Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

marxiste

  • La lutte des classes en 2026

    La social-démocratie (honnie par Marx et Lénine) oppose à la lutte des classes la dynamique de "l'ascension sociale" ; ce mécanisme politico-économique joue un rôle crucial dans le système social-démocrate. Marx, Lénine, mais encore Orwell, envisagent ce mécanisme comme un mécanisme contre-révolutionnaire. Big Brother est un Etat social-démocrate dans la mesure où il repose sur une forme de consensus social et non sur la contrainte policière, qui ne s'exerce que sur de rares dissidents.

    On peut même dire que le plan de "l'ascension sociale" est le plan mystico-religieux de la social-démocratie ; comme le paradis, l'enfer et le purgatoire, représentaient l'aspiration religieuse commune au Moyen-âge, l'ascension sociale représente l'aspiration commune. On parle ici de religion au sens social ou horizontal du terme (indiqué par le terme latin "religere", qui signifie relier). Quand Lénine parle de "métaphysique bourgeoise", il ne parle pas directement contre la métaphysique, mais contre une fiction religieuse prêchée pour le compte de la bourgeoisie.

    L'ascension sociale est donc la parade social-démocrate contre l'émancipation des classes subalternes ; elle s'articule bien entendu avec la division du travail à l'échelle internationale et la mise en concurrence dans les années 1960-70 de l'ouvrier d'origine étrangère et de l'ouvrier français.

    Autrement dit, la promesse triviale d'enrichissement faite aux classes modestes, promesse "de droite", est formulée par la gauche sociale-démocrate de façon plus mystique et subtile, sous la forme d'une promesse "d'ascension sociale". Le mantra du "ruissellement" est "de droite", tandis que celui du "partage des richesses" est "de gauche". Il n'y a, somme toute, du point de vue marxiste, qu'une différence de vocabulaire entre la social-démocratie de gauche et la social-démocratie de droite.

    Si l'ascenseur social tombe en panne, il ne reste plus à l'oligarchie que la solution du fascisme, c'est-à-dire d'un régime autoritaire ; le fascisme n'est d'ailleurs pas spécialement "de droite", car le seul moyen de l'autorité de droite, c'est l'argent. Orwell s'est attaché à détricoter la théorie du fascisme par les publicistes sociaux-démocrates ; elle est conçue pour occulter cette réalité que le fascisme n'est qu'un régime social-démocrate acculé à l'autoritarisme. Il va de soi que le régime gaulliste est un régime fasciste du point de vue orwellien, c'est-à-dire un régime social-démocrate durci par la crise ; celle-ci fait momentanément obstacle à "l'ascension sociale", c'est-à-dire à la dynamique sociale-libérale, indexée sur l'économie capitaliste.

    Le gouvernement de Lionel Jospin (1997-2002) est particulièrement révélateur de ce dispositif, car il a eu à faire face à une panne majeure de l'ascenseur social, liée à la persistance du marasme économique. L. Jospin a mis en place deux mesures pour tenter de remédier à cette panne : tout d'abord la dévaluation du diplôme du baccalauréat, qui n'atteste pas seulement d'un niveau de compétence, mais qui est porteur du rêve d'ascension sociale des couches sociales inférieures. En procédant à cette dévaluation, L. Jospin a porté un coup fatal à la valeur strictement académique des diplômes et à l'intégration des Français d'origine maghrébine. Il ne s'agit pas ici de charger la mule Jospin : il ne fut que le maître-d'oeuvre d'une politique sociale-démocrate de gauche. La seconde mesure caractéristique, de type soviétique, est la loi sur les 35h/semaine, c'est-à-dire la tentative pour mieux répartir le travail sur un plus grand nombre de travailleurs. Il est plus difficile de juger de l'opportunité d'une telle mesure, car elle coïncide avec le début du délitement accéléré de l'industrie française, dont elle n'est pas la cause principale. Elle a été très critiquée par ceux-là même qui n'ont pas vu arriver le tsunami financier de 2008 (le duo Sarkozy-Fillon).

    Impossible de parler de la lutte des classes en 2026, sans tenir compte de George Orwell et son roman anti-utopique "1984". Mais la confrontation, au préalable, du propos marxiste-léniniste à celui d'Aldous Huxley, permet d'éclairer cette période, entre 1920 et 1940, où le projet communiste d'internationale ouvrière a semblé dépassé. "Brave New World" postule la fin de l'Histoire, autrement dit le triomphe définitif des classes supérieures, qu'A. Huxley croyait possible, sur la base d'un asservissement des masses par des moyens technologiques. A. Huxley est un libéral qui rejette doublement la révolution et le projet social-démocrate technocratique.

    Si l'échec de la révolution et de l'internationale prolétariennes (dès 1914) est indéniable, en revanche Huxley s'est lourdement trompé sur la capacité des élites occidentales à imposer une mondialisation heureuse, un monde purgé de la violence. Du point de vue marxiste la cause de son erreur est évidente, puisque A. Huxley ne tient absolument pas compte du fonctionnement réel de l'économie capitaliste, un peu comme les publicistes contemporains qui croient que l'on pourrait remplacer les travailleurs purement et simplement par des robots.

    Pour Orwell a contrario, l'Etat totalitaire (Big Brother) est investi d'une fonction de lutte des classes. De là vient principalement que Big Brother n'est pas un Etat "régalien" suivant la théorie libérale de l'Etat : il ne peut pas se passer de duper l'opinion publique, et doit pour cela s'immiscer dans les consciences. "1984" éclaire la façon dont il a été mis fin à la lutte des classes en Union soviétique, mais beaucoup plus largement dans les régimes sociaux-démocrates au cours de la seconde moitié du XXe siècle. L'étude du fascisme ne présente pas d'intérêt pour Orwell, car il est beaucoup trop circonstanciel, limité aux deux minutes de la haine nécessaires pour mobiliser l'opinion publique contre la menace "extérieure". Le fascisme est la part "adolescente" du totalitarisme.

    La production d'une culture de masse et l'abolition de l'esprit critique par les élites soviétiques ou libérales sont donc, du point de vue orwellien, une manifestation de la lutte des classes. La novlangue a pour but d'empêcher la conscience politique du citoyen lambda.

    L'historien et économiste (wébérien) Emmanuel Todd, auteur d'un essai sur la lutte des classes en France au XXIe siècle, dont le mouvement des Gilets jaunes est le dédicataire, ignore l'aspect technocratique de la lutte des classes, soulignée par Orwell (probablement parce que Todd lui-même est une sorte de technocrate) ; E. Todd est tout de même conscient que l'endettement de l'Etat (orchestré par Bercy) est un moyen de pression du capitalisme financier sur les strates sociales et économiques inférieures. Il souligne surtout l'aspect "thatchérien" de la lutte des classes : les élites dirigeantes britanniques ont obtenu au cours du mandat de M. Thatcher une victoire si nette sur les catégories subalternes des ouvriers et des employés qu'elle a presque tué toute revendication organisée et réduit le peuple à une masse grossière et inconsciente.

    Il semble que le Brexit, mouvement de contestation légal du gouvernement technocratique bruxellois, n'a eu aucune des conséquences souhaitées par ses partisans, en particulier la diminution du flux migratoire, qui n'est pas souhaitable du point de vue des grands consortiums capitalistes : l'Allemagne est le pays européen le plus accueillant car c'est le plus industrialisé et que sa démographie est en berne depuis plusieurs décennies.

    N'ayant pas obtenu l'adhésion des Français à sa politique thatchérienne, c'est le moins qu'on puisse dire, E. Macron s'est mis en tête de la faire adopter par le truchement de la Commission européenne, avec le soutien d'une large partie de l'opposition (PS et LR). LFi et le RN, qui représentent la plus grande partie du corps électoral populaire, font semblant de bouder l'Union européenne, mais ils n'ont pas de plan B, et pour ainsi dire aucun programme économique ; le RN ne cherche même pas à cacher qu'il est très peu indépendant de l'oligarchie.

    Suivant la description de "1984", la lutte des classes a pris la tournure, dès la fin de la Seconde guerre mondiale, d'un affrontement entre blocs continentaux impérialistes (Océania, Eurasia et Estasia). Les dirigeants d'Océania, Eurasia et Estasia ont tout intérêt à une guerre perpétuelle, indirecte et "à fleurets mouchetés" : l'impérialisme structure la politique intérieure.

    La velléité de constitution d'un Etat islamique par des groupes terroristes "retournés" contre leurs commanditaires peut s'interpréter comme la prise de conscience de certains de ces mouvements qu'ils sont entièrement manipulés, dans le cadre d'une guerre non-conventionnelle.

    L'affrontement entre les pays non-alignés (BRICS) et l'Occident est logiquement traduit par la propagande sioniste comme "un choc de civilisation". On peut soupçonner d'ailleurs la propagande russe de V. Poutine d'être improvisée pour s'adapter à sa défaite sur le terrain militaire en Ukraine. La construction du gazoduc NordStream trahit en effet la volonté conjointe des Russes et des Allemands de constitution d'une Europe russo-allemande, volonté stimulée par les provocations de la CiA en Pologne.

    Les dirigeants des BRICS mettent, eux, l'argument anti-impérialiste en avant, qui est d'ailleurs depuis plus d'un siècle la justification de la lutte armée terroriste sur tous les continents.

    Israël vient peut-être de dynamiter, avec l'aide du parti MAGA, l'équilibre mondial totalitaire, tel qu'il est décrit par Orwell, dont il faut rappeler qu'il est un nihilisme sur le plan éthique, qui n'a rien à envier au nazisme (A. Huxley explique même en 1958 pourquoi le libéralisme est pire que le nazisme dans son "Retour au Meilleur des Mondes").

    Israël est en effet, comme l'Etat islamique, un Etat "non viable" dans le contexte totalitaire où la paix règne à l'intérieur des empires, mais non à leur intersection ; d'une manière générale le Moyen-Orient est situé aux confins des trois blocs totalitaires ; le "no man's land" ukrainien n'était viable que dans la mesure où ses habitants acceptaient de vivre dans un "no man's land".

    Paradoxalement, la militarisation extrême d'Israël était à la fois la condition de sa survie et le mécanisme d'une stratégie d'expansion territoriale dont on peut se demander si elle n'est pas suicidaire. Les théoriciens hypocrites de la paix mondiale (Bill Clinton et les accords d'Oslo) sont au moins aussi responsables des massacres du 7-Octobre et de la population gazaouie. La posture d'Israël, qui n'est pas un Etat indépendant et ne l'a jamais été, était intenable sur le long terme.

    Contrairement à ce que l'on entend dire, Israël et les MAGA ne s'inscrivent pas dans une logique totalitaire, mais dans une logique nationaliste qui met en péril l'ordre mondial totalitaire. Il va de soi que l'attitude de D. Trump est parfaitement ambigüe et contradictoire.

    Il n'y a plus en France, en 2026, de parti révolutionnaire, ni de classe prolétarienne susceptible d'abattre l'Etat profond. Les grandes centrales syndicales ont fait depuis longtemps (au moins depuis 1968) le choix de l'ascenseur social-démocrate et de la négociation avec le patronat, au risque pour leurs dirigeants de passer pour des "sociaux-traîtres" aux yeux de leur base. Néanmoins la panne prolongée de l'ascenseur social-démocrate a creusé entre les "boomers" et la jeune génération de Français un fossé. Si la jeune génération est minoritaire et qu'elle se retrouve "nassée" par les institutions de la Ve république, elle a en revanche le temps pour elle.

    Si elle n'est pas "révolutionnaire" à proprement parler, la France qui ne vote pas est assez largement consciente d'un blocage des institutions et d'une mainmise de l'oligarchie à travers ses médias de masse.

  • Marx contre Zucman

    J'ai fait un rêve la nuit dernière : l'intelligence artificielle avait remplacé la plupart des "experts" en tous genres, sans lesquels la télévision française ne serait pas aussi docte. Les experts stratégiques, bien sûr, mais aussi les experts constitutionnalistes, les experts économiques, les experts-psychiatres, les experts sanitaires, sans oublier les géopoliticiens.

    L'IA ne serait pas plus maligne que les comités d'experts en chair et en os, elle ne prédirait pas avec plus de précision la faillite retentissante de "Lehman Brothers" ou celle de la "Silicon Valley Bank" quinze ans plus tard, mais elle serait beaucoup plus économique que ces experts-fonctionnaires ou assimilés.

    Je crois que j'ai entendu pas moins de cinq profs de droit constitutionnel différents en 48 h commenter l'épisode de la démission du Premier ministre F. Bayrou, épisode qui n'a qu'un lointain rapport avec la constitution de la Ve République... mais il faut bien meubler les antennes. La France est un véritable lupanar d'experts !

    L'annonce de la popularité de la "taxe Zucman" parmi les Français me pousse à rédiger cette notule. On ne sait pas si ce sont les mêmes Français qui sont largement favorables à la peine de mort pour les criminels récidivistes qui apprécieraient de voir la taxe Zucman appliquée. Les instituts de sondage ont l'art de tourner les questions pour que les réponses plaisent à leurs clients. Le statisticien est encore un expert, le genre à jongler avec les chiffres comme un magicien sort un lapin de son chapeau.

    L'idée de prélever une taxe de 2% aux plus fortunés des Français, sous-imposés, paraît une bonne idée à 70 % des Français, y compris aux électeurs du parti Les Républicains, réputé pourtant pour tenir à l'argent autant que Shylock. Cette taxe permettrait de réunir 20 milliards, soit près de la moitié de la somme réclamée par les banques allemandes pour que la France continue à jouer la cigale qui ne produit pas grand-chose, mais réjouit le monde avec des spectacles de son et lumière.

    Zucman plaide qu'il n'en veut pas du tout aux riches, contrairement aux populistes, mais que ce serait l'occasion de prouver que le ruissellement, dont tout le monde parle mais que personne ne voit, existe bien. La taxe Zucman est une sorte d'ordalie. En langage de non-expert, ça s'appelle "lâcher du lest". F. Bayrou a cru pouvoir prendre les Français par les sentiments, pourquoi ne pas essayer avec de la vaseline ?

    Bien sûr la taxe Zucman n'est pas plus "marxiste" que François Hollande ou Jean-Luc Mélenchon. Le jour où on verra un marxiste à la télévision, ce sera pour annoncer la fin des programmes.

    Le néolibéralisme est au libéralisme ce que la métastase est au cancer. Donald Trump croit avoir trouvé un remède pour la métastase. Il court le risque de tuer le malade avec son remède.

    Quel rapport avec la taxe Zucman ? La taxe Zucman n'aurait, dans le meilleur des cas, qu'un effet antalgique : elle ne règle pas le problème de l'endettement, c'est-à-dire de la métastaste. Les banques allemandes exigent que le gouvernement français, après un quinquennat de folles dépenses, arrête les frais. Cette exigence se durcit d'autant plus que la fourmi allemande n'a plus les moyens de se payer une danseuse.

    En somme Zucman a inventé le fil à couper la motte de beurre capitaliste en part plus égales. F. Hollande, qui a pour ennemi le monde de la finance, ne devrait pas manquer de mettre la taxe Zucman à l'honneur dans sa campagne électorale.

    Derrière la martingale Zucman, on retrouve le préjugé social-démocrate selon lequel l'Etat serait un meilleur investisseur que les grandes banques d'investissement ou les fonds de pension, préjugé qui n'a rien de marxiste-léniniste. Donald Trump a récemment rappelé au businessman "libertarien" Elon Musk à quel point les investissements de Washington pèsent lourd dans l'activité du consortium d'Elon Musk. "L'Etat et le Capital sont solidaires." dit l'adage marxiste, à quoi on peut ajouter cette observation que l'investissement de prédilection de l'Etat est l'investissement dans la course aux armes lourdes.

  • Israël, Etat terroriste ?

    Nous donnons ici un point de vue marxiste ; on verra qu'il diffère du point de vue "altermondialiste".

    S'il y a bien une organisation qui mérite d'être qualifiée de "terroriste", ce n'est pas d'abord le Hamas, et ce n'est pas non plus l'Etat israélien, mais c'est l'organisation des Nations unies. L'ONU est coupable de deux crimes qui ont acculé le Hamas et Israël à un affrontement militaire. Le premier crime est de ne pas avoir oeuvré efficacement à une paix durable entre deux entités politiques secondaires, Israël et le peuple palestinien ; le second crime est d'avoir dissimulé à l'opinion publique mondiale que les politiques impérialistes du bloc OTAN et du bloc russe empêchaient l'accord de paix - autrement dit d'avoir dissimulé l'impasse politique dans laquelle ces entités se trouvaient. Du point de vue marxiste "le droit international des nations" est donc un instrument de camouflage de l'impérialisme. Israël ne s'affranchit pas du droit international, car il n'a jamais été qu'un simulacre.

    Lire la suite

  • Un pape marxiste ?

    Le reproche a été fait au pape François d'être marxiste par des idéologues libéraux américains, à la suite de discours condamnant les méthodes économiques libérales.

    Disons-le d'emblée, la critique marxiste serait dépourvue d'intérêt si elle consistait dans la remise en cause des méthodes économiques libérales, puisqu'un tel discours revient à pisser dans un violon et, en définitive, à conforter l'idéologie libérale comme la doctrine la plus pragmatique et rationnelle.

    Karl Marx n'envisage pas le libéralisme tel qu'il se définit lui-même, mais tel qu'il est du point de vue historique, comme une composante du totalitarisme. Sans l'appui de l'Etat et de ses pouvoirs régaliens extraordinaires, la constitution de monopoles industriels et bancaires n'aurait pas été possible. La concurrence et la compétition qui, selon les idéologues libéraux sont facteurs de liberté économique, conduisent au contraire selon Marx à la constitution de positions économiques dominantes inexpugnables. Le monopole sur l'arme nucléaire est un exemple de monopole où ce double aspect régalien et capitaliste est perceptible, puisqu'il permet largement aux nations capitalistes surendettées de "tenir en respect" leurs créanciers, sans quoi elles ne pourraient poursuivre leurs objectifs de croissance et s'effondreraient. L'explication marxiste des guerres mondiales est loin de l'explication stalinienne pittoresque d'un accès de folie fachiste. Même Hegel, pourtant si peu lucide sur la décadence scientifique de l'Occident, ne conçoit pas Napoléon comme un homme vraiment libre de ses actes, mais plutôt comme l'acteur principal d'un opéra qui en ignore le livret.

    Marx souligne en outre combien les valeurs judéo-chrétiennes s'accordent avec ce plan de développement capitaliste. Et, indéniablement, l'idée de modernité est indissociable des valeurs judéo-chrétiennes : les utopies modernes totalitaires portent la marque du judéo-christianisme, qu'elles soient athées ou non. Du point de vue païen antihistorique synthétisé par Nitche, l'éthique moderne est une culture de mort irrationnelle. Nitche oppose ainsi à l'éthique et l'économie modernes les exigences de l'art et de la culture de vie païenne. Ce que la doctrine de Nitche occulte, d'une manière vraisemblablement volontaire, c'est la subversion du message évangélique opérée par ces valeurs dites "judéo-chrétiennes". Autrement dit, le progrès social et l'équité sociale sont des objectifs chrétiens truqués et catastophiques selon Nitche ; en réalité, il n'en est rien, les évangiles sont purs de tout motif de justice sociale. Ils ne permettent pas plus de légitimer la tyrannie que la révolte populaire ou la démocratie, bien que la plupart de leurs traductions ont servi cette fin.

    La logique païenne de Nitche cède sous le poids de la nécessité de faire porter la responsabilité de la subversion ou de l'inversion des valeurs au peuple, aux faibles, aux ratés, contre la démonstration de Shakespeare que cette subversion répond essentiellement aux besoins des élites morales et politiques occidentales. Ainsi les personnages qui, dans le théâtre de Shakespeare, tentent l'impossible conciliation de l'esprit chrétien et de la volonté politique, ou bien l'incarnent par l'usage de symboles usurpés, sont-ils représentatifs de l'antichristianisme et de sa montée en puissance au cours de l'histoire moderne. Shakespeare a conscience que la rétractation du monde au catholicisme ou à l'universalisme n'est pas le satanisme le plus brutal et aristocratique, à la manière de Nitche, mais bien l'invention du providentialisme le plus abstrait et fragile, anthropologique afin de préserver intactes les visées de l'élite.

    Le totalitarisme s'impose donc, contre la critique rationaliste de Nitche, en dépit de son caractère ubuesque et de l'effritement de la responsabilité politique qu'il entraîne, au grand dam des partisans réactionnaires du "politique d'abord", parce qu'il est le mieux adapté. L'aliénation du monde est la réponse du monde à la révélation chrétienne.

    Où le marxisme rencontre le christianisme, c'est lorsqu'il définit l'Etat moderne comme un facteur d'aliénation et une idole dont l'analogie avec le veau d'or n'est imperceptible que pour quelques puritains socialistes.

    Voilà pourquoi le Messie n'est pas venu apporter la paix au monde ; parce que celui-ci ne peut la concevoir autrement que comme l'ordre, fondé sur l'illusion de l'éternel retour, quand le christianisme affirme que l'émancipation de l'ordre naturel est possible. Si l'équilibre du monde était possible, la décélération prônée par certains, alors Nitche aurait raison : le christianisme ne serait qu'une pure invention, et l'histoire un leurre.

    Comme les évangiles n'ont aucune solution pour rendre le monde plus juste, non seulement le pape et les actionnaires des doctrines chrétiennes sociales ne sont pas marxistes (la conception de la science selon Marx, comme étant "hors du monde" ou répondant peu à ses besoins, est très proche de la conception chrétienne de dieu), mais ils ne sont pas chrétiens. Si les institutions chrétiennes avaient le monopole du salut, elles ne seraient pas irrémédiablement divisées sur ses solutions - irrémédiablement, car l'apocalypse est à l'oeuvre et l'histoire ne repasse pas les plats.  

  • Printemps des antipoètes

    Pour un matérialiste marxiste comme moi, rien de pire humainement qu'un femme qui veut qu'on l'aime pour son intelligence. Surtout si cette femme est d'une grande beauté.