La social-démocratie (honnie par Marx et Lénine) oppose à la lutte des classes la dynamique de "l'ascension sociale" ; ce mécanisme politico-économique joue un rôle crucial dans le système social-démocrate. Marx, Lénine, mais encore Orwell, envisagent ce mécanisme comme un mécanisme contre-révolutionnaire. Big Brother est un Etat social-démocrate dans la mesure où il repose sur une forme de consensus social et non sur la contrainte policière, qui ne s'exerce que sur de rares dissidents.
On peut même dire que le plan de "l'ascension sociale" est le plan mystico-religieux de la social-démocratie ; comme le paradis, l'enfer et le purgatoire, représentaient l'aspiration religieuse commune au Moyen-âge, l'ascension sociale représente l'aspiration commune. On parle ici de religion au sens social ou horizontal du terme (indiqué par le terme latin "religere", qui signifie relier). Quand Lénine parle de "métaphysique bourgeoise", il ne parle pas directement contre la métaphysique, mais contre une fiction religieuse prêchée pour le compte de la bourgeoisie.
L'ascension sociale est donc la parade social-démocrate contre l'émancipation des classes subalternes ; elle s'articule bien entendu avec la division du travail à l'échelle internationale et la mise en concurrence dans les années 1960-70 de l'ouvrier d'origine étrangère et de l'ouvrier français.
Autrement dit, la promesse triviale d'enrichissement faite aux classes modestes, promesse "de droite", est formulée par la gauche sociale-démocrate de façon plus mystique et subtile, sous la forme d'une promesse "d'ascension sociale". Le mantra du "ruissellement" est "de droite", tandis que celui du "partage des richesses" est "de gauche". Il n'y a, somme toute, du point de vue marxiste, qu'une différence de vocabulaire entre la social-démocratie de gauche et la social-démocratie de droite.
Si l'ascenseur social tombe en panne, il ne reste plus à l'oligarchie que la solution du fascisme, c'est-à-dire d'un régime autoritaire ; le fascisme n'est d'ailleurs pas spécialement "de droite", car le seul moyen de l'autorité de droite, c'est l'argent. Orwell s'est attaché à détricoter la théorie du fascisme par les publicistes sociaux-démocrates ; elle est conçue pour occulter cette réalité que le fascisme n'est qu'un régime social-démocrate acculé à l'autoritarisme. Il va de soi que le régime gaulliste est un régime fasciste du point de vue orwellien, c'est-à-dire un régime social-démocrate durci par la crise ; celle-ci fait momentanément obstacle à "l'ascension sociale", c'est-à-dire à la dynamique sociale-libérale, indexée sur l'économie capitaliste.
Le gouvernement de Lionel Jospin (1997-2002) est particulièrement révélateur de ce dispositif, car il a eu à faire face à une panne majeure de l'ascenseur social, liée à la persistance du marasme économique. L. Jospin a mis en place deux mesures pour tenter de remédier à cette panne : tout d'abord la dévaluation du diplôme du baccalauréat, qui n'atteste pas seulement d'un niveau de compétence, mais qui est porteur du rêve d'ascension sociale des couches sociales inférieures. En procédant à cette dévaluation, L. Jospin a porté un coup fatal à la valeur strictement académique des diplômes et à l'intégration des Français d'origine maghrébine. Il ne s'agit pas ici de charger la mule Jospin : il ne fut que le maître-d'oeuvre d'une politique sociale-démocrate de gauche. La seconde mesure caractéristique, de type soviétique, est la loi sur les 35h/semaine, c'est-à-dire la tentative pour mieux répartir le travail sur un plus grand nombre de travailleurs. Il est plus difficile de juger de l'opportunité d'une telle mesure, car elle coïncide avec le début du délitement accéléré de l'industrie française, dont elle n'est pas la cause principale. Elle a été très critiquée par ceux-là même qui n'ont pas vu arriver le tsunami financier de 2008 (le duo Sarkozy-Fillon).
Impossible de parler de la lutte des classes en 2026, sans tenir compte de George Orwell et son roman anti-utopique "1984". Mais la confrontation, au préalable, du propos marxiste-léniniste à celui d'Aldous Huxley, permet d'éclairer cette période, entre 1920 et 1940, où le projet communiste d'internationale ouvrière a semblé dépassé. "Brave New World" postule la fin de l'Histoire, autrement dit le triomphe définitif des classes supérieures, qu'A. Huxley croyait possible, sur la base d'un asservissement des masses par des moyens technologiques. A. Huxley est un libéral qui rejette doublement la révolution et le projet social-démocrate technocratique.
Si l'échec de la révolution et de l'internationale prolétariennes (dès 1914) est indéniable, en revanche Huxley s'est lourdement trompé sur la capacité des élites occidentales à imposer une mondialisation heureuse, un monde purgé de la violence. Du point de vue marxiste la cause de son erreur est évidente, puisque A. Huxley ne tient absolument pas compte du fonctionnement réel de l'économie capitaliste, un peu comme les publicistes contemporains qui croient que l'on pourrait remplacer les travailleurs purement et simplement par des robots.
Pour Orwell a contrario, l'Etat totalitaire (Big Brother) est investi d'une fonction de lutte des classes. De là vient principalement que Big Brother n'est pas un Etat "régalien" suivant la théorie libérale de l'Etat : il ne peut pas se passer de duper l'opinion publique, et doit pour cela s'immiscer dans les consciences. "1984" éclaire la façon dont il a été mis fin à la lutte des classes en Union soviétique, mais beaucoup plus largement dans les régimes sociaux-démocrates au cours de la seconde moitié du XXe siècle. L'étude du fascisme ne présente pas d'intérêt pour Orwell, car il est beaucoup trop circonstanciel, limité aux deux minutes de la haine nécessaires pour mobiliser l'opinion publique contre la menace "extérieure". Le fascisme est la part "adolescente" du totalitarisme.
La production d'une culture de masse et l'abolition de l'esprit critique par les élites soviétiques ou libérales sont donc, du point de vue orwellien, une manifestation de la lutte des classes. La novlangue a pour but d'empêcher la conscience politique du citoyen lambda.
L'historien et économiste (wébérien) Emmanuel Todd, auteur d'un essai sur la lutte des classes en France au XXIe siècle, dont le mouvement des Gilets jaunes est le dédicataire, ignore l'aspect technocratique de la lutte des classes, soulignée par Orwell (probablement parce que Todd lui-même est une sorte de technocrate) ; E. Todd est tout de même conscient que l'endettement de l'Etat (orchestré par Bercy) est un moyen de pression du capitalisme financier sur les strates sociales et économiques inférieures. Il souligne surtout l'aspect "thatchérien" de la lutte des classes : les élites dirigeantes britanniques ont obtenu au cours du mandat de M. Thatcher une victoire si nette sur les catégories subalternes des ouvriers et des employés qu'elle a presque tué toute revendication organisée et réduit le peuple à une masse grossière et inconsciente.
Il semble que le Brexit, mouvement de contestation légal du gouvernement technocratique bruxellois, n'a eu aucune des conséquences souhaitées par ses partisans, en particulier la diminution du flux migratoire, qui n'est pas souhaitable du point de vue des grands consortiums capitalistes : l'Allemagne est le pays européen le plus accueillant car c'est le plus industrialisé et que sa démographie est en berne depuis plusieurs décennies.
N'ayant pas obtenu l'adhésion des Français à sa politique thatchérienne, c'est le moins qu'on puisse dire, E. Macron s'est mis en tête de la faire adopter par le truchement de la Commission européenne, avec le soutien d'une large partie de l'opposition (PS et LR). LFi et le RN, qui représentent la plus grande partie du corps électoral populaire, font semblant de bouder l'Union européenne, mais ils n'ont pas de plan B, et pour ainsi dire aucun programme économique ; le RN ne cherche même pas à cacher qu'il est très peu indépendant de l'oligarchie.
Suivant la description de "1984", la lutte des classes a pris la tournure, dès la fin de la Seconde guerre mondiale, d'un affrontement entre blocs continentaux impérialistes (Océania, Eurasia et Estasia). Les dirigeants d'Océania, Eurasia et Estasia ont tout intérêt à une guerre perpétuelle, indirecte et "à fleurets mouchetés" : l'impérialisme structure la politique intérieure.
La velléité de constitution d'un Etat islamique par des groupes terroristes "retournés" contre leurs commanditaires peut s'interpréter comme la prise de conscience de certains de ces mouvements qu'ils sont entièrement manipulés, dans le cadre d'une guerre non-conventionnelle.
L'affrontement entre les pays non-alignés (BRICS) et l'Occident est logiquement traduit par la propagande sioniste comme "un choc de civilisation". On peut soupçonner d'ailleurs la propagande russe de V. Poutine d'être improvisée pour s'adapter à sa défaite sur le terrain militaire en Ukraine. La construction du gazoduc NordStream trahit en effet la volonté conjointe des Russes et des Allemands de constitution d'une Europe russo-allemande, volonté stimulée par les provocations de la CiA en Pologne.
Les dirigeants des BRICS mettent, eux, l'argument anti-impérialiste en avant, qui est d'ailleurs depuis plus d'un siècle la justification de la lutte armée terroriste sur tous les continents.
Israël vient peut-être de dynamiter, avec l'aide du parti MAGA, l'équilibre mondial totalitaire, tel qu'il est décrit par Orwell, dont il faut rappeler qu'il est un nihilisme sur le plan éthique, qui n'a rien à envier au nazisme (A. Huxley explique même en 1958 pourquoi le libéralisme est pire que le nazisme dans son "Retour au Meilleur des Mondes").
Israël est en effet, comme l'Etat islamique, un Etat "non viable" dans le contexte totalitaire où la paix règne à l'intérieur des empires, mais non à leur intersection ; d'une manière générale le Moyen-Orient est situé aux confins des trois blocs totalitaires ; le "no man's land" ukrainien n'était viable que dans la mesure où ses habitants acceptaient de vivre dans un "no man's land".
Paradoxalement, la militarisation extrême d'Israël était à la fois la condition de sa survie et le mécanisme d'une stratégie d'expansion territoriale dont on peut se demander si elle n'est pas suicidaire. Les théoriciens hypocrites de la paix mondiale (Bill Clinton et les accords d'Oslo) sont au moins aussi responsables des massacres du 7-Octobre et de la population gazaouie. La posture d'Israël, qui n'est pas un Etat indépendant et ne l'a jamais été, était intenable sur le long terme.
Contrairement à ce que l'on entend dire, Israël et les MAGA ne s'inscrivent pas dans une logique totalitaire, mais dans une logique nationaliste qui met en péril l'ordre mondial totalitaire. Il va de soi que l'attitude de D. Trump est parfaitement ambigüe et contradictoire.
Il n'y a plus en France, en 2026, de parti révolutionnaire, ni de classe prolétarienne susceptible d'abattre l'Etat profond. Les grandes centrales syndicales ont fait depuis longtemps (au moins depuis 1968) le choix de l'ascenseur social-démocrate et de la négociation avec le patronat, au risque pour leurs dirigeants de passer pour des "sociaux-traîtres" aux yeux de leur base. Néanmoins la panne prolongée de l'ascenseur social-démocrate a creusé entre les "boomers" et la jeune génération de Français un fossé. Si la jeune génération est minoritaire et qu'elle se retrouve "nassée" par les institutions de la Ve république, elle a en revanche le temps pour elle.
Si elle n'est pas "révolutionnaire" à proprement parler, la France qui ne vote pas est assez largement consciente d'un blocage des institutions et d'une mainmise de l'oligarchie à travers ses médias de masse.