladroit de la part d'Orwell. La Novlangue est conçue, non pas seulement pour remplacer la vérité objective par une vérité rhétorique, mais pour faire du langage lui-même la source de la vérité. De fait on trouve dans le discours scientifique contemporain des traces du dispositif de la Novlangue, par exemple l'idée de vérité scientifique "évolutive" ; elle revient à postuler qu'une vérité scientifique objective, valable en 2026, ne le sera peut-être plus en 2050.
L'énoncé de la vérité objective comme 2 + 2 = 4 évoque bien sûr quelque chose au lecteur de Molière. Il semble que le dramaturge a placé dans la bouche de Don Juan plusieurs principes de la philosophie libertine en vogue dans l'aristocratie à la fin du XVIIe siècle. En l'occurrence Don Juan énonce que le calcul est la seule vérité à laquelle il entend se soumettre.
Cette ambiguïté d'Orwell mise à part, son propos sur la Novlangue totalitaire, sa fonction et ses conséquences, est clair et cohérent. Orwell a envisagé les conséquences éthiques effrayantes d'une éthique commune dont la source serait à peu près le code pénal, un code pénal qu'une petite caste pourrait modifier à sa guise. Dans un vocabulaire un peu surrané, on appelle ça "un régime de plaideurs".