L'amour est tout aussi improbable que dieu, mais il est apparemment plus flatteur pour l'esprit humain de croire que l'amour existe. Y a-t-il religion plus idiote à travers les âges que celle des chanteurs chantant l'amour sur tous les tons ?
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Humain, trop humain
Rien de plus humain que le néant, l'infini, les nombres irrationnels, la perspective, et donc l'architecture et la géométrie algébrique moderne. Descartes a ainsi contribué à faire accepter l'anthropologie comme une science, alors qu'elle est un discours religieux avant tout. Au nom du cartésianisme, on devrait prendre pour rationnelles les hypothèses de mathématiciens modernes à deux doigts de la folie, quand ils ne sombrent pas carrément dedans. Au nom du cartésianisme, on devrait prendre les ingénieurs modernes pour de savants rationalistes, quand bien même ils ne sont pas responsables de leurs actes ni de leurs recherches.
Cet anthropocentrisme n'est pas sans lien avec le diagnostic de folie posé par certains moralistes à propos de la société américaine. En faisant de la notion d'égalité la pierre angulaire de l'idéal démocratique, Tocqueville isole d'ailleurs l'influence du raisonnement algébrique dans la foi dans la démocratie. Le droit et les mathématiques modernes ont en commun une détermination irrationnelle. Cette tendance confirme la remarque du savant matérialiste chrétien F. Bacon de la convergence entre le raisonnement mathématique et le raisonnement juridique, qui conduit de dernier, au nom du progrès scientifique, à n'accorder à la géométrie algébrique que le rang de science secondaire. L'histoire moderne des sciences s'applique d'ailleurs à occulter la véritable signification du réveil scientifique prôné par Bacon contre la science scolastique médiévale, notamment la foi chrétienne de Bacon. Celle-ci est pourtant essentielle pour comprendre la relégation par Bacon de la science juridique et des mathématiques. Le christianisme ne peut fonder en effet aucune alternative à la philosophie naturelle païenne - et par conséquent aucune règle sociale. La monarchie chrétienne de droit divin, de même que la démocratie, sont parfaitement antichrétiennes. En revanche le judaïsme et le christianisme fondent une science métaphysique par-delà la philosophie naturelle des païens. Autrement dit : les lois de la biologie ne s'appliquent pas à l'ensemble de l'univers. La philosophie naturelle n'est pas une science fondamentale du point de vue chrétien, donc les mathématiques et la science juridique ne sont pas des sciences fondamentales non plus. Lorsque l'évêque de Rome Ratzinger proclame que les mathématiques sont une sorte de langage divin, il ne parle pas comme un prêtre chrétien mais comme un prêtre égyptien.
- Tocqueville à propos de la démocratie et de son sens égalitaire ne semble pas s'apercevoir du paradoxe suivant : la volonté et le principe d'égalité qui gouvernent la conscience du citoyen moderne n'ont rien de populaires : l'égalité est un principe religieux forgé par une élite de prêtres ou de philosophes, comme son abstraction et son irrationalité attestent.
Quand le crétin Karl Popper prétend que la science n'est pas faite pour dévoiler la vérité mais que la quête de vérité prime, c'est-à-dire les questions et les hypothèses sur les réponses, il inféode le but au moyen de la science. Il avoue ainsi indirectement le tour anthropologique de la recherche scientifique moderne, et donc religieux.
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Dieu et la science
Dieu et la science brisent l'un comme l'autre le cercle de la nécessité et des obligations sociales.
La société s'organise donc contre dieu, selon l'enseignement évangélique, mais aussi contre la science. Tout mouvement social implique renonciation à la science. Les événements politiques récents fournissent un exemple de ce phénomène : le mouvement communiste a très vite rompu avec le leitmotiv de critique scientifique de Marx et Engels au profit du négationnisme de l'histoire et de cérémonies religieuses de commémoration en l'honneur des héros du passé. De marxiste qu'il était, le communisme est devenu sartrien, c'est-à-dire un culte conforme au catholicisme romain. Si l'on voit dans la critique marxiste un antiélitisme "au nom de la science et de la vérité", ce qu'elle est très largement, cette critique conserve son intérêt, car un esprit modelé par un régime technocratique totalitaire n'a pas conscience de l'opposition des plans scientifique et politique. En revanche, si l'on voit le marxisme comme une doctrine sociale alternative, ce qu'il est très peu, le marxisme perd tout son intérêt, car la bestialité humaine est insoluble sur le plan politique.
L'intelligentsia stalinienne s'est hâtée de rebâtir le temple de spéculations philosophiques édifié par Hegel, que Marx avait entièrement démoli. La dignité de l'Etat bourgeois esclavagiste ("Le travail rend libre") a été restaurée, afin d'inspirer le respect au prolétariat, comme le clergé catholique usa autrefois de la tradition et des sacrements pour fabriquer un culte identitaire afin de subjuguer la paysannerie.
Les lois sociales sont le produit d'un pacte avec la nature, et c'est ce pacte que le judaïsme et le christianisme dénoncent. Ils le dénoncent dès le mythe de la Genèse, à tel point qu'on peut penser, contrairement à Nietzsche, que la culture grecque antique est déjà marquée par le judaïsme et que la philosophie naturelle ne constitue pas pour les Grecs un horizon indépassable ; plusieurs philosophies et mythes témoignent de l'aspiration scientifique des Grecs par-delà la philosophie naturelle, à commencer par Homère, aussi peu juridique que possible. "Gréco-romain" ne peut se dire sans occulter complètement Homère, on ne peut plus éloigné de Virgile.
Le voeu de la communauté des technocrates d'une science moderne qui soit "éthique" rejoint cette idée de "philosophie naturelle" antique. Elle trahit de la part des savants modernes la double ignorance, d'une part de l'origine et du but de la morale, d'autre part de la source et du but de la science. Les comités d'éthique scientifique sont donc des institutions totalitaires. Ce mariage forcé de l'éthique et de la science entraîne un double fiasco moral et scientifique, dont la manifestation est la plus visible dans la culture occidentale moderne, non pas "médiocre" comme se doivent toutes les cultures, mais qui tend vers la nullité, c'est-à-dire la pure rhétorique ou la science sociale.
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Du rêve démocratique
Alexis de Tocqueville situe utilement la démocratie en Amérique, bien qu'on peut concevoir cette idéologie comme la métastase d'un mouvement politique né en Europe.
Rares sont les penseurs français à ne pas avoir pressenti la nature totalitaire de l'idéal démocratique. Tocqueville lui-même est circonspect ("De la démocratie en Amérique"), et son propos modéré au regard du mysticisme contemporain de la religion des "droits de l'homme".
Tocqueville cherche à comprendre la démocratie plutôt qu'à l'imposer, et il en brosse par conséquent un portrait contrasté. Il rêve d'une démocratie aristocratique ou élitiste ("Pourquoi l'étude de la littérature grecque et latine est particulièrement utile dans les sociétés démocratiques").
Même si elle comporte quelques détails pertinents, dans l'ensemble l'analyse de Tocqueville est insuffisante. "De la démocratie en Amérique" est un ouvrage qui vaut surtout pour les fanatiques d'une idéologie, dont il peut servir à tempérer les ardeurs. Indissociable du totalitarisme, le rêve démocratique a viré au cauchemar au XXe siècle.
Tocqueville explique que la centralisation de L'Etat est une tendance démocratique. Il est ainsi permis de voir dans le régime despotique de Louis XIV et son administration centrale un préambule à l'avènement de l'Etat bourgeois ("Que les idées des peuples démocratiques en matière de gouvernement sont naturellement favorables à la concentration des pouvoirs").
Tocqueville lie à juste titre l'idéologie démocratique à la notion d'égalité ou d'égalitarisme. Sous cet angle plus étroit, on peut d'ailleurs croire les Français attachés à la démocratie ; ils sont en réalité attachés à leur indépendance, à quoi le principe d'égalité peut paraître favorable. C'est sur le plan religieux que les remarques de Tocqueville s'avèrent intéressantes, car celui-ci se montre conscient que le culte démocratique est en partie le produit de la morale judéo-chrétienne.
Le chapitre "Comment l'égalité suggère aux Américains l'idée de la perfectibilité indéfinie de l'homme" contribue à élucider la nature religieuse de l'idéologie démocratique, et le rôle de l'onirisme dans la culture des régimes bourgeois totalitaires. Il faut ajouter que l'idéologie égalitaire est typique des idées qui sont à première vue imputables au christianisme. La plupart des cultes païens sont "providentiels", et par conséquent hermétiques à l'idée d'égalité. Tocqueville considère pratiquement la démocratie comme un catholicisme qui aurait débordé les frontières juridiques de l'Eglise romaine.
"L'égalité suggère à l'esprit humain plusieurs idées qui ne lui seraient pas venues sans elle, et elle modifie presque toutes celles qu'il avait déjà. Je prends pour exemple l'idée de la perfectibilité humaine, parce qu'elle est une des principales que puisse concevoir l'intelligence et qu'elle constitue à elle seule une grande théorie philosophique dont les conséquences se font voir à chaque instant dans la pratique des affaires.
Bien que l'homme ressemble sur plusieurs points aux animaux, un trait n'est particulier qu'à lui seul : il se perfectionne, et eux ne se perfectionnent point. L'espèce humaine n'a pu manquer de découvrir dès l'origine cette différence. L'idée de la perfectibilité est donc aussi ancienne que le monde ; l'égalité ne l'a point fait naître, mais lui donne un caractère nouveau.
(...) Ce n'est pas que les peuples aristocratiques refusent absolument à l'homme la faculté de se perfectionner. Ils ne la jugent point indéfinie ; ils conçoivent l'amélioration, non le changement ; ils imaginent la condition des sociétés à venir meilleure, mais non point autre ; et, tout en admettant que l'humanité a fait de grands progrès et qu'elle peut en faire quelques-uns encore, ils la renferment d'avance dans de certaines limites infranchissables."
Tocqueville ne songe pas à tancer le christianisme, à l'instar de Nietzsche, pour avoir doté l'humanité d'une anthropologie défaillante ou irrationnelle. Catholique, T. n'est pas éloigné de voir dans la démocratie une manifestation de la propagation de la religion chrétienne à travers le monde, tout en conservant sang-froid et prudence devant une métamorphose politique dont les bienfaits restent à prouver à ses yeux.
Cependant le christianisme est absolument dépourvu de caractère anthropologique*, et l'idée d'un régime politique dans lequel le christianisme pourrait idéalement s'épanouir est contraire à la lettre et l'esprit évangéliques. Le cas de Tocqueville illustre que l'idéologie démocratique, bien plus sûrement qu'elle ne dérive du christianisme, dérive de principes aristocratiques mêlés absurdement ou par ignorance avec un culte chrétien superficiel, dégagé de ses obligations de respect de la vérité, qui dans le christianisme se confond avec dieu lui-même.
(*Les soi-disant chrétiens qui affirment le caractère anthropologique du judaïsme ou du christianisme nient implicitement que le christianisme soit une religion révélée, et ne le font que pour rendre service aux élites capitalistes démocrates-chrétiennes.)
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Critique littéraire
Au-delà du style et de l'expérience de la férocité de l'entreprise bourgeoise, il faut dire que L.-F. Céline se situe à mi-chemin entre satanisme et christianisme, pas très loin de Baudelaire, mais de façon moins consciente car Baudelaire a compris que l'avènement de la laideur, c'est-à-dire de l'esthétique propre à la bourgeoisie, a un lien avec la révélation chrétienne.
Céline n'est donc pas vraiment "moderne" au sens où le projet de l'esthétique moderne consiste à tenter de faire oublier, non seulement le Christ mais aussi Satan, en les noyant dans la rhétorique et la démagogie. En cultivant l'émotion, les esthètes modernes cultivent l'imbécillité.
Satanique l'enrôlement du jeune Ferdinand dans un régiment de dragons, par goût de l'aventure et du sang. Satanique le carriérisme de Céline inculqué par ses parents, désireux de faire prendre à leur fils unique "l'ascenseur social". Le volte-face de Céline, lui, est sans doute humain, un réflexe de survie. Les anciens combattants qui ne passent pas par la critique des assassinats par procuration qu'ils ont perpétrés finissent le plus souvent comme des loques humaines ou des automates.
Comment continuer d'aimer la démocratie quand on a fait la guerre la plus démocratique de toutes, la guerre la plus atroce ? C'est comme un enfant de choeur violé par un curé catholique. Il y a peut-être des Céline en puissance parmi les soldats israéliens excités à la défense de leur pré carré "au nom de dieu", quand le sionisme est une doctrine d'adorateurs du veau d'or équivalente de la démocratie-chrétienne européenne.
- Chrétien car ce que le bourgeois condamne, exécute, crucifie, emprisonne, est toujours plus près du Christ que de Satan. C'est le froid glacial entre Jésus-Christ et Ponce-Pilate, non entre le Christ et les larrons condamnés à mort. La démocratie est d'ailleurs la tentative de séduire l'homme du peuple la plus éloignée du christianisme, puisque elle est assimilable à une tentative de l'acheter.