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  • La bibliothèque des Gilets jaunes

    J'entends d'ici les ricanements : - Mais quel naïf, les Gilets jaunes sont majoritairement des employés, des agriculteurs ou des ouvriers qui n'ont pas le temps de lire !

    La question de qui lit quoi, en France, a toujours été compliquée. Le mouvement des Gilets jaunes a engendré une vingtaine de "médias citoyens", indépendants des appareils politiques et de l'oligarchie française, dont l'audience n'est pas ridicule. E. Macron et ses soutiens oligarchiques ont suscité une opposition contre eux, plus jeune et plus radicalisée que les partis institutionnels. Le mouvement s'est politisé dans le meilleur sens du terme.

    On ne s'attend pas, bien sûr, à ce que les livres aient autant de lecteurs que les vidéos Youtube ont d'auditeurs ; je suis de ceux qui pensent qu'ils ont un impact plus profond.

    Mon bouquin sur Orwell et les Gilets jaunes est d'ailleurs conçu pour réduire le temps de lecture des Gilets sous pression. J'ai en effet essayé de résumer certains essais utiles, de pointer leurs points forts et leurs faiblesses. En ce qui concerne "1984", il s'agissait pour moi de montrer la portée de cet ouvrage. Le cinéaste Raoul Peck qualifie "1984" de "boîte à outils" : c'est toujours mieux que d'assimiler "1984" à la science-fiction, qui est un genre puéril.

    Orwell est devenu ces dernières années une référence citée par les idéologues de tous bords. Ma méthode pour discerner le véritable Orwell : le comparer à Aldous Huxley, dont il reprend une quinzaine d'années plus tard la critique du monde en proie au totalitarisme, tout en s'en démarquant sur certains aspects. Orwell n'est pas victime du préjugé (typiquement libéral), selon lequel la démocratie est un régime "pacificateur" des passions humaines. Non seulement Orwell tient le droit international pour une immense hypocrisie, à la suite de K. Marx, mais on peut dire que "1984" déconstruit entièrement le mensonge de l'ONU, avec un demi-siècle d'avance sur Julian Assange et Wikileaks.

    DANS LA BIBLIOTHEQUE DU GILET JAUNE :

    1. "1984"

    Pour le Gilet jaune qui s'est retrouvé confronté à une horde de CRS à visage inhumain, "1984" ne peut manquer de faire écho à la stupéfaction de se trouver désigné par les institutions comme "l'ennemi public n°1". Pourquoi le char de l'Etat, près de la place Tian'anmen, reçoit finalement l'ordre de ne pas broyer le corps du manifestant suicidaire qui lui barre la route ? Le Gilet jaune trouvera dans "1984" la réponse à cette question, qui est la même que : - Pourquoi la police d'Etat française préfère éviter de tirer à balles réelles sur les Gilets jaunes ?

    2. "Brave New World", par A. Huxley

    "Brave New World" est précurseur de la critique du totalitarisme par Orwell. Il répond seulement à une question existentielle plus précise (ignorée par pratiquement tous les sociologues-économistes-démographes en blouses blanches du XXe siècle) :

    - Pourquoi l'assignation à l'homme d'un bonheur standardisé par les pouvoirs publics est-elle au coeur de la démarche des élites totalitaires ? En quoi le libéralisme est-il "pire que le nazisme", pour citer Huxley, aux yeux de qui la bombe A constituait déjà une "rupture anthropologique" ?

    3. "Bullshit Jobs" par D. Graeber

    L'économiste David Graeber, figure du mouvement "Occupy Wall-Street" de protestation contre la financiarisation de la politique des Etats-Unis, fournit une explication socio-économique de la grève générale des Gilets jaunes, l'année même où cette grève a eu lieu. Il discrédite donc 99% des politologues et économistes français. Le décalage, ou plutôt l'avance de D. Graeber sur ses confrères, s'explique par le fait que l'onde de choc du krach financier de 2008 a été atténuée en Europe. En même temps qu'ils sortent plus vite de la crise, les Etats-Unis y plongent plus brutalement. Les propagandistes de droite, en France, ne retiennent de ce phénomène que ce qui les arrange (la sortie de crise), tandis que les propagandistes de gauche, sociaux-démocrates, ne retiennent que le "filtre", c'est-à-dire ce qui atténue la violence de la crise capitaliste, sans y remédier. D. Graeber propose donc un diagnostic économique non-partisan et non-clientéliste. A bien des égards la crise économique en France ressemble à celle qui sévit aux Etats-Unis, ce qui peut expliquer qu'E. Macron et D. Trump se ressemblent beaucoup sur le plan du "marketing politique". La politique thatchérienne (avortée) d'E. Macron s'avançait masquée derrière des slogans du type "Make France Great Again".

    4. "La lutte des classes en France au XXIe siècle" par E. Todd

    L'intérêt de cet ouvrage, par rapport au précédent, est qu'il est plus franco-français. Il se penche sur des questions économiques similaires, comme celle de la subordination économique de la France à l'Allemagne et ses conséquences dans le cadre de leur union monétaire 2000-2020.

    On ne peut rétablir une république (contre le régime oligarchique infâme actuel), suivant le voeu des Gilets jaunes, tout en ignorant la situation économique du pays. Une telle ignorance a conduit à deux "coups d'épée dans l'eau" : le brexit des Anglais, et l'élection en 2015 en Grèce d'un candidat hostile aux directives économiques de Bruxelles.

    L'essai d'E. Todd, conçu par son auteur pour soutenir la révolution des Gilets jaunes, est donc, d'une certaine façon, dissuasif d'opposer des solutions utopiques au régime actuel. Cependant il présente un "angle mort", contrairement à "1984" : il ignore ou sous-estime, en dépit de son titre, le rôle joué par l'Etat-providence dans la lutte des classes depuis 1950. Pour le dire autrement, le préjugé technocratique de son auteur n'a rien de marxiste ou d'orwellien.

    5. "Le Capital", par K. Marx (1895)

    Le capitaliste lambda estime que l'économie capitaliste est un phénix qui renaît de ses cendres, non sans causer au passage un certain nombre de "dommages collatéraux" ; comme ils ont une gueule de dommage collatéral, les Gilets jaunes ont des raisons de s'intéresser à K. Marx -démolisseur de la théorie du phénix-, que d'autres n'ont pas ; est-ce que la croisière du "Titanic" n'est pas beaucoup plus saumâtre pour les passagers de 3e classe ?

    K. Marx a exprimé le regret, à la fin de sa vie, de n'avoir pas été capable d'exprimer ce qu'il dit dans son "Capital" sous une forme "balzacienne". Ce regret est exacerbé par le constat désolé par Marx de l'enfermement du socialisme français dans une démarche de revendication syndicale, qu'il savait vouée à l'échec et au déshonneur, compte tenu de la mondialisation.

    G. Orwell est sans doute le romancier qui exprime de la façon la plus "balzacienne" l'état de la lutte des classes au stade de la mondialisation, après deux guerres mondiales reflétant l'hubris industrielle du Capital : les camps de prisonniers juifs ne sont pas acouplés pour rien à des complexes industriels. Le miroir que Balzac tendait à la société du XIXe siècle n'était pas plus flatteur que celui qu'Orwell tend à notre monde "post-moderne".

    Si l'on veut comprendre l'esprit du "Capital" en une seule phrase, pourquoi Marx adhère autant à l'exposé romanesque de Balzac, on doit comprendre que le "Capital" oppose à la démarche théorique, à la modélisation mathématique des économistes libéraux, une démarche empirique. On peut dire que Marx est le dernier empirique, dans une époque en train de glisser dans le mysticisme de la théorie et du concept.

    Je propose dans mon essai une approche simplifiée de l'économie capitaliste et du retour au chaos qu'elle entraîne, à travers l'étude du sport de compétition, axé sur la performance (chapitre intitulé : le Dopage légal). L'illusion que le sport de compétition est une activité sportive, et l'illusion que l'économie capitaliste est une économie, sont exactement la même illusion.

  • Précisions à propos de l'Apocalypse

    La Bibliothèque nationale de France-F. Mitterrand (Paris 13e) organise actuellement une expo. sur le thème de l'Apocalypse à travers les âges, exposant notamment des livres d'heures enluminés millénaires, ainsi que des oeuvres d'art contemporaines sur ce thème pittoresque.

    Cette expo. s'accompagne d'un épais catalogue comportant de nombreuses reproductions et quelques commentaires confiés à des historiens et divers théoriciens. Ceux-ci s'efforcent de replacer l'Apocalypse dans le contexte laïc contemporain, ce qui n'est pas forcément illogique car l'Apocalypse suscita l'intérêt des humanistes au cours de la Renaissance ; le cas d'A. Dürer est le plus fameux, puisque cet artiste allemand, proche du courant humaniste, illustra avec soin l'Apocalypse, y ajoutant un portrait de l'ange déchu (Satan), intitulé "Melancolia I".

    L'interprétation laïque de l'Apocalypse peut cependant prêter à confusion en France où laïcité rime parfois avec athéisme.

    Du point de vue chrétien, si l'Apocalypse rompt par la forme fabuleuse avec les évangiles et les épîtres de Paul, elle est en concordance avec l'annonce évangélique de la fin des temps par le Messie lui-même. L'Apocalypse présente une difficulté d'interprétation supplémentaire, mais le Messie s'exprime lui-même en paraboles, qui n'ont pas toujours été comprises ni interprétées de façon univoque, bien que l'exégèse de Paul fasse autorité pour beaucoup de chrétiens (même si les théologiens catholiques soutiennent contre Paul que les oeuvres humaines sont une voie de Salut).

    - Une historienne fait ce rappel -utile- que l'Apocalypse n'est pas, du point de vue chrétien, synonyme de "catastrophe". Non seulement la fin du monde dominé par Satan est une bonne nouvelle pour les chrétiens, mais l'Apocalypse est un message d'espérance, puisqu'elle annonce la victoire finale du camp des saints ; elle réconforte les chrétiens qui vivent pendant "le règne de la prostituée", au cours duquel les chrétiens "charnels" tiennent le haut du pavé, et qui précède la fin des temps. Cette vision provoque l'étonnement de l'apôtre visionnaire.

     - Il aurait fallu rappeler aussi que l'Apocalypse resta mal comprise au Moyen-Âge ; elle est bien moins emblématique de la culture médiévale que la poésie ésotérique de Dante Alighieri, qui mélange la philosophie païenne de Platon et les références chrétiennes. L'esprit de la prophétie est en lien avec les prophéties juives, tandis que celui de Platon est géométrique (égyptien), et "le nombre de la bête" est "un nombre d'homme".

    Le théologien catholique Thomas d'Aquin, responsable d'un syncrétisme assez confus entre la philosophie idéaliste grecque et l'enseignement du Messie, n'a fait que quelques commentaires sans grande portée à propos de l'Apocalypse.

    - Il semble que Shakespeare désapprouve l'usage polémique de l'Apocalypse par les disciples de Martin Luther, contre l'Eglise romaine et les potentats catholiques, assimilés à une nouvelle Babylone à visage chrétien. Il s'agit-là d'un usage séditieux, alors que la guerre sainte est une guerre spirituelle (Luther reprochait justement à l'Eglise romaine de ramener la Foi au plan temporel à travers les sacrements).

    - L'Apocalypse de Jean confirme la définition du satanisme que l'on peut déduire des évangiles et de Paul de Tarse comme "un effort à visage chrétien pour subvertir la Foi chrétienne", c'est-à-dire la pierre angulaire du Salut. Autrement dit, il n'y a pas de satanisme "extérieur" au christianisme. Bien qu'il se proclame "antéchrist" et multiplie les blasphèmes odieux dans son oeuvre, F. Nietzsche n'est pas "satanique" (la fréquentation des néo-païens "identitaires" n'est pas pour autant souhaitable) ; les disciples de Mahomet ne sont pas non plus "sataniques" pour la même raison (ils se situent à l'extérieur de la communauté des disciples de Jésus-Christ).

    Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi le "christianisme identitaire" est nécessairement satanique : d'une manière générale, contre les Pharisiens, le Messie reconnaît comme ses disciples ceux qui accomplissent des actes d'amour (le Samaritain), et non ceux qui se répandent en discours chrétiens. Si le "France, fille aînée de l'Eglise" est un slogan identitaire bien connu, tombé en désuétude depuis que le nombre de catholiques-pratiquants a fondu, on retrouve un dispositif identitaire similaire plus vivace au niveau de l'Union européenne.

  • Très grande bibliothèque

    La littérature est le signe le plus significatif du caractère essentiellement hérétique de l'homme. Si les anthropologues avaient des couilles, ils diraient ce qu'ils sont : les tenants de l'hérésie, qui lui doivent leur fortune et leur position dans le monde.

    Prenons un homme en quête de vérité. Mettons que ce soit le cas de Marx, et qu'il soit sincère dans sa démarche. Dans ce cas cet homme devra nécessairement affronter les serpents de l'anthropologie, que la caste infâme des anthropologues enverra contre lui.

    Il y a sans doute encore des jeunes gens qui espèrent que les vastes bibliothèques leur permettront de découvrir une vérité, au moins sous la forme d'un point d'appui, pour pallier les effets écoeurant du mouvement erratique du monde moderne.

    En fait d'expérience, les vieux tocards qui se permettent de donner des leçons de morale à la télé, n'ont appris que l'écoeurement et les méthodes pour se faire vomir afin de pouvoir en croquer encore un peu avant de mourir. Ils demandent le respect, alors qu'ils ne se respectent pas eux-mêmes.

    Les jeunes gens qui espèrent dans les vastes bibliothèques doivent être avertis qu'interroger l'anthropologie, c'est comme de demander son chemin au minotaure dans le labyrinthe. L'anthropologue ne connaît que l'hérésie et le moyen de s'en servir pour son propre usage, qui consiste essentiellement à occuper une position morale dominante, et à la conserver en posant le talon sur le visage de celui qui voudrait l'en déloger.


  • L'Intellectuel

    Ce que l'intellectuel nous dit d'une chose nous en apprend plus sur l'intellectuel que sur la chose. Les bibliothèques publiques sont désormais garnies aux deux tiers de biographies subtiles, mal classées dans les catégories de l'art ou de la science.