lundi, 26 mars 2007

Les 12 travaux de Lapinos

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Le comble, c’est de manquer de clarté lorsqu’on entend dénoncer l’obscurantisme. Le reproche m’a été fait d’être illogique, par exemple, lorsque je mets Kant et les "existentialistes" dans le même panier avant de les balancer à la mer lestés de plomb. Je me suis senti comme l’arroseur arrosé… J’insiste pour faire de Kant le premier “grand nul” de la philosophie moderne, symboliquement. Nulle fonction ET nul style. À l’aide de la raison pure, on peut démontrer que l’homme n’existe pas - belle phénoménologie en vérité ! Cela rappelle les théologiens les plus pervers du Moyen-âge. Kierkegaard, Heidegger, tous les "existentialistes officiels" n’ont fait que bâtir au-dessus de ces fondations le château de cartes spéculatif et relever à leur tour le défi lancé à la réalité par Kant. Quant à la morale tirée de la raison pratique, concrètement, si je peux dire, c’est celle du bobo, du journaliste. Or ce discours éthique inconsistant, on nous le sert en entrée, en plat de résistance, et au dessert ! Il faudrait dire “merci” en prime ? Bien sûr, c’est pas cette philosophie dans le vent qui a enfanté le système démocratico-capitaliste, c’est au contraire l’état de désagrégation sociale où l’économie capitaliste nous a fait tomber qui est particulièrement propice à la prolifération de la mauvaise herbe. Les sophistes grecs entendaient mettre la rhétorique à leur service. Nos sophistes, eux, de gauche comme de droite, Onfray ou Finkielkraut, même au plan de la rhétorique, ne valent pas tripette. À vaincre sans contradicteurs, ils triomphent sans gloire. Il y a toujours eu, même dans l’Union soviétique, des volontaires pour tenir le rôle, pas forcément très gratifiant, de “penseurs officiels” du régime. Plus belle la vie ! ou Onfray, c'est la même idéologie. Finkielkraut, lui, sa philosophie, est plutôt dans cet insupportable navet : Amélie Poulain. Ce n’est pas seulement la fragilité et la médiocrité des principes économiques libéraux, l'essayiste Jacques Généreux “oublie” que les propagandes socialiste, féministe, athée, démocrate-chrétienne, patronale ou syndicale (les syndicalistes français ne font que réclamer une meilleure répartition des richesses au sein du système capitaliste, quand Marx combat l'oppression sociale), tendent à discréditer, censurer, diffamer, saboter toute pensée qui contient des ferments de "solidarité", toute pensée qui va à l'encontre de l'atomisation du monde occidental - que cette pensée soit catholique, musulmane, marxiste ou royaliste… C’est parce que la nature a horreur du vide que les petits systèmes de pensée individuels font florès.

mardi, 20 mars 2007

À la passoire

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À côté de la production de petits romans rédigés par des avatars d'Anna Gavalda, destinés à satisfaire le marché des midinettes qui lisent la presse féminine, comme aucun mec ne veut lire ce genre de truc, il y a la production d'essais sérieux pour les cadres dynamiques de trente à cinquante piges. Les mecs aiment les trucs sérieux. Il y a ce côté-là dans le marketing de Johnatan Littell, un côté « Tout ce que vous voulez savoir sur la Choa et que vous n'osez pas demander à votre prof. ou à votre grand-père résistant », ou : Les Camps d'extermination pour les Nuls. L'empilement d'essais politiques, économiques, philosophiques, est donc vertigineux. Mais si on pouvait passer toutes ces spéculations à la moulinette, puis à la passoire, combien d'idées originales resterait-il ? L'"UFC-Que Choisir" se contente de dénoncer les arnaques dans les paniers à provisions, les excédents de colorants, conservateurs et arômes artificiels divers dans les yahourts et les confitures, les étiquettes mensongères. Qui ne vit pas seulement de yahourts et de confitures peut s'en plaindre… Toute cette "littérature" est excessivement fadasse quand elle n'est pas toxique. Prenons tout de même l'exemple, pris au hasard ou presque, de la thèse de Jacques Généreux. Généreux est prof à Sciences-po. et fabiusien. D'où le titre chiant et orgueilleux de sa thèse : La Dissociété. Bon, c'est toujours moins bénin que La Société du spectacle, comme slogan. Il n'y a plus que ce guignol de Sollers à se réclamer encore de Guy Debord à ma connaissance, et quelques journalistes soixante-huitards attardés dans Libé. Jacques Généreux, aussi paradoxal que ça puisse paraître pour un fabiusien, est "antilibéral". Tâchons de voir quand même s'il y a moyen de tirer parti d'un essai aussi casse-couilles (Ne serais-je pas finalement un de ces mecs qui aiment qu'une gonzesse ou un essai qui a toutes les apparences du "sérieux" leur casse les couilles ? J'ai un doute existentiel tout à coup.) Bien qu'il ne s'agisse pas à proprement parler d'une "révélation", J. Généreux s'attache longuement à démontrer que le libéralisme ne repose sur aucune pensée cohérente, solide. Le substrat de l'idéologie libérale, l'idée de responsabilité individuelle ne rime à rien, qu'elle soit teintée de poésie chez Rousseau ou carrément délirante chez Nitche. Sans la société l'homme n'est rien. Le plus abstrait des philosophes existentialistes, concentré de toutes ses forces sur son égotisme, a un besoin criant des autres. Pas plus que l'égalité, la liberté ou la fraternité, la "responsabilité individuelle" n'a de sens précis. On peut le dire autrement : les analyses micro-économiques de Ricardo ou de Smith, sans les corrections et la synthèse macro-économique de Marx, ne sont qu'un outillage abstrait. C’est volontairement que j'introduis Marx, car Généreux a tendance à l’écarter arbitrairement, or la pensée de Marx inclut la sienne et va bien au-delà dans la démonstration de l'oppression moderne.
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Là où Généreux est peut-être utile, c’est lorsqu'il décortique la propagande libérale, qui impose comme des évidences ou des principes certaines tartes à la crème comme la progression constante du progrès technique, le caractère immanent des "lois du marché", le caractère inéluctable de la mondialisation, etc., tartes à la crème qu'on balancerait volontiers dans la poire des libre-échangistes Sorman ou Plunkett, s'ils étaient à portée de tir. Le procédé, qu'il soit conscient ou non, consiste à faire passer des lois économiques secondaires pour des principes de portée universelle. C'est l'idée de "liberté des échanges commerciaux", défendue par les Yankis, COMME UN PRINCIPE MORAL, liberté des échanges que les Yankis n'appliquent pas eux-mêmes. Comme la France baigne un peu moins dans le jus de l'américanisme que l'Allemagne ou le Royaume-Uni, Sarkozy a compris qu'il valait mieux adapter son discours de campagne. On ne se fait pas élire Président de la République comme on se fait élire Président du Medef. Mais globalement l'idéologie libérale a vaincu l'idéologie communiste, c'est un fait. Là où Généreux est malhonnête, c'est qu'il tente d'exonérer le PS de cette victoire de la propagande libérale, alors que le PS en est largement responsable, à commencer par Fabius, avant Strauss-Kahn.
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Et puis ce que Jacques Généreux ne dit pas, c'est que ce combat idéologique a évidemment promu toutes les philosophies kantiennes ou existentialistes, athées ou chrétiennes, de la plus stupide à la plus raffinée, non pas MALGRÉ leur inanité, quel usage peut-on faire d'Heidegger ou de Kant, je vous le demande ?, mais justement À CAUSE de cette inanité même. En des termes plus crus : y'a pas plus facile à enculer qu'un existentialiste ; les philosophes existentialistes ont inventé la "philosophie pour s'accomoder de toutes les infâmies morales." Triomphe de Nitche, de Kant, de Heidegger (Alors même qu'il était encarté au parti national-socialiste !), de Sartre, de Freud, de Picasso - bref de tous les Grands Nuls. Leurs actions valent même plus cher désormais que celles de Voltaire, Diderot ou Rousseau, c'est dire… Simultanément, on tente de discréditer toutes les formes de pensées religieuse, politique, sociale, depuis cinquante ans ; l'acharnement est évident contre le catholicisme (Effacé le syllabus de Pie IX, par les catholiques eux-mêmes, sous la pression), mais aussi l'islam (Caricaturé par des philosophes à la solde des médias, tel Redeker, au nom de la liberté), et même Marx, dont le discours politique et social représente aussi un danger pour l'idéologie libérale. On tente même dans l'Université d'enfiler à Bloy ou Claudel des costards de dreyfusards, de transformer Baudelaire en antimoderne ou en proto-punk, de faire passer Péguy pour un hussard de la République. Tout ce qui unit ou dépasse doit être aplani. La moindre des choses de la part d'un socialiste comme Jacques Généreux, ça serait d'admettre que les socialistes ont été en France LES PREMIERS à ouvrir la route à l'idéologie libérale.