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david graeber

  • Du parasitisme social

    Lors d'un jogging matinal récent, j'ai longé l'enceinte de l'impressionnante forteresse qui abrite les services d'espionnage français dans le Nord-Est de Paris. La novlangue, particulièrement observable dans le domaine administratif ou économique, a substitué "renseignement" à "espionnage". J'ai assisté à l'entrée des fonctionnaires dans le bâtiment ; cela m'a donné l'idée de cette note sur le parasitisme social. Les quelques 3.000 ou 4.000 agents de renseignement intérieur ont-ils une utilité sociale réelle ? On sait que dans le domaine de la sécurité intérieure comme extérieure, la paranoïa joue un grand rôle - celle du public comme celle des technocrates aux manettes - Big Brother est un Etat paranoïaque.

    Chaque Français a tendance à voir midi à sa porte en matière de parasitisme. Certains accusent les immigrés clandestins de parasitisme social : ils ignorent que l'immigration massive est la première cause d'enrichissement du Capital. Elle a joué un rôle primordial dans le développement accéléré du capitalisme états-unien. Inverser la tendance au stade de la désindustrialisation n'est pas une mince affaire, aux Etats-Unis comme en France ; dans le contexte démagogique libéral, c'est une chose impossible ; d'où la méthode G. Meloni, qui consiste à expulser un immigré de façon spectaculaire, tout en en faisant entrer dix de façon discrète. Si les dirigeants capitalistes ne dépeignaient pas la mondialisation capitaliste sous un jour favorable, ils seraient idiots car elle a pratiquement noyé l'idée de lutte des classes en Occident (avec la collaboration notable de l'Eglise catholique, et plus largement de la social-démocratie).

    De mon point de vue le parasitisme du clergé médiatique excède tous les autres. Il n'est peut-être pas le plus coûteux (quoi qu'il faut lui imputer la culture de masse audio-visuelle), mais il représente une force d'obstruction majeure à toute réforme de fond. Il opère pratiquement comme la noblesse de robe sous l'Ancien régime, farouchement opposée aux réformes de Louis XVI, et qui a joué un rôle dans le déclenchement de la révolution. On peut comprendre les gaullistes, de ce point de vue, de vouloir revenir à une censure d'Etat comme en Chine. La désinformation systématique des médias de masse oligarchiques est pire que la censure d'Etat.

    Je ne pense pas me tromper en disant qu'E. Macron et E. Philippe ont voulu dégraisser le mammouth des services publics en les mettant en concurrence avec des services privés, très souvent implantés à l'étranger. On retrouve ici le préjugé darwinien en faveur de l'esprit de compétition comme moteur du progrès racial ou social. Huxley a le mérite d'avoir posé le principe de l'équivalence des préjugés libéraux et des préjugés nazis dès 1958. On doit ajouter que ce néolibéralisme technocratique (Huxley est lui-même libéral) s'est forgé dans la guerre. E. Macron et E. Philippe ont agi ainsi, alors même que les résultats catastrophiques de cette politique typiquement thatchérienne sont observables au Royaume-Uni. Le paradoxe est qu'E. Macron a réussi à se maintenir au pouvoir en se réfugiant derrière le mammouth qu'il voulait dégraisser. A lui seul il confirme l'adage marxiste de la solidarité du Capital et de l'Etat, déjà mis en lumière auparavant par le sauvetage du système bancaire français par l'Etat sarkozyste.

    La récente enquête parlementaire sur l'audio-visuel public a mis en lumière la difficulté extrême de définir ce qui relève du service public dans un Etat capitaliste au stade totalitaire.

    L'économiste David Graeber est trop poli pour employer l'expression de "parasitisme social" dans son bouquin sur les "Bullshit jobs", mais c'est bien le sujet dont il traite, et qu'il invite à considérer comme un phénomène socio-politique majeur. S'il avait été marxiste, D. Graeber aurait parlé de l'économie dite "tertiaire" comme une économie de privilège de classe. Le propos de D. Graeber est dérangeant pour la droite libérale car il montre que l'économie capitaliste n'engendre pas moins le parasitisme que l'économie soviétique : pour résumer, il y a autant de ronds-de-cuir payés à ne rien faire dans le secteur "privé" que dans l'administration. Le propos n'est pas moins dérangeant pour la gauche libérale (il n'y en a pas d'autre en France) car il montre que l'économie tertiaire (peu productive) contribue à l'oppression des travailleurs des pays en voie de développement.

    Il est d'ailleurs frappant de voir à quel point les programmes économiques de D. Trump et J.-L. Mélenchon se ressemblent. Il est assez inquiétant de voir la confiance placée par D. Trump comme par J.-L. Mélenchon dans l'intelligence artificielle, compte tenu des dégâts provoqués par les régimes technocratiques au cours du XXe siècle. Il est vrai qu'un technocrate pessimiste (J.-M. Jancovici) est une sorte "d'erreur système", un peu comme un prof de maths doté du sens de l'humour.

    Un détail de l'essai de D. Graeber est sans doute significatif de son idéologie libérale : il a du mal à qualifier le travail des saltimbanques et des amuseurs publics. Ce travail est bien rémunéré à condition qu'il ait une fonction d'abrutissement de l'opinion publique : cela suffit à situer la place du divertissement dans la société libérale totalitaire. Un hebdo satirique comme "Charlie-Hebdo" n'a pas sa place, en théorie. La sacralisation du divertissement dans la société libérale totalitaire est indirecte et intervient au stade "tertiaire", qui est aussi celui de la légitimation de la sexualité ludique. "Le sexe (ou le plaisir) rend libre" est la suite logique du "Arbeit macht frei".

  • La bibliothèque des Gilets jaunes

    J'entends d'ici les ricanements : - Mais quel naïf, les Gilets jaunes sont majoritairement des employés, des agriculteurs ou des ouvriers qui n'ont pas le temps de lire !

    La question de qui lit quoi, en France, a toujours été compliquée. Le mouvement des Gilets jaunes a engendré une vingtaine de "médias citoyens", indépendants des appareils politiques et de l'oligarchie française, dont l'audience n'est pas ridicule. E. Macron et ses soutiens oligarchiques ont suscité une opposition contre eux, plus jeune et plus radicalisée que les partis institutionnels. Le mouvement s'est politisé dans le meilleur sens du terme.

    On ne s'attend pas, bien sûr, à ce que les livres aient autant de lecteurs que les vidéos Youtube ont d'auditeurs ; je suis de ceux qui pensent qu'ils ont un impact plus profond.

    Mon bouquin sur Orwell et les Gilets jaunes est d'ailleurs conçu pour réduire le temps de lecture des Gilets sous pression. J'ai en effet essayé de résumer certains essais utiles, de pointer leurs points forts et leurs faiblesses. En ce qui concerne "1984", il s'agissait pour moi de montrer la portée de cet ouvrage. Le cinéaste Raoul Peck qualifie "1984" de "boîte à outils" : c'est toujours mieux que d'assimiler "1984" à la science-fiction, qui est un genre puéril.

    Orwell est devenu ces dernières années une référence citée par les idéologues de tous bords. Ma méthode pour discerner le véritable Orwell : le comparer à Aldous Huxley, dont il reprend une quinzaine d'années plus tard la critique du monde en proie au totalitarisme, tout en s'en démarquant sur certains aspects. Orwell n'est pas victime du préjugé (typiquement libéral), selon lequel la démocratie est un régime "pacificateur" des passions humaines. Non seulement Orwell tient le droit international pour une immense hypocrisie, à la suite de K. Marx, mais on peut dire que "1984" déconstruit entièrement le mensonge de l'ONU, avec un demi-siècle d'avance sur Julian Assange et Wikileaks.

    DANS LA BIBLIOTHEQUE DU GILET JAUNE :

    1. "1984"

    Pour le Gilet jaune qui s'est retrouvé confronté à une horde de CRS à visage inhumain, "1984" ne peut manquer de faire écho à la stupéfaction de se trouver désigné par les institutions comme "l'ennemi public n°1". Pourquoi le char de l'Etat, près de la place Tian'anmen, reçoit finalement l'ordre de ne pas broyer le corps du manifestant suicidaire qui lui barre la route ? Le Gilet jaune trouvera dans "1984" la réponse à cette question, qui est la même que : - Pourquoi la police d'Etat française préfère éviter de tirer à balles réelles sur les Gilets jaunes ?

    2. "Brave New World", par A. Huxley

    "Brave New World" est précurseur de la critique du totalitarisme par Orwell. Il répond seulement à une question existentielle plus précise (ignorée par pratiquement tous les sociologues-économistes-démographes en blouses blanches du XXe siècle) :

    - Pourquoi l'assignation à l'homme d'un bonheur standardisé par les pouvoirs publics est-elle au coeur de la démarche des élites totalitaires ? En quoi le libéralisme est-il "pire que le nazisme", pour citer Huxley, aux yeux de qui la bombe A constituait déjà une "rupture anthropologique" ?

    3. "Bullshit Jobs" par D. Graeber

    L'économiste David Graeber, figure du mouvement "Occupy Wall-Street" de protestation contre la financiarisation de la politique des Etats-Unis, fournit une explication socio-économique de la grève générale des Gilets jaunes, l'année même où cette grève a eu lieu. Il discrédite donc 99% des politologues et économistes français. Le décalage, ou plutôt l'avance de D. Graeber sur ses confrères, s'explique par le fait que l'onde de choc du krach financier de 2008 a été atténuée en Europe. En même temps qu'ils sortent plus vite de la crise, les Etats-Unis y plongent plus brutalement. Les propagandistes de droite, en France, ne retiennent de ce phénomène que ce qui les arrange (la sortie de crise), tandis que les propagandistes de gauche, sociaux-démocrates, ne retiennent que le "filtre", c'est-à-dire ce qui atténue la violence de la crise capitaliste, sans y remédier. D. Graeber propose donc un diagnostic économique non-partisan et non-clientéliste. A bien des égards la crise économique en France ressemble à celle qui sévit aux Etats-Unis, ce qui peut expliquer qu'E. Macron et D. Trump se ressemblent beaucoup sur le plan du "marketing politique". La politique thatchérienne (avortée) d'E. Macron s'avançait masquée derrière des slogans du type "Make France Great Again".

    4. "La lutte des classes en France au XXIe siècle" par E. Todd

    L'intérêt de cet ouvrage, par rapport au précédent, est qu'il est plus franco-français. Il se penche sur des questions économiques similaires, comme celle de la subordination économique de la France à l'Allemagne et ses conséquences dans le cadre de leur union monétaire 2000-2020.

    On ne peut rétablir une république (contre le régime oligarchique infâme actuel), suivant le voeu des Gilets jaunes, tout en ignorant la situation économique du pays. Une telle ignorance a conduit à deux "coups d'épée dans l'eau" : le brexit des Anglais, et l'élection en 2015 en Grèce d'un candidat hostile aux directives économiques de Bruxelles.

    L'essai d'E. Todd, conçu par son auteur pour soutenir la révolution des Gilets jaunes, est donc, d'une certaine façon, dissuasif d'opposer des solutions utopiques au régime actuel. Cependant il présente un "angle mort", contrairement à "1984" : il ignore ou sous-estime, en dépit de son titre, le rôle joué par l'Etat-providence dans la lutte des classes depuis 1950. Pour le dire autrement, le préjugé technocratique de son auteur n'a rien de marxiste ou d'orwellien.

    5. "Le Capital", par K. Marx (1895)

    Le capitaliste lambda estime que l'économie capitaliste est un phénix qui renaît de ses cendres, non sans causer au passage un certain nombre de "dommages collatéraux" ; comme ils ont une gueule de dommage collatéral, les Gilets jaunes ont des raisons de s'intéresser à K. Marx -démolisseur de la théorie du phénix-, que d'autres n'ont pas ; est-ce que la croisière du "Titanic" n'est pas beaucoup plus saumâtre pour les passagers de 3e classe ?

    K. Marx a exprimé le regret, à la fin de sa vie, de n'avoir pas été capable d'exprimer ce qu'il dit dans son "Capital" sous une forme "balzacienne". Ce regret est exacerbé par le constat désolé par Marx de l'enfermement du socialisme français dans une démarche de revendication syndicale, qu'il savait vouée à l'échec et au déshonneur, compte tenu de la mondialisation.

    G. Orwell est sans doute le romancier qui exprime de la façon la plus "balzacienne" l'état de la lutte des classes au stade de la mondialisation, après deux guerres mondiales reflétant l'hubris industrielle du Capital : les camps de prisonniers juifs ne sont pas acouplés pour rien à des complexes industriels. Le miroir que Balzac tendait à la société du XIXe siècle n'était pas plus flatteur que celui qu'Orwell tend à notre monde "post-moderne".

    Si l'on veut comprendre l'esprit du "Capital" en une seule phrase, pourquoi Marx adhère autant à l'exposé romanesque de Balzac, on doit comprendre que le "Capital" oppose à la démarche théorique, à la modélisation mathématique des économistes libéraux, une démarche empirique. On peut dire que Marx est le dernier empirique, dans une époque en train de glisser dans le mysticisme de la théorie et du concept.

    Je propose dans mon essai une approche simplifiée de l'économie capitaliste et du retour au chaos qu'elle entraîne, à travers l'étude du sport de compétition, axé sur la performance (chapitre intitulé : le Dopage légal). L'illusion que le sport de compétition est une activité sportive, et l'illusion que l'économie capitaliste est une économie, sont exactement la même illusion.

  • Karl Marx contre David Graeber

    On ne présente plus l'auteur du "Capital", dont je prétends que le travail critique est soigneusement ignoré en France, à quelques exceptions près, bien entendu.

    David Graeber, quant à lui, est le principal penseur du mouvement "Occupy Wall-Street" de protestation contre les cartels capitalistes aux Etats-Unis, à la suite du krach mondial de 2008. Si le "krach" a marqué plus durablement les esprits américains, c'est sans doute parce qu'on pratique aux Etats-Unis un capitalisme sans filtre. L'élection de Donald Trump à la surprise générale en 2016 est en partie une conséquence du "krach". Elle peut sembler paradoxale, mais la faillite bancaire a eu pour effet d'accroître considérablement l'exaspération des citoyens américains vis-à-vis des "élites de Washington", dont D. Trump a eu l'habileté de se démarquer nettement sur le plan idéologique.

    Sans se présenter comme positivement "marxiste", D. Graeber a eu le temps avant de mourir (en 2020) de publier un essai à succès, "Bullshit jobs", qui illustre l'effet dévastateur du capitalisme sur le monde du travail. "Dévastateur" n'est pas trop fort pour parler du phénomène que D. Graeber décrit, et dont la particularité est, selon lui, d'être ignoré par les médias de masse et l'ensemble de la classe politique. Pour résumer, D. Graeber décrit un phénomène proche du phénomène stigmatisé dans l'Union soviétique par les idéologues capitalistes. Il emploie le terme de "retour à la féodalité", qui n'est pas moins approprié pour décrire le régime soviétique à l'agonie dès le milieu des années 70 selon les rares économistes qui avaient pronostiqué sa chute.

    A n'en pas douter, le mouvement des Gilets jaunes s'inscrit dans la continuité du mouvement "Occupy Wall-Street" ; c'est en partie un mouvement de désarroi face à l'absence d'Etat. Soyons précis : l'Etat existe bien encore, mais il constitue un problème bien plus qu'une solution. On perçoit ici la force des slogans de Donald Trump et Elon Musk auprès de la jeune génération, qui proposent ni plus ni moins de liquider l'Etat.

    David Graeber n'était pas plus favorable à la planification étatique qu'Elon Musk, mais il n'était pas assez bête pour ignorer que la planification étatique centralisée découle directement de l'économie capitaliste : seule une économie capitaliste pouvait se permettre d'empêcher les petits entrepreneurs de travailler pendant deux mois ; la dictature sanitaire chinoise, conçue pour préserver l'appareil de production industriel, est une dictature capitaliste.

    La raison pour laquelle D. Graeber tient à prendre ses distances avec la critique marxiste est assez mystérieuse. Peut-être est-ce à cause de la connotation révolutionnaire du marxisme ? Marx ne prône pas tant la révolution qu'il montre que l'économie capitaliste la rend inéluctable. Ou bien D. Graeber croit faire oeuvre originale ? Il écrit :

    "Le capitalisme n'est pas un système unique et totalisant qui modèlerait notre existence dans tous ses aspects. Sans doute cela ne rime-t-il à rien de parler de "capitalisme" comme d'un ensemble d'idées abstraites qui se seraient concrétisées, on ne sait trop comment, au sein des usines ou des bureaux (...). Le monde est beaucoup plus complexe et désordonné que cela."

    L'argument de la complexité du monde est un argument d'intellectuel. Il sert à creuser le fossé entre des élites académiques qui se donnent l'air de se colleter avec la complexité insondable du monde et le populo. Le prestige des intellectuels est, en lui-même, un phénomène capitaliste. La théorie et les théoriciens n'avaient pas tant de prestige au début du XVIIe siècle, avant le début de l'emballement du capitalisme. Le discours sur l'art, par exemple, n'avait pas encore éclipsé la production artistique.

    Quand Marx énonce que "le capitalisme est le règne de la putain universelle", tout le monde comprend ce que ça veut dire. Le capitalisme modèle bien l'existence dans tous ses aspects... si l'on n'y prend garde. L'éthique barbare de la compétition sexuelle, professionnelle ou ludique, est une éthique capitaliste. Le capitalisme modèle bien sûr l'existence de l'esclave, mais aussi celle de l'esclavagiste direct ou indirect. L'Allemagne s'est ruée vers l'enfer comme un seul homme, dupée par l'illusion de sa puissance industrielle retrouvée.

    Qui refuse de se soumettre au mode de vie capitaliste éprouvera nécessairement deux choses : qu'il est plus facile de s'y opposer à trente ans qu'à cinquante, car le mode de vie capitaliste entame la force vitale ; qu'il nage à contre-courant.