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  • Féminisme et apocalypse

    L'anthropologie moderne féministe se confond avec le cléricalisme. On en prend conscience en étudiant la littérature religieuse du moyen-âge et de la renaissance, où le sens du sacrifice social des femmes est exalté par des cardinaux (italiens) ou des saints catholiques romains officiels. L'aptitude particulière des femmes au sacrifice est censée imiter le sacrifice du Christ Jésus lui-même. Cette propagande se heurte à un obstacle majeur : cet obstacle est théologique, puisque le sacrifice du Messie est dépourvu de vocation sociale. Le point de vue social est celui des pharisiens, dont la tactique consiste justement à tenter de mettre le messie en porte-à-faux avec les lois religieuses juives ou le civisme romain.

    La mort et la résurrection du Sauveur, en faisant reculer les frontières de la mort, compromettent définitivement l’ordre social. Celui-ci trouve en effet sa consistance dans la perspective de la mort. L’éternité n’est d’ailleurs concevable du point de vue éthique ou social que sous la forme d’un au-delà parfaitement virtuel, c’est-à-dire d’une théorie de l’espace-temps, formule qui permet de recomposer l’au-delà au gré des métamorphoses de la société. Il faut comprendre l’invention du purgatoire, en l’absence de fondement scripturaire, comme la réponse du clergé à un besoin social dont le christ n’a cure.

    On peut se demander où sont passés l’au-delà et le purgatoire dans une société laïcisée, voire athée, qui semble s’être affranchie de ces idéaux ? On les retrouve dans les différentes théories de l’âme, et surtout c’est la vocation de l’art moderne de faire croire à l’au-delà. Sans la mystification de l’avenir ou du progrès de l’art, il n’y a plus d’art moderne, ni d’artistes modernes, martyrs de cette cause religieuse. L’art païen, produit de la culture de vie païenne, refuse au contraire de se tourner vers l’avenir et le progrès au profit d’une jouissance présente ; le prêtre réactionnaire païen Nitche assimile à juste titre l’anthropologie moderne à un dolorisme. Peu d’artistes modernes sont conscients comme Nitche ou Hegel de la détermination anthropologique chrétienne de l’art moderne.

    L’erreur d’appréciation de Nitche à propos de la morale puritaine est de la croire dirigée contre les femmes. Elle fut au contraire conçue par le clergé puritain comme une mesure protectrice des femmes des débordements de la sexualité masculine, en des temps où celle-ci présentait un danger majeur d’accident. La monogamie est donc une loi religieuse féministe. Ce faisant le clergé féministe commet, sous prétexte de combattre la fornication, le péché de fornication, puisque celui-ci n’est pas moral, dans le coït ou l’acte de chair lui-même, mais dans l’attribution à l’acte de chair d’une dimension mystique amoureuse, qui du reste va bien au-delà de la mystique païenne dans ce domaine, qui n’outrepasse pas les limites de la raison et du droit naturel.

    C’est cette mystique charnelle chrétienne dont Shakespeare s’attache dans « Roméo & Juliette » à montrer le véritable ressort ; non pas en vertu d’un quelconque athéisme ou paganisme, comme prétend Nitche, mais parce que l’anthropologie chrétienne est la pire atteinte possible à l’eschatologie chrétienne, et au message évangélique, le moins anthropologique qui soit, et le plus dissuasif pour l’homme de « s’installer dans le temps ».

    Nitche a bien compris, du reste, que l’aspiration de l’homme à l’éternité, seule justifie la science, et que si cette aspiration n’est qu’un vain fantasme, alors l’art est bien suffisant, qui se contente d’imiter la nature et renonce à l’élucider au-delà de ce qui est nécessaire à la jouissance ou la moindre souffrance.

     

    Le mensonge de Nitche, relayé par de nombreux historiens pétris de culture latine, est d’inventer une antiquité païenne hostile à la métaphysique et convaincue de l’éternel retour, procurant force de loi au destin, alors que les témoignages sont nombreux dans l’antiquité, à commencer par Homère, d’un goût pour la métaphysique, de sorte que l’aspiration de l’homme à l’éternité est de tous temps. Le christianisme ne fait qu’affirmer que cette aspiration est la seule logique, en dehors de laquelle tout est anthropologiquement absurde et efforts acharnés pour s’adapter à cette absurdité. L’homme a conçu depuis la nuit des temps que l’anthropologie est un serpent qui se mord la queue.

  • Théorie du genre

    Pour qui sait regarder la vérité en face, la "théorie du genre" dont on nous rebat les oreilles traduit l'effondrement du savoir scientifique au niveau de la rhétorique, c'est-à-dire de la religion.

    Cette présentation d'une vérité religieuse comme une vérité scientifique est typique du discours totalitaire, qui s'est nourri notamment au XXe siècle d'évolutionnisme ou de darwinisme social.

    J'ai commenté l'exhortation fameuse de Simone de Beauvoir à "devenir femme" sur ce blog, présentation plus poétique de la "théorie du genre", et dit la part de christianisme qu'elle recèle. D'une manière générale, on ne peut comprendre le totalitarisme sans comprendre la religion chrétienne qui le détermine. Le monde païen connaît "seulement" la tyrannie fondée sur le droit naturel ; au cours de l'ère chrétienne s'est développée une formule de l'oppression, fondée non plus sur le droit naturel, mais la science humaine ou anthropologique. Autrement dit, le rapport de l'homme à la nature s'est inversé, non pas sous l'effet de la science, mais au contraire d'une spéculation religieuse intense, où la scolastique médiévale chrétienne a beaucoup contribué.

    Simone de Beauvoir est au demeurant une admiratrice de la philosophie nationale-socialiste de G.W.F. Hegel, c'est-à-dire d'une interprétation prétendument chrétienne de l'histoire que l'on retrouve à l'arrière-plan de tous les partis totalitaires modernes : nazi, stalinien et démocrate-chrétien, classés ainsi dans l'ordre de puissance. Répétons-le, car cette imposture est celle de l'Education nationale et des universités françaises depuis la 2nde guerre mondiale. L'hégélianisme est le plus grand commun dénominateur des idéologies totalitaires post-napoléoniennes, non le marxisme, ou même la doctrine réactionnaire de Nitche. Le marxisme est la doctrine de l'impérieuse urgence de dissoudre l'Etat afin, pour l'homme, de recouvrer la liberté. La critique de l'Etat et du droit modernes de Nitche est plus concise mais néanmoins assez efficace - ce qui fait du nazisme une idéologie moderne, c'est le volet des théories raciales ou du darwinisme social, derrière lesquels on retrouve, comme dans la théorie du genre, l'aspect du mobile juridique déguisé en mobile scientifique.

    - Une manière simple de contester le fondement scientifique de la "théorie du genre" est de dire que le "progrès social" est une hypothèse scientifiquement improbable. Les deux hypothèses sont en effet liées. Le "devenir de la femme", tel qu'évoqué par S. de Beauvoir est en effet un "devenir social chrétien". La vérité scientifique, c'est que la société se métamorphose, elle évolue, mais rien n'indique que cette évolution soit un progrès. Mesurez la place de la science dans ce genre de conviction : elle se nourrit d'un préjugé répandu par de soi-disant chrétiens, puis de soi-disant athées socialistes, alors même que le christianisme, si l'on prend la peine de lire les apôtres, s'avère LA RELIGION LA MOINS SOCIALE DE TOUS LES TEMPS. Jamais aucune religion n'a souligné autant la vanité complète et définitive du plan social, fondant l'universalisme sur l'amour, et l'amour sur le renversement de l'ordre social, non pas violent mais spirituel, non pas collectif mais individuel. En dépit de cela, l'Eglise romaine s'avère la matrice des institutions sociales occidentales.

    Mesurez la place de la science dans l'Occident en général, puisque c'est un suppôt de Satan, défenseur du droit naturel, Nitche, qui sait mieux que des légions de clercs catholiques que le christianisme est essentiellement anarchiste. Ce que Nitche ignore, c'est la détermination de ces légions de clercs. Pourquoi un tel acharnement à proférer des bobards religieux comme la démocratie ou l'égalité entre les sexes ?

    - Le "généticien" (sic) Axel Kahn, accomplissant son devoir médiatique, s'est fendu d'un essai de vulgarisation de la "théorie du genre" pour le petit peuple français têtu que les prêches radiophoniques émanciperont bientôt des ténèbres où il est plongé ; aussi parce que les sectateurs de la théorie du genre ont un peu du mal à s'accorder les uns les autres, comme dans la tour de Babel, parfaitement emblématique du tour que la rhétorique peut jouer aux rhétoriciens qui croient que la rhétorique est une "science dure".

    Au titre de généticien et de nombreuses autres distinctions, disons que M. Axel Kahn, savant pour rire, a sa part de responsabilité dans l'eugénisme national. Celui-ci est remis en cause par des économistes un peu plus sérieux que les médecins-légistes qui permettent à la France de se délester chaque année de 200.000 embryons. Or l'économie prévaut sur l'éthique dans les nations libérales, de sorte que celle-ci résulte objectivement de la compétition que se livrent les acteurs économiques à l'échelle mondiale. Voilà ce qu'on peut dire sur le terrain extra-scientifique où se situe M. Axel Kahn.

    "La théorie du genre ne veut pas dire qu'il n'y a pas de différence biologique entre l'homme et la femme, comme le zizi par exemple, mais qu'on ne peut pas déduire de cette différence biologique une différence de comportement, comme le fait que les femmes sont moins bonnes que les hommes en maths, par exemple." Voilà en substance ce qu'a dit le professeur Kahn, voulant ainsi renforcer le crédit de la théorie du genre auprès de la frange de la population qui parle petit nègre.

    Donc les différentes manières de se vêtir des hommes et des femmes n'ont pas une cause biologique ? De même les hommes vont à la guerre, ils représentent 99% de la population carcérale misogyne sans que la nature y soit pour rien ? Le propos d'Axel Kahn en dit long sur la mentalité évolutionniste, c'est-à-dire la théorie qui constitue la clef de voûte de l'eugénisme moderne, et qui pose l'hypothèse incomplètement démontrée du transformisme biologique. Paradoxalement, et ce paradoxe fait soupçonner un préjugé anthropologique plaqué sur le monde animal, l'évolutionnisme renforce l'idée du déterminisme biologique (pour ne pas dire qu'elle nie la liberté), tout en refusant à la nature d'être la cause essentielle de la culture, c'est-à-dire en posant le principe d'une liberté, celle contenue dans la théorie du genre, totalement théorique et "empruntée" à cette falsification du christianisme qu'est l'éthique chrétienne.

    Ce paradoxe n'est pas seulement celui de l'éthique scientifique moderne, il est aussi exactement celui de l'art moderne, dont on ne peut manquer de souligner l'appui qu'il a fourni aussi largement aux idéologies totalitaires, sous la forme globale du futurisme le plus inepte, ou encore de l'existentialisme le plus creux. Il y a discours éthique et un discours esthétique totalitaires, et ils convergent. Ce discours prétendument humaniste occulte la science véritable, non seulement métaphysique mais même physique. Le refus des savants technocrates d'envisager la métaphysique n'est pas, comme on peut croire au premier abord le refus d'envisager des questions extra-physiques ou qui touchent à la foi ; ce refus tient à ce que la conscience moderne postule une réalité virtuelle qui constitue une métaphysique d'un autre genre, dont le rôle d'agrégation des masses est primordial.

    - De prétendus savants comme Axel Kahn se gardent d'expliquer comment ils font pour concilier science et éthique. Ils ne démontrent pas non plus en quoi la conciliation qu'ils opèrent est supérieure moralement à celle opérée par le régime nazi, et leur abus de position morale dominante est strictement le même.

    En même temps que la communauté des savants neurologues ou psychiatres fait l'aveu que le cerveau, où cette communauté situe empiriquement l'intelligence, est encore "terra incognita" (la mise en évidence de l'activité cérébrale à l'aide de produits de contraste est une expérience tautologique ridicule), Axel Kahn décrète que la différence sexuelle biologique n'est pas lourde de conséquence sur la volonté qui anime l'homme ou la femme !? Il n'y a pas de définition de l'intelligence, mais l'intelligence des hommes et des femmes est similaire.

    En ce qui me concerne, je soupçonne au contraire une accointance particulière entre les mathématiques modernes, dites "post-euclidiennes", et le mode de réflexion féminin, pour avoir observé à de nombreuses reprises que la géométrie antique pythagoricienne heurte naturellement moins la façon virile de penser, plus concrète. Il y a bien sûr des exceptions, notamment les "gens de robe", qui partagent souvent la manière subjective et pusillanime des femmes de penser, qui balancent souvent et concluent rarement. C'est certes une femme, Simone Weil, qui se prononce contre la physique nucléaire moderne en raison d'un tour rhétorique excessif suspect, mais son raisonnement est largement fondé sur la pensée grecque antique. Mathématicien, le frère de Simone Weil a manifesté quelques soupçons quant au fameux progrès accompli par les mathématiques modernes, en comparaison des anciennes, en raison de la dimension pataphysique ou surréaliste de la nouvelle norme.

    Un des processus totalitaires les plus dangereux est celui qui consiste à faire de l'exception la nouvelle règle, quand celle-ci servait anciennement à confirmer la règle principale. On retrouve ce processus dans l'eugénisme, la théorie du genre, le marketing politique : il expose la culture moderne et ses acteurs à une destruction sous la forme de "retour du naturel au galop".

    L'apocalypse chrétienne énonce que la seule force qui peut s'opposer à la violence anthropologique de l'homme vis-à-vis de lui-même, c'est la connaissance. Le monopole de l'Etat sur la science est donc un scandale absolu ; il ne fait que prolonger le monopole de l'Eglise romaine. Le plus scandaleux est la caution fournie par de soi-disant chrétiens ou de soi-disant juifs à cette science étatique totalitaire. J'ai des noms, des centaines de noms, mais je ne les donnerai pas, car tout homme périt par où il a péché - la folie frappe souvent les prétendus savants qui parlent contre l'esprit de dieu - il ne faut pas se préoccuper des salauds qui abusent de leur position dominante, mais des victimes de leurs tromperies. Il n'y a pas de liberté dans le genre, pas plus qu'il n'y en a dans la nature ; il y a seulement une façon plus hasardeuse de choisir sa mort, qui traduit plus l'empreinte de l'Etat, et moins celle de la famille. A quoi bon servir l'Etat ? C'est le dieu le plus froid, proche parent de Pluton. 

     

     

     

  • Demain la révolution

    Tandis que des manifestations violentes de mécontentement ont lieu en Ukraine contre le président Ianoukovitch soutenu par le pouvoir russe, quelques dizaines de milliers de personnes ont manifesté à Paris dimanche dernier a contrario contre le gouvernement oligarchique capitaliste de la France, son orientation "américaine" en matière de moeurs.

    On s'achemine peut-être en France vers un nouveau Mai 68, comme certains blogueurs le prônent depuis quelques mois ? La presse française préfère évoquer le 6 février 1934 - mais pas sa répression policière républicaine brutale. En réalité, le 6 février 1934 et Mai 68 sont des mouvements analogues ; Mai 68 est un mouvement beaucoup plus réactionnaire ou nitchéen qu'on ne le dit. Au demeurant, Nitche a raison, la France est plus réactionnaire qu'elle n'est moderne.

    La France est surtout moderne de par ses universités et ses professeurs, qui ne sont jamais que des fonctionnaires. "Réactionnaire" ne veut pas dire "de droite", puisque la mécanique gauche-droite est un moteur dont le mouvement n'est positif que du point de vue moderne. Si l'on prend Nitche comme exemple du pur réactionnaire - on peut définir le type réactionnaire comme celui à qui le seul slogan de l'avenir ne suffit pas pour avancer. La misogynie réactionnaire n'est pas un hasard, c'est quasiment un principe de jouissance, de sorte que l'avenir en particulier, et la détermination abstraite en général, est perçue comme un joug. Le désir d'avenir est un désir féminin. Ses chaînes, la femme en fait le plus souvent un ornement. La manière de marcher vers l'avenir est aussi caractéristique : comme elle est grégaire, il suffit qu'un obstacle se dresse sur ce chemin pour que le troupeau s'éparpille. Il y a dans le désir d'avenir, comme dans le désir de démocratie, un désir de se noyer dans la masse.

    De surcroît la presse et les médias français font corps avec l'oligarchie. Ils distraient les masses à l'aide de sujets secondaires, économiques. Bien sûr l'économie nous détermine, mais c'est précisément pour cette raison qu'elle n'a pratiquement aucun intérêt ; les mahométans sont plus raisonnables avec leur "Inch Allah", que tous ces branleurs avec leurs mastères d'économie qui font et refont leurs calculs à l'infini. Montrer ces têtes de cul à la télé française, quelle infamie. La vie est trop courte pour ne pas s'intéresser exclusivement à ce qui ne nous détermine pas. Simone de Beauvoir a raison : ce qu'on est à la naissance compte pour rien ; on peut prouver aussi bien le néant par l'origine que par la fin dernière. Mais dans ce cas, pourquoi ce déversement incessant d'histoires de cul et de sentiments féminins complètement puérils ? Autrement dit pourquoi l'iniquité moderne passe-t-elle par des garanties et des ruses féminines ?

    Le désir de rébellion ou de révolution de la jeunesse, son parfum excitant, viennent du sentiment que la révolution permet de reconquérir du terrain sur le destin ou l'économie. Comme dit l'humoriste Dieudonné : "Mieux vaut mourir libre que de vivre en esclave." : ce discours fait certainement mouche parmi les jeunes gens sensibles à la privation de liberté dans l'Etat de droit hyper-paternaliste où nous sommes. George Orwell dit justement que les intellectuels ne perçoivent guère la privation de liberté dans les régimes totalitaires ; c'est probablement parce que l'intellectualisme, qui est aussi un élitisme (en tant qu'artiste, Nitche rejette l'intellectualisme), peut se définir comme une pensée abstraite - comme le rêve, elle fournit sous la forme rhétorique un certain nombre d'échappatoires au lourd conditionnement de fait, qu'un artiste ou une personne à l'esprit plus concret ressentira mieux. En quelque sorte, l'intellectuel est non seulement captif du système, mais il en est un complément indispensable afin de suggérer les contours d'une liberté idéale, parfaitement hypothétique. D'une manière beaucoup plus sinistre, l'intellectuel, qui est une sorte de prêtre, censure les critiques du système technocratique qui entraîne le conditionnement le plus strict : censurés Marx, Orwell, Bernanos, Simone Weil, Céline, Shakespeare, Molière : ou passés à la moulinette de la culture de masse cinématographique.

    Cependant Shakespeare montre que la révolution, si elle paraît légitime et correspondre mieux à l'aspiration à la liberté que le maintien de l'ordre en place, la révolution est inutile dans la mesure où elle ne fait pas reculer les droits de la tyrannie (cf. "Jules César"). Le meilleur moyen d'être insoumis à l'ordre public n'est pas la révolution, mais la charité, beaucoup plus difficile que la révolution, la charité socialement impossible.

  • Ironie et histoire

    Nitche fait de l'humour ou de l'ironie, non seulement une vertu française, mais la marque d'une conscience païenne supérieure - d'où l'hommage qu'il rend aux moralistes français du XVIIe siècle. Le salut chrétien n'est aux yeux de Nitche qu'une plaisanterie saumâtre, car il soumet l'homme à une perspective entièrement abstraite, en contrepartie de la renonciation au bonheur terrestre, visée plus juste des religions païennes.

    Dans une large mesure, la religion grecque ne correspond pas à la définition trop restreinte que Nitche en donne, et qui consiste à nier qu'il y a une métaphysique grecque, pour réduire l'art grec à une simple détermination anthropologique, alors que tout laisse penser au contraire que Homère, Aristote ou Démocrite on une démarche théologique authentique, et ne sont pas seulement des poètes ou des moralistes. On voit bien notamment comme Homère et la mythologie soulignent que le plan humain du désir contrecarre le plan divin de la sagesse. Il y a d'ailleurs dès l'Antiquité grecque un matériel scientifique suffisant pour réfuter la science physique relativiste d'Einstein, qui déduit les propriétés de l'univers ou du cosmos des seules facultés humaines, c'est-à-dire prend pour un dogme l'idée selon laquelle la nature s'organise autour de l'homme.

    Le néo-paganisme écologiste ou libéral découle de l'idée d'exploitation plus ou moins rationnelle de la nature. Ces doctrines sont risibles du point de vue païen de Nitche, pour qui la nature est bien plus insondable que l'homme, dont le mobile biologique est transparent, et qu'il n'y a pas besoin de gratter beaucoup le vernis culturel pour découvrir. L'ironie est d'ailleurs permise par la connaissance de soi ou l'exaltation artistique de soi comme un être borné, limité, et non soumis au plan social infini, qui relie les hommes entre eux jusqu'à former une chaîne innombrable.

    Nitche oppose donc la recette d'un humanisme païen à la culture moderne, qu'il accuse d'être un instrument d'aliénation judéo-chrétien. La doctrine de Nitche capote sur le point de savoir de qui cet instrument d'aliénation sert le dessein. Capoterait tout autant une théorie qui chercherait à démontrer que la culture de masse répond à une initiative et à des besoins populaires, puisqu'il est manifeste que cet aspect du totalitarisme porte la marque des élites. De manière caractéristique, ce sont les élites qui s'efforcent d'assimiler les gadgets technologiques ou juridiques au progrès scientifique ou juridique.

    La doctrine païenne de Nitche est une doctrine aristocratique, et il ne peut en être autrement, en raison de sa référence rationnelle au droit naturel. Nitche est parfaitement conscient qu'une société égalitaire, en vertu de la nature, est impossible : une société égalitaire ne peut s'appuyer que sur la rhétorique la plus abstraite, qui tôt ou tard sera démasquée. Qu'adviendrait-il d'une société dont tous les membres seraient capables d'ironie, c'est-à-dire seraient avertis de la vanité de l'existence ? La raison de se soumettre au bonheur d'autrui serait perdue dans une telle société. C'est ce qui explique que les fachistes ont été naguère les meilleurs exégètes de Nitche, ne cherchant pas à dissimuler la nature essentiellement aristocratique du surhomme nitchéen.

    L'amalgame de Nitche serait véridique entre la culture moderne et la moraline judéo-chrétienne si le christianisme permettait de définir un plan social, une doctrine sociale, ou encore une anthropologie. Or ce n'est absolument pas le cas, et l'apôtre Paul, ennemi juré de Nitche et des pharisiens juifs et chrétiens qui propagent sa doctrine, ne donne pas prise au plan social, à moins de ne retenir de Paul que les quelques conseils cironstanciels qu'il donne à ses disciples, et d'en ôter toute la partie eschatologique.

    La conscience historique occupe quant à elle la même place que l'ironie dans la doctrine païenne de Nitche. Cette conscience historique, de Shakespeare ou Molière, a bien aussi un aspect ironique ; mais cette ironie, qui vise les rois tombés à terre, ne vient pas du constat de la vanité ou des limites de l'existence humaine, mais de la vanité et des limites du monde, et par conséquent de l'art humain. En définitive, après avoir cru reconnaître dans Shakespeare un semblable aristocrate (Francis Bacon), Nitche se demande quel but poursuit Shakespeare exactement. Shakespeare ne construit certainement pas une doctrine artistique à l'instar de Nitche, mais il montre bien plutôt que, comme le monde est condamné, l'art humain est aussi condamné à s'étioler, sans pour autant que la vérité soit altérée, ce qui constitue un démenti chrétien formel aux sciences sociales ou anthropologiques, ainsi qu'à la philosophie naturelle qu'elles ont fourni aux régimes totalitaires depuis le XVIIe siècle.